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Le Vase des Arts

Sur des chemins de musique : Jean-Philippe Collard joue Chopin, Fauré et Granados

Denis MAHAFFEY

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L'art d'un pianiste

Jean-Pierre Collard termine les Goyescas de Granados.

Il entre en scène, une main dans la poche,  le dos légèrement voûté, les yeux plissés par un petit sourire. Il s’approche du piano, comme un promeneur qui trouverait un piano, peut-être dans une gare. Il s’assied pour l’essayer. Mais au lieu d’une interprétation approximative de l’inévitable Für Elise, Jean-Pierre Collard déroule un collier de diamants : les 24 préludes de Chopin.

D’une durée de 30 secondes à 3 minutes, chacun crée néanmoins un univers, raconte une histoire, arrive même à surprendre l’auditeur. Pourquoi 24 ? Parce que Chopin a utilisé toutes les tonalités, majeures et mineures, assorties pour permettre de les enchaîner sans devoir marquer un arrêt.

Même ceux qui n’ont jamais entendu l’intégrale reconnaîtront des éléments. Le plus célèbre, le 7, est une brève valse, élégiaque, presque funèbre par sa lenteur, qui atteint la transcendance dans un accord culminant en arpège. Le 20 est connu à travers les Variations de Rachmaninov. D’autres, même moins connus, ressemblent en miniature aux grandes polonaises de Chopin.

Jean-Philippe Collard les joue sans partition – comme les autres œuvres du récital – penché sur le clavier, les yeux presque fermés, comme s’il n’avait pas besoin d’auditeurs. Pourtant, il a admis ailleurs ses doutes avant chaque concert. « Au moment de présenter le fruit de mon travail devant une assistance, je me pose toujours la question de savoir si je suis en capacité de la satisfaire. Cela induit alors cette fragilité qui appellera, en quelque sorte, un « sauvetage » par le public. »

Il revient jouer la Ballade op.19 de Fauré, dont, note le programme, il est « interprète de référence ». Cela veut dire que sa lecture offre plus que le plaisir auditif primaire – ce qui est déjà beaucoup : elle éclaire la partition, ouvre des fenêtres par lesquelles le sens se révèle.

Une vieille préoccupation peut parasiter l’écoute : la suggestion que cette ballade contiendrait la « petite phrase musicale » de la sonate de Vinteuil qui joue un tel rôle dans A la recherche du temps perdu. Si c’est le cas, elle viendrait sûrement du 1e mouvement, Andante cantabile. Mais Proust a pu, bien sûr, inventer l’idée (c’est le propre de l’écriture) d’une phrase de musique, sans se préciser des notes, une tonalité, un rythme.

Le concert s’est terminé par des extraits des Goyescas de Granados, dont la Complainte, ou la jeune fille et le rossignol, est le plus connu.

Ce concert à Soissons est une avant-première amicale (la salle contenait de nombreuses personnes ayant des liens au pianiste, originaire d’Epernay) du récital qu’il donnera au théâtre des Champs-Elysées. Ce double événement marque la parution des mémoires de Jean-Philippe Collard, dont le titre, Chemins de Musique, rappelle l’association qu’il a créée pour organiser dans des villages des concerts de musiciens connus, et qui s’est arrêtée faute de financement public.


DM ajoute : J’avais entendu une seule fois l’intégrale des Préludes, jouée par le pianiste franco-suisse Alfred Cortot à Belfast, en Irlande. Je ne savais pas qu’il s’accrochait à l’époque à son renom et continuait à donner des récitals alors que ses facultés étaient en déclin. Peu importe : adolescent sans critère de comparaison, j’avais été ébloui.

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Concert du Nouvel An : advienne que pourra !

Denis MAHAFFEY

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L'art du pittoresque

La tradition viennoise de fêter le Nouvel An en musique de valse est devenue une plaisante habitude un peu partout. Pour 2020 la chorale lyonnaise Spirito, dirigée par Nicole Corti et accompagnée au piano à quatre mains par Guillaume Coppola et Thomas Enhco, a proposé son concert Valsez maintenant à la CMD.

En ajoutant un troisième temps à la marche binaire humaine, la valse invite tout naturellement à la danse, ses pâmoisons, ses chavirements de cœur. A ses débuts, d’ailleurs, la valse était considérée aussi indécente que le « twerking » de notre temps.

Dès l’entrée des artistes, la soirée s’est annoncée pittoresque : seize chanteurs, quatre pour chaque pupitre, les hommes en chemise et gilet gris, une broche dorée et enrubannée sur la poitrine, les femmes en grande tenue, chacune dans une robe de style, couleur et degré de chatoiement différents, les deux pianistes en costume sombre et chemise blanche sans cravate, assis côte à côte au grand piano.

Le programme commence par les Liebeslieder Walzer op. 52 de Brahms, chansons d’amour pour différentes configurations de voix. Ce sont des œuvres miniatures et diverses mais d’une bonne humeur constante, interrompue quand même par une composition chorale de Robert Pascal, Les entraves mystérieuses, brillante démonstration de dissonance par les choristes.

Guillaume Coppola joue trois valses de Chopin, qui savait prendre le motif triple et l’adapter, voire le subvertir, pour faire de la Valse en ut dièse mineur une plainte d’amour langoureuse. Le pianiste terminé son cycle par la Grande Valse Brillante, un feu d’artifice qui envoie, et c’est normal, plein d’étincelles – puis ajoute, comme s’il jouait un tour à son partenaire, un extrait des Danses hongroises de Brahms,

Thomas Enhco, déjà connu du public soissonnais pour son inventivité, joue ce qui est sans doute le morceau le plus substantiel de la soirée, une longue improvisation sur… les Danses hongroises, en y introduisant progressivement les syncopes du jazz.

Les choristes reprennent leur place, et les deux pianistes leur tabouret, pour la transcription vocale par Bruno Fontaine de trois valses symphoniques, les complexifiant pour démontrer la virtuosité de la chorale.

Comme Chopin, Sibelius savait, dans sa Valse triste, traduire une mélancolie romantique ; Heure exquise de Lehar est dansante, lente, romantique, en un mot exquise.

Nicole Corti dirige le public.

Pour finir, et pour convertir les plus rétifs, la seconde Valse de Chostakovich. «  Si vous voulez chanter, ne vous gênez pas » annonce Nicole Corti au public ; plus tard, elle se tourne vers la salle et bat la mesure, en faisant des dessins en l’air avec les mains.

Une soirée pittoresque, donc. Il flotte certes derrière cette épithète une autre : « kitsch ». Les robes, la mise en voix de valses orchestrales, même les deux jeunes pianistes impeccablement bien élevés partageant un clavier, pourraient l’évoquer.

Mais tout a été justifié par l’entrain des artistes. Et quand on a pu chanter la valse de Chostakovich, après l’avoir longuement adorée, on ne peut que tout approuver en s’écriant « Bonne année, bonne décennie ! Advienne que pourra… »

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Effets de manche

Denis MAHAFFEY

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L'art de plaider au théâtre

Comment ne pas y avoir déjà pensé ? Au tribunal, l’éloquence d’un avocat se déploie dans un cadre trop humain, trop tendu, et dont dépend le sort d’êtres humains, pour pouvoir être appréciée objectivement. Tout de même, un avocat n’est pas bien différent d’un acteur, préoccupé par l’effet de ses mots, déterminé à convaincre des juges, des jurés, et séparé des parties par son statut professionnel.

Alors pourquoi ne pas transférer de telles plaidoiries au théâtre, qui fournit la distance nécessaire ? Un spectateur peut être atteint, touché, ému, mais il sait que, sur scène, ce n’est pas une réalité qu’il voit, mais sa représentation.

Richard Berry est venu au théâtre du Mail avec son spectacle Plaidoiries. Seul sur scène, il assume tour à tour le rôle de cinq grands « ténors du barreau » – expression qui reproduit l’image d’un ténor d’opéra, lançant sa voix haut placée sur le devant de la scène, généralement le héros (alors que le vilain basse grommèle derrière).

Richard Berry est Gisèle Halimi au tribunal de Bobgny.

Cinq procès marquants sont présentés à travers ces plaidoiries. Henri Leclerc défend Véronique Courjault, accusée d’infanticide, en levant les tabous qui l’entouraient, et en plaidant pour un « suivi judicaire » sans emprisonnement (elle a été quand même condamnée à huit ans en prison). Paul Lombard essaie d’éviter la peine capitale à Christian Ranucci, qui avait enlevé et tué une fillette (il a quand même été guillotiné). Jean-Pierre Mignard mène le réquisitoire contre les deux policiers qui poursuivaient deux jeunes de banlieue, sans les sauver d’électrocution dans un terrain de l’EdF (ils ont été quand même relaxés). Alain Lévy plaide pour une lourde peine contre Maurice Papon à titre de crimes contre l’humanité (il n’a passé qu’une courte période en prison). Gisèle Halimi a dénoncé l’action prise contre une jeune fille et quatre femmes responsables d’un avortement (elle a été relaxée, comme trois des femmes, la quatrième, qui avait pratiqué l’avortement, recevant une peine de prison avec sursis).

Ce sont de grandes tirades que prononce Richard Berry, et il ne rate aucun effet de manche, aucune des facettes de l’action d’un avocat.

La puissance de la « performance d’acteur », comme disaient des spectateurs en quittant la salle après avoir fait une ovation à Richard Berry, vient de la subtilité avec laquelle il présente les cinq avocats. Sans jamais les imiter, il arrive à adopter une tonalité différente pour chacun. La plus spectaculaire est son interprétation de Gisèle Halimi, en épousant la passion avec laquelle elle se prononce, mais en ayant recours à un gestuel et des intonations particuliers, un léger retrait, une petite discrétion qu’on peut facilement imaginer caractéristiques d’une femme devant un tribunal.

La mise en scène, la scénographie sont minimalistes. L’acteur entre, en pantalon noir et tunique blanche, homme parmi les hommes, décroche et met une robe d’avocat aux manches amples avec la cravate blanche qui met au défi la noirceur du reste. A la fin, il l’enlève, et devient à nouveau simple citoyen, acteur qui vient accepter, avec une reconnaissance qui n’est pas jouée, les applaudissements.

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Prochainement / Ascenseur pour l’échafaud d’entreprise

Denis MAHAFFEY

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L'art de faire rire de l'enfer

La compagnie de L'Art et la Manière répète, costumée pour "Building"

Sur treize étages (chiffre déjà de mauvais augure), reliés par ascenseur du parking au toit, l’immeuble de bureaux – le « Building » de la pièce de Lenore Confino – est consacré au consulting, cette activité qui, sous guise de rendre le travail plus efficace, l’éloigne de tout ce qui fait une activité satisfaisante pour les hommes et les femmes. Devenus des « ressources humaines », ils sont déshumanisées à tout va. Seule la rentabilité compte pour les actionnaires invisibles.

L’enfer de l’entreprise a été traité au théâtre : la compagnie de l’Arcade, en résidence à Soissons, a créé deux pièces sur la souffrance au travail, Sous la glace et Pulvérisés. La compagnie de théâtre amateur L’Art et la Manière saisit le sujet à bras-le-corps, en choisissant la comédie Building, qui adopte un ton acerbe et railleur pour disséquer les règles de vie de la société Consulting Conseil.

Etage par étage, cadres, employés, coaches et personnel de maintenance se butent sur les limites qui leur sont imposées. Dans une séance de « libre association », les participants trop imaginatifs sont sommés de surveiller leurs associations. Les échanges tournent en rond, rien n’est explicité. C’est hilarant, c’est dérangeant.

L’auteure Leonore Confino a travaillé comme hôtesse à des conventions, et a appris comment l’individualité y est découragée, comment le formatage est pratiqué. Elle s’est servie de l’expérience dans sa pièce. En même temps le personnel est censé se conformer aux exigences sans perdre une once de la « passion » essentielle à la réussite commerciale.

Le président, seul à être exempt d’intimidation, n’est qu’un incapable dont le discours censé être dynamisant est un galimatias de clichés, et qui erre dans les étages à la recherche de l’ascenseur.

L’Art et la Manière, qui se consacre au théâtre contemporain, a choisi la pièce pour son actualité, son ton implacable, son humour. Il y a aussi des raisons particulières aux amateurs. Martine Besset, présidente de la compagnie, explique qu’il convenait de trouver une pièce avec des rôles qui puissent être joués par des hommes ou des femmes. « Nous avons plus de comédiennes que de comédiens. » La division en treize brèves scènes donne une souplesse pour les répétitions, en tenant compte de l’indisponibilité des uns ou des autres, tous ayant d’autres activités. Il y a trente-deux personnages, que se répartissent douze acteurs. Les interscènes tendent à être frénétiques !

Au cours de la pièce, des pigeons s’écrasent régulièrement contre les murs de verre invisibles de la tour. C’est dehors. Dedans, des pigeons humains se crashent sur les murs invisibles qui les enferment.


Jacques Delorme met en scène Building. L’accordéoniste Yann Barthélémy a composé la bande sonore avec ses bruitages. Après un an de travail, des premières lectures au peaufinage de chaque détail, Building est prêt à faire rire et réfléchir son public.

Building, au théâtre du Petit Bouffon, les 21, 22 et 29 février à 20h30.
Réservations au 06 82 23 87 74 ou lartetlamaniere02@gmail.com

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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