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Musique

L’alphabet prend des airs

Denis MAHAFFEY

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L'art de l'humour en musique

ABC d’Airs commence par l’arrivée des quatre musiciennes en haut de la grande salle de la CMD, derrière les spectateurs. Elles descendent de chaque côté, en s’extasiant de retrouver d’imaginaires connaissances, ami(e)s et, pourquoi pas, amants dans le public… Elles tendent les bras, serrent des mains, prennent même quelques spectateurs dans les bras. « Aaaah ! », « Aah ! », « Ah ! » : tous les degrés de ravissement sont exprimés. Elles arrivent sur le plateau. Voilà expédiée la première lettre de l’alphabet qui charpentera la soirée ; passons à « B ».

L’idée de base est plutôt banale : composer un programme musical dans lequel vingt-six chansons et autres morceaux se suivent en ordre alphabétique. Ce qui éradique toute banalité est la vivacité, la vitalité, l’agilité et l’humour du quatuor, Anne Baquet qui chante, Claude Collet au piano, Amandine Dehant à la contrebasse et Anne Régnier qui alterne le hautbois et le cor anglais.

Concours de grimaces pour la lettre « N »

Elles viennent d’un monde strictement classique, poussées par une envie de s’amuser et, plus important, d’amuser le public. Le choix de morceaux et de compositeurs est éclectique à mort : Rameau, Cage, Piazzolla et une bonne vingtaine d’autres. Chaque fois, elles détournent l’original par leurs mimes, gestes et mouvements. Elles se déplacent, se faufilent ou se pavanent, ou grimpent sur le piano. Pour Piazzolla, la contrebasse devient le partenaire de danse pour Amandine Dehant – sans qu’elle s’arrête de jouer.

Des quatre, Anne Baquet et Amandine Dehant ont le plus vif sens comique et la plus grande complicité avec le public. Toutes rayonnent de bienveillance ; elles fixent du regard celle qui prend les devants, pour éviter que l’attention de la salle ne se disperse.

Le moment qui interpelle le plus le public vient avec la lettre « S » : prêtes à jouer, les mains de Claude Collet au dessus du clavier, les musiciennes restent immobiles pendant 4min 33 sec, laps de temps qui est également le titre de l’œuvre de John Cage. Des applaudissements prématurés, un concours de toux trahissent la difficulté d’écouter le silence comme on écoute le son.

ABC d’Airs devient une comédie musicale avec une belle exécution d’ensemble de Willkommen, chanson de John Kander pour Cabaret. Un vent d’énergie traverse la salle.

Anne Baquet s’est adressée au public à la fin, pour reconnaître les qualités de la salle de la CMD, annoncer leur passage à Avignon en juillet, et confier qu’il s’agit de leur « Centième ».

Les musiciens classiques peuvent forcer la note en s’adonnant au divertissement. Amandine, Claude et les deux Anne gardent leur intégrité musicale, mais avec une espièglerie délicieuse.

[Modifié le 27/05/19 pour tenir compte d’informations fournies par le metteur en scène Gérard Rauber sur les origines musicales des artistes.]

Le Vase des Arts

Elargir l’écoute

Denis MAHAFFEY

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L'art symphonique de Beethoven [1]

Les cuivres et les percussions de l’Ensemble Orchestral de la Cité

La croisière symphonique beethovienne, qui durera quatre mois, a pris son départ, avec en premier équipage l’Ensemble Orchestral de la Cité sous le commandement de Corinna Niemeyer. Pour poursuivre l’image, il ne restait pas un seul transat libre sur le pont des passagers.

Le concert marque la sixième collaboration entre des musiciens de l’orchestre Les Siècles et d’autres qui enseignent dans les Conservatoires et Ecoles de musique de l’Aisne. Le programme est préparé à la CMD chaque année avec un chef d’orchestre invité.

Le projet reflète la volonté départementale, mise en œuvre par l’Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (ADAMA), de créer des partages qui enrichiront l’enseignement musical. Les professeurs sortent de leurs salles de classes et se trouvent instrumentistes d’orchestre devant le public, une expérience qui se répercute sur leurs relations avec les élèves.

L’Ensemble, constitué pour l’occasion, et après une courte période de préparation, n’aurait ni les sonorités ni la cohérence d’un orchestre établi avec des instrumentistes travaillant ensemble depuis longtemps sous un même chef. Il a cependant donné une lecture réfléchie des deux symphonies au programme. Corinne Niemeyer, très concentrée devant ses musiciens, rayonnait d’enthousiasme au moment de s’adresser à la salle après le concert.

Corinna Niemeyer

En écoutant d’abord la 2e Symphonie, il est normal à la fois de retracer l’influence des prédécesseurs de Beethoven, et en même temps de guetter ses écarts par rapport aux conventions Classiques. Déjà, tout en respectant le cadre, il en sort pour admettre d’autres idées et sensations musicales.

Pour la 5e, la plus connue de la série, Corinne Niemeyer a fait comme Alexandre Bloch avec l’Orchestre de Lille en 2019, en n’observant aucun temps de recueillement préliminaire : elle est montée sur l’estrade et a lancé tout de suite le motif plus que célèbre, quatre notes répétées en les transposant, que Beethoven lui-même à identifiése comme représentant le Destin, qui lui aussi n’attend pas.

L’œuvre est si connue que l’auditeur peut élargir son écoute au-delà de la progression des phrases musicales, non pas pour faire une analyse musicologique, mais pour considérer le sens d’ensemble. Le premier mouvement fait résonner le destin qui frappe à toutes nos portes. Les suivants examinent différentes attitudes à adopter face à ce destin : la douce acceptation, la protestation, le deuil de la liberté illusoire ; le quatrième et dernier se termine triomphalement avec un « Advienne que pourra ! »


Parlant sur France-Info Culture, Corinne Niemeyer évoque la rencontre avec un nouvel orchestre : « Il faut savoir créer un contact avec l’orchestre et sentir comment il fonctionne pour intervenir. Or certains orchestres ont coutume de jouer ensemble, d’autres sont flexibles. Tout cela rend notre métier plus compliqué. On dit qu’en quelques secondes les musiciens détectent si le chef est bon. De la même manière, le chef doit, tout de suite, avoir une vision d’où il veut aller avec l’orchestre et comment y parvenir. »

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Le Vase des Arts

Devant les yeux, Beethoven devient Beethoven

Denis MAHAFFEY

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L'art du trio

Avec Philippe Cassard au piano, David Grimal au violon et Anne Gastinel au violoncelle, le Festival de Laon et la CMD ont programmé tous les trios de Beethoven avec piano en trois concerts. Après le premier, à Laon en 2019, le deuxième vient d’avoir lieu à Soissons ; le troisième sera à Laon en automne.

A la CMD le récital revient aux débuts du jeune Beethoven, avec ses trois premiers trios, ceux dans lesquels il commence à trouver un langage personnel, et à prendre ses distances par rapport aux grands prédécesseurs, Haydn et Mozart.

Le concert révèle cette recherche, ces découvertes, à entendre dans la musique, mais aussi à voir dans les gestes des musiciens. Le premier trio, qui adhère aux valeurs classiques, sauf à remplacer le menuet habituel par un scherzo et à ajouter un mouvement aux trois traditionnels, contient quand même un passage où une phrase au piano est suivie d’un soudain arrêt, puis reprise au violon, puis au violoncelle. Le petit ballet entre les trois musiciens rend visible l’innovation musicale.

Ces moyens d’expression se développent dans le trio n° 2, dont le deuxième mouvement lent montre que pour Beethoven la beauté de la musique n’est jamais purement esthétique, elle a toujours un sens humain. L’auditeur qui s’ouvre à cette quête de sens approfondit l’expérience d’écoute. C’est le propre de son œuvre.

Le troisième trio, le plus connu, développe les contrastes, les inattendus, le dynamisme souple caractéristiques de la musique de Beethoven. L’auditeur, interpellé, se trouve entraîné dans des prises de position : l’écoute de la musique de Beethoven n’est jamais neutre.

En bis, après ces premières œuvres, Philippe Cassard, David Grimal et Anne Gastinel ont joué un mouvement du dernier trio avec piano de Beethoven, l’Archiduc. Ainsi le public, qui venait d’écouter ses premiers efforts, a pu apprécier leur aboutissement. Beethoven a forgé un langage musical capable de traduire l’expérience d’être humain.

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Le Vase des Arts

Prochainement / Beethoven : symphonies à tout-va

Denis MAHAFFEY

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L'art de l'intégrale

L'Ensemble orchestral de la Cité à la CMD en avril 2019

La saison musicale 2019-20, on l’a annoncé dès le début, est celle des « intégrales » : les concertos pour violon et orchestre de Mozart, les trios de Beethoven pour piano et cordes, les sonates pour violon et piano de Mozart et, de Beethoven encore, ses symphonies, mais dans une configuration particulière. Entre le 14 février et le 27 juin les neuf symphonies seront jouées au cours d’un série de concerts et récitals : six en version symphonique avec orchestre, les trois autres en transcription pour piano, soit en solo soit à quatre mains.

Embarquer pour ce voyage musical de quatre mois donne l’occasion de vivre l’aventure vécue par le compositeur lui-même. C’est une aventure : Beethoven ne laisse jamais l’auditeur passer en pilotage automatique, se contenter de sonorités plaisantes et de grandeur orchestrale. Par la profondeur de son propre engagement, sa volonté de refléter un monde d’ordre et de chaos, de grands gestes et de nuances, il oblige celui qui écoute à prendre position, à découvrir en lui-même la capacité de saisir la vie à travers la musique.

Beethoven a dit « Mes symphonies sont la meilleure représentation de mon être véritable. Il me semble toujours entendre en moi-même les sons d’un grand orchestre. »

La progression à observer dans ces compositions correspond au développement de la créativité de Beethoven, à sa volonté de rompre les règles à la recherche de son propre langage, exprimé avec sa propre voix. Les deux premières symphonies se conforment à la rigueur de la tradition symphonique viennoise, quoique la Seconde laisse entendre déjà des signes d’individualité. La Troisième, Eroica, marque un départ, la disparition progressive des conventions Classiques, l’apparition de la symphonie Romantique qui se concentre sur son contenu plus que sur son style. Les Quatrième et Cinquième poursuivent ce développement innovant et surprenant. La sixième, la Pastorale, devient une série de poèmes symphoniques reliés par des motifs mélodiques. Dans ses septième et huitième symphonies, Beethoven introduit encore de nouveaux éléments de composition, alors que la neuvième, la Chorale, représente la synthèse de tous les moyens utilisés jusqu’à là, avec un rajout révolutionnaire, le recours à un chœur pour terminer l’œuvre – et l’œuvre symphonique de Beethoven.

Les neuf symphonies seront réparties parmi les concerts à la CMD, mais pas dans l’ordre de leur composition : il ne s’agit pas d’une sage promenade le long de l’évolution musicale de Beethoven, mais d’une série d’expériences distinctes et déroutantes.

L’éclairage instrumental ne sera pas uniforme non plus, car trois des symphonies seront entendues en transcription pour piano. Versions au rabais, amoindries par l’absence d’orchestre ? La transcription offre plutôt un autre angle d’écoute. Le critique belge Pierre Solot explique : « Le piano clarifie le discours symphonique, on y perçoit la polyphonie, les différentes strates du discours, de manière limpide. Et la transcription devient une nouvelle vision de la Symphonie. Une mise en valeur d’une autre part du discours : la part mystérieuse, celle qui est cachée par la masse orchestrale, ou par la prise de son partiel d’un enregistrement. Le piano ne cache rien. »

David Salmon et Manuel Vieillard joueront la Symphonie n° 8   [Photo : Mail]

Le premier concert, donné par l’Ensemble Orchestral de la Cité le 15 février, commence par la plus célèbre, la 5e, dont la sommation initiale résonne le long de l’œuvre. La 2e ramène l’écoute vers les débuts symphoniques de Beethoven.

Le matin du 8 mars Lidija et Sanja Bizja jouent la transcription pour quatre mains de Czerny de la 6e, et l’après-midi l’orchestre Les Siècles revient au début avec la 1e suivie des 4e et 7e. Ce concert est précédé d’une répétition publique.

Le 16 mai en fin d’après-midi David Salmon et Manuel Vieillard jouent la transcription pour quatre mains de la 8e, encore par Czerny, suivis le soir par François Dumont avec la transcription par Liszt de la 3e, Eroica. Entre les deux, Frédéric Lodéon, violoncelliste et animateur à France-Musique, met en mots « L’univers symphonique de Beethoven ».

Enfin, le 27 juin, c’est l’apothéose (et à la cathédrale !) : l’Orchestre National de Lille, avec quatre solistes, joue la 9e. La vie symphonique de Beethoven atteint son sommet et sa fin.

[Modifié le 12/02/20 pour corriger la date du premier concert : 15 mars ; et le 14/02 pour reformuler le nombre de symphonies jouées avec orchestre et le nombre en transcription pour piano, et pour  préciser que le nombre de notes qui forment la sommation au début de la Cinquième est, non pas huit mais quatre, organisées en (3+1) x 2.]

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