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Musique

La Bonne Année des Siècles : finir par une ouverture

Denis MAHAFFEY

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L'art du buffet musical

François-Xavier Roth dirige, Jenny Daviet, Adèle Charvet et Marc Mauillon chantent.

L’orchestre Les Siècles a souhaité la bonne année au public soissonnais qu’il connaît bien, en organisant un gala de musique de Mozart.

Avec des airs d’opéra, dont plusieurs des Noces de Figaro, alternant avec des passages des symphonies 39 et 41, François-Xavier Roth, directeur de l’orchestre Les Siècles, a rassemblé les ingrédients d’un splendide buffet pour les convives, qui remplissaient le grand auditorium de la CMD jusqu’à la dernière place. (*)

L’habitude de l’orchestre est plutôt de préparer un menu, un dîner de trois ou quatre plats substantiels, une ouverture suivie d’autres œuvres conséquentes. Le public déguste, s’engage, a le temps d’apprécier chaque composition, en suivant son développement, se concentrant ou se laissant porter.

Ce concert-buffet n’a pas eu le même effet. Les morceaux se sont succédé, instrumentaux ou chantés, chacun une nouvelle expérience, différente par le goût et la couleur. L’ambiance a été festive plus que recueillie.

Les instrumentistes – parmi eux quelques nouvelles têtes, peut-être pour la période des fêtes – se sont parfaitement adaptés aux changements de ton pour chaque partie du programme.

Les trois solistes, la soprano Jenny Daviet, la mezzo Adèle Charvet et le baryton Marc Mauvillon, ont non seulement chanté les solos, duos ou trios, mais ont donné à chacun une mise en scène, avec ses entrées, sorties, gestes et regards.

Ces moments extraordinairement vivants, mais isolés de ce qui les entourerait dans un opéra intégral, et entrecoupés par les extraits orchestraux, ont donné, une impression fragmentaire, devant céder immédiatement la place à celui qui devait suivre. L’ambiance a été réjouie, et les applaudissements soutenus – surtout pour Marc Mauvillon, qui s’imposait chaque fois par sa présence, son jeu, sa voix.

Une soirée de fête, de fête réussie, mais qui, comme les fêtes, ne laisse pas de souvenirs durables. Les auditeurs ont goûté à tout, sans pouvoir s’investir pleinement.

Pour commencer, le directeur a paru vouloir enchaîner les morceaux, sans laisser la possibilité à la salle d’applaudir. Mais l’enthousiasme, l’envie de participer ont prévalu. La retenue ne correspondrait guère à la forme adoptée.

A la fin, François-Xavier Roth a « orchestré » les vœux de tout le monde sur le plateau, quand solistes et musiciens ont acclamé le public : « Bonne année ! » Le public a répondu. En guise de bis, l’orchestre s’est lancé dans l’ouverture des Noces de Figaro. Imbus de son énergie sautillante, tous pouvaient rentrer à la maison (les musiciens en car) de bonne humeur.

(*) Le détail des extraits n’a pas été donné dans le programme, déjà rempli par les inévitables biographies des artistes.

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Concert du Nouvel An : advienne que pourra !

Denis MAHAFFEY

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L'art du pittoresque

La tradition viennoise de fêter le Nouvel An en musique de valse est devenue une plaisante habitude un peu partout. Pour 2020 la chorale lyonnaise Spirito, dirigée par Nicole Corti et accompagnée au piano à quatre mains par Guillaume Coppola et Thomas Enhco, a proposé son concert Valsez maintenant à la CMD.

En ajoutant un troisième temps à la marche binaire humaine, la valse invite tout naturellement à la danse, ses pâmoisons, ses chavirements de cœur. A ses débuts, d’ailleurs, la valse était considérée aussi indécente que le « twerking » de notre temps.

Dès l’entrée des artistes, la soirée s’est annoncée pittoresque : seize chanteurs, quatre pour chaque pupitre, les hommes en chemise et gilet gris, une broche dorée et enrubannée sur la poitrine, les femmes en grande tenue, chacune dans une robe de style, couleur et degré de chatoiement différents, les deux pianistes en costume sombre et chemise blanche sans cravate, assis côte à côte au grand piano.

Le programme commence par les Liebeslieder Walzer op. 52 de Brahms, chansons d’amour pour différentes configurations de voix. Ce sont des œuvres miniatures et diverses mais d’une bonne humeur constante, interrompue quand même par une composition chorale de Robert Pascal, Les entraves mystérieuses, brillante démonstration de dissonance par les choristes.

Guillaume Coppola joue trois valses de Chopin, qui savait prendre le motif triple et l’adapter, voire le subvertir, pour faire de la Valse en ut dièse mineur une plainte d’amour langoureuse. Le pianiste terminé son cycle par la Grande Valse Brillante, un feu d’artifice qui envoie, et c’est normal, plein d’étincelles – puis ajoute, comme s’il jouait un tour à son partenaire, un extrait des Danses hongroises de Brahms,

Thomas Enhco, déjà connu du public soissonnais pour son inventivité, joue ce qui est sans doute le morceau le plus substantiel de la soirée, une longue improvisation sur… les Danses hongroises, en y introduisant progressivement les syncopes du jazz.

Les choristes reprennent leur place, et les deux pianistes leur tabouret, pour la transcription vocale par Bruno Fontaine de trois valses symphoniques, les complexifiant pour démontrer la virtuosité de la chorale.

Comme Chopin, Sibelius savait, dans sa Valse triste, traduire une mélancolie romantique ; Heure exquise de Lehar est dansante, lente, romantique, en un mot exquise.

Nicole Corti dirige le public.

Pour finir, et pour convertir les plus rétifs, la seconde Valse de Chostakovich. «  Si vous voulez chanter, ne vous gênez pas » annonce Nicole Corti au public ; plus tard, elle se tourne vers la salle et bat la mesure, en faisant des dessins en l’air avec les mains.

Une soirée pittoresque, donc. Il flotte certes derrière cette épithète une autre : « kitsch ». Les robes, la mise en voix de valses orchestrales, même les deux jeunes pianistes impeccablement bien élevés partageant un clavier, pourraient l’évoquer.

Mais tout a été justifié par l’entrain des artistes. Et quand on a pu chanter la valse de Chostakovich, après l’avoir longuement adorée, on ne peut que tout approuver en s’écriant « Bonne année, bonne décennie ! Advienne que pourra… »

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Le Vase des Arts

Sur des chemins de musique : Jean-Philippe Collard joue Chopin, Fauré et Granados

Denis MAHAFFEY

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L'art d'un pianiste

Jean-Pierre Collard termine les Goyescas de Granados.

Il entre en scène, une main dans la poche,  le dos légèrement voûté, les yeux plissés par un petit sourire. Il s’approche du piano, comme un promeneur qui trouverait un piano, peut-être dans une gare. Il s’assied pour l’essayer. Mais au lieu d’une interprétation approximative de l’inévitable Für Elise, Jean-Pierre Collard déroule un collier de diamants : les 24 préludes de Chopin.

D’une durée de 30 secondes à 3 minutes, chacun crée néanmoins un univers, raconte une histoire, arrive même à surprendre l’auditeur. Pourquoi 24 ? Parce que Chopin a utilisé toutes les tonalités, majeures et mineures, assorties pour permettre de les enchaîner sans devoir marquer un arrêt.

Même ceux qui n’ont jamais entendu l’intégrale reconnaîtront des éléments. Le plus célèbre, le 7, est une brève valse, élégiaque, presque funèbre par sa lenteur, qui atteint la transcendance dans un accord culminant en arpège. Le 20 est connu à travers les Variations de Rachmaninov. D’autres, même moins connus, ressemblent en miniature aux grandes polonaises de Chopin.

Jean-Philippe Collard les joue sans partition – comme les autres œuvres du récital – penché sur le clavier, les yeux presque fermés, comme s’il n’avait pas besoin d’auditeurs. Pourtant, il a admis ailleurs ses doutes avant chaque concert. « Au moment de présenter le fruit de mon travail devant une assistance, je me pose toujours la question de savoir si je suis en capacité de la satisfaire. Cela induit alors cette fragilité qui appellera, en quelque sorte, un « sauvetage » par le public. »

Il revient jouer la Ballade op.19 de Fauré, dont, note le programme, il est « interprète de référence ». Cela veut dire que sa lecture offre plus que le plaisir auditif primaire – ce qui est déjà beaucoup : elle éclaire la partition, ouvre des fenêtres par lesquelles le sens se révèle.

Une vieille préoccupation peut parasiter l’écoute : la suggestion que cette ballade contiendrait la « petite phrase musicale » de la sonate de Vinteuil qui joue un tel rôle dans A la recherche du temps perdu. Si c’est le cas, elle viendrait sûrement du 1e mouvement, Andante cantabile. Mais Proust a pu, bien sûr, inventer l’idée (c’est le propre de l’écriture) d’une phrase de musique, sans se préciser des notes, une tonalité, un rythme.

Le concert s’est terminé par des extraits des Goyescas de Granados, dont la Complainte, ou la jeune fille et le rossignol, est le plus connu.

Ce concert à Soissons est une avant-première amicale (la salle contenait de nombreuses personnes ayant des liens au pianiste, originaire d’Epernay) du récital qu’il donnera au théâtre des Champs-Elysées. Ce double événement marque la parution des mémoires de Jean-Philippe Collard, dont le titre, Chemins de Musique, rappelle l’association qu’il a créée pour organiser dans des villages des concerts de musiciens connus, et qui s’est arrêtée faute de financement public.


DM ajoute : J’avais entendu une seule fois l’intégrale des Préludes, jouée par le pianiste franco-suisse Alfred Cortot à Belfast, en Irlande. Je ne savais pas qu’il s’accrochait à l’époque à son renom et continuait à donner des récitals alors que ses facultés étaient en déclin. Peu importe : adolescent sans critère de comparaison, j’avais été ébloui.

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Le Vase des Arts

Mozart, de concert

Denis MAHAFFEY

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L'art de l'intégrale

La totalité des sonates de Mozart pour violon et piano en quatre récitals sur trois jours, dimanche, lundi et mardi : cela donne un autre sens au mot « concert ». L’événement à la Cité de la Musique et de la Danse de Soissons a généré une ambiance de festival, les auditeurs se croisant constamment dans la « rue » qui la traverse.

Une chorégraphie pour Mozart : Renaud Capuçon au violon, Kit Armstrong au piano

Par ailleurs, les seize sonates étaient enregistrées en direct pour le label Erato ; en plus, France 3 avait installé une batterie de caméras pour filmer les concerts en vue d’un programme de 52 minutes, à diffuser ultérieurement. Deux micros tendus vers la salle pour capter les réactions du public rappelaient l’importance de sa présence.

Renaud Capuçon au violon et Kit Armstrong au piano se sont retrouvés ensemble, après leur participation au festival de Laon en 2018. C’est l’histoire d’une entente musicale et personnelle. En 2017 Kit Armstrong a invité Renaud Capuçon à jouer dans l’église qu’il a achetée et transformée en centre culturel à Hirson. Ils se sont si bien entendus qu’ils ont accepté la proposition de Jean-Michel Verneiges, directeur du festival, et de l’Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (ADAMA), d’y jouer l’intégrale des sonates de Beethoven. Leur retour pour Mozart confirme le partenariat.

Cet événement exceptionnel est la preuve que la programmation de la CMD s’éloigne d’une série de « soirées musicales » pour lesquelles elle n’accueillerait que des concerts tout faits ailleurs. « Je pense que ce projet laissera ses traces » commente Jean-Michel Verneiges,

Renaud Capuçon et son violon Guarneri, mis à sa disposition par la banque suisse BSI

Un tel projet permet aux amateurs de musique de compléter leurs connaissances d’un compositeur et d’approfondir leur expérience musicale. Cela tient du cours, donc, d’une série de leçons, mais sans rien de scolaire : avec Mozart, c’est plutôt un apprentissage de la sensibilité, rendant l’auditeur plus ouvert à la joie de vivre que la musique exprime, à son bouillonnement créatif, aux conversations établies entre les instruments, mais aussi à sa gravité, ses langueurs, ses moments de silence qui interpellent.

La musique de Mozart n’est jamais difficile à écouter, jamais obscure, elle est infailliblement mélodique, se renouvelle constamment. Elle n’est jamais formatée : on peut mettre un auditeur au défi de trouver des schémas répétitifs. Ces sonates chatoyantes passent de l’espièglerie à l’austérité. Les auditeurs n’ont pas le temps de s’habituer, encore moins de s’ennuyer.

Le jeu de Capuçon comme d’Armstrong y contribue par sa clarté, son intelligence, et son aisance – qui, comme celle des danseurs classiques, cache tout effort pour ne pas parasiter l’attention.

Les sonates n’ont pas été jouées par ordre chronologique mais sélectionnées, quatre par récital, pour créer un programme cohérent, se terminant chaque fois par un chef d’œuvre.

Kit Armstrong a demandé un piano Bechstein, la marque qui le suit dans sa carrière.

Chacun dans la salle aura été sensible à telle sonate, tel mouvement. Il y a la K301 par laquelle la série à commencé, et qui aurait pu être de Beethoven ; ou le 1er mouvement de la K379, presque Romantique ; ou la K547, où le violon s’efface jusqu’à ne poser que les accents sur les mots de la partie piano ; ou la dernière sonate du compositeur – et du cycle de concerts – la K526, dont Einstein a dit de l’Andante central « Ce mouvement lent réalise un tel équilibre de l’âme et de l’art qu’on dirait que Dieu le Père a fait cesser tout mouvement pour une minute d’éternité, afin de permettre à tous les Justes de goûter l’âpre douceur de l’existence. »

Le mot « concert » a un autre sens, et les deux musiciens l’ont illustré tout au long du cycle. Renaud Capuçon et Kit Armstrong jouent « de concert ». Ils se passent la priorité selon la dynamique musicale, naturellement, par une sympathie d’écoute. Chacun met en valeur les notes de l’autre.

Mais plus que cela, il y a une évidente chaleur entre eux qui a touché le public et assuré son accueil enthousiaste. Ils laissent voir leur complicité, se sourient, échangent des remarques, rient quand il y a un moment de confusion sur le choix d’un bis. Kit Armstrong traite Renaud Capuçon comme un grand frère, suit son initiative en s’inclinant devant les applaudissements. Quand le violoniste se fige, les yeux fermés, avant de jouer, le pianiste attend en le regardant. (*)

Des musiciens contents de jouer ensemble

Le troisième récital a eu lieu l’après-midi, devant une salle en partie scolaire, et l’ambiance a été plus détendue. Il y a même eu un moment de clownerie involontaire, quand Kit Armstrong a voulu ajuster la hauteur de son tabouret et s’est trouvé presque à genoux par terre. De sa seule main libre, Renaud Capuçon l’a aidé à le remonter et le bloquer.

Une grande réussite, donc, pour la CMD, pour les spectateurs et pour les musiciens, cette rencontre avec une musique si simple et profonde, si constamment inattendue et inévitable. A la fin Kit Armstrong a répété le commentaire du pianiste Artur Schnabel : « Les sonates pour piano de Mozart sont trop faciles pour les enfants et trop difficiles pour les artistes. »


 (*) Les moments de concentration intense de Renaud Capuçon rappellent ce qu’il a dit des concertos de Mozart : « Il faut être en harmonie avec soi-même, du bout des orteils à la pointe des cheveux, être totalement libre pour aborder cette écriture d’un jet. Avoir une colonne vertébrale bien placée et une grande sérénité. Autrement, inutile d’essayer. »

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