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Théâtre

Chekhov : la cupidité et le coup de foudre

L'art d'une première au théâtre

Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis dans L'Ours

Ne devrait-on laisser la première d’un spectacle aux spectateurs les plus impatients, et n’aller le voir que quand il est calibré, rôdé et a pris sa vitesse de croisière ? Seulement, on raterait les moments de trac par personne interposée, le face-à-face entre des spectateurs qui ne savent pas comme sera le spectacle, et les comédiens qui ne savent pas comment sera le public. C’est la seule fois où le résultat de tant de travail sur des mois et des mois est exposé soudain au regard extérieur.

Le Vase des Arts avait fait son choix, et était au deuxième rang au théâtre Saint-Médard pour la création par le Théâtre du Grenier de Plaisanteries, deux pièces en un acte d’Anton Chekhov.

Les lumières baissent dans la salle et se lèvent sur la scène.

Le spectacle débute comme un film muet, sans dialogue et aux mouvements saccadés. Chaque pièce sera ainsi encadré. Cette symétrie s’étend jusqu’à faire jouer les deux couples par les mêmes acteurs, et se retrouve même dans la situation de base d’Une demande en mariage et L’ours. Dans chaque pièce un homme et une femme, après s’être rondement disputés et malentendus, décident de se marier.

La demande en mariage sert surtout de faire-valoir à L’ours. La cupidité y règne, les deux partis ne se soucient que de propriété terrienne, le couple mal assorti ne s’arrête de se chamailler que le temps de se mettre d’accord sur une union qui sera plus celle de bois et de champs que de cœurs. C’est cruel, et c’est désolant d’étroitesse d’esprit.

Au contraire, L’ours démarre dans l’extravagance des sentiments. La femme Elena, veuve qui fait carrière dans le deuil, est confrontée par l’homme, Grigori, venu réclamer le paiement d’une dette engagé par le défunt. Il fulmine, elle s’exclame ; il menace, elle fait de même. On dirait qu’ils ne s’entendront jamais. Mais il suffit de se rappeler combien, au cinéma, Cary Grant et Carole Lombard pouvaient se détester avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Les cris et lamentations d’Elena, dont une belle tirade (pour une comédienne) sur les hommes, surtout son mari volage, et les hurlements et doléances de Grigori, dont une aussi belle tirade (pour un comédien) sur le caractère impossible des femmes, deviennent comme une parade nuptiale d’oiseaux. Appelé à aider sa future amoureuse à charger le pistolet qu’elle entend lui décharger dans le front, Grigori la trouve soudain irrésistible. Le couple se cache derrière un éventail pour échanger un premier baiser.

Les lumières à peine éteintes, les quatre acteurs, Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis qui avaient joué les quatre futurs mariés, Colette Fourreaux, la gouvernante attentionnée de La demande ainsi que la domestique excédée de L’ours, et Geneviève Hoareau, mère de la future mariée de La demande, ont émergé des coulisses pour se mêler aux spectateurs. Nicolas Pierson a pris la parole, précisément pour noter que, parce que c’était la première du spectacle, « nous ne connaissions pas les réactions de la salle, dont certaines nous ont surpris ». La rencontre entre deux inconnus avait eu lieu.

Voir aussi Chekhov au Grenier, sur une répétition de ce spectacle.

Théâtre

Par tunnels et par clairières : du théâtre populaire au fort de Condé

L'art de détourner un classique

Philéas Fogg (Jean-Louis Wauqiez) est servi (Patrice Le Duc).

Le fort de Condé à Chivres-Val n’arrête pas depuis trente ans de se dégager des amas de maçonnerie et de terre qui l’encombraient depuis son abandon par les militaires. De plus en plus d’espaces apparaissent, de plus en plus de tunnels et ouvertures s’ouvrent.

Le policeman (Jean-Bernard Philippot) traque sa proie.

Sous un soleil brillant, mais d’automne, c’est-à-dire obligé de composer avec des nuages qui s’accumulent, la compagnie Nomades, mélangeant comédiens professionnels et amateurs, a utilisé cet enchaînement d’espaces pour son adaptation de Autour du monde en quatre-vingts jours. Les intentions comiques contrastent avec son précédent spectacle au même endroit en juillet 2018, Le chemin des Dames, grande fresque de l’impact de la Grande Guerre sur deux villages, l’un français, l’autre allemand.

Pour ce nouveau tour du monde à tombeau ouvert, les spectateurs ont été guidés à travers une série de tunnels, débouchant chaque fois sur une clairière, pour assister à chaque épisode du voyage.

L’adaptation par Jean-Louis Wauquiez n’est pas fidèle à l’original, le trahit pour mieux rire. En Inde, un taf sert à distraire les gardes qui retiennent la princesse Aouda. Dans le Far West, John Wayne apparaît, brandissant son fusil pour expulser tout le monde, voyageurs et Peaux-Rouges indigènes, de « ses » terres. Passepartout devient « Demi-lune » du nom du compagnon de voyage de… Indiana Jones.

Indigné, Jules Verne intervient en personne. Ses protestations ne changent rien au cours de l’histoire.

Philéas avec sa belle Princesse (Céline Vannier)

Après une heure, la boucle est bouclée, comédiens et spectateurs reviennent sur la place principale du fort, un prêtre est désigné dans le public, il marie Philéas Fogg et sa Princesse, et tout finit dans la découverte de la journée supplémentaire gagné par l’orientation du voyage d’Est en Ouest, et donc dans des bulles de champagne.

Parmi les professionnels, Jean-Louis Wauquiez est Philéas, affublé d’un accent anglais à couper au knife ; Jean-Bernard Philippot est le flic constamment frustré dans ses efforts pour le coincer ; Patrice Leduc démarre l’intrigue en garçon de café à mettre tous les serveurs dans l’ombre. Parmi les amateurs, Céline Vannier, bardée d’or, est la Princesse. « C’est ma première expérience du théâtre, mon premier rôle, et ma première représentation. » Les autres amateurs prouvent leur polyvalence de pays en pays autour du monde.

Programmé pour accompagner le vernissage de l’exposition Perspectives de Sébastien Champion, qui restera visible jusqu’au 15 novembre, Autour du monde en quatre-vingts jours a été joué trois fois dans la journée.

Ce que partagent les deux spectacles de Nomades est un sens du théâtre populaire. De grandes émotions, des frissons, un jeu d’acteur franc et large, la franchise de l’histoire, de l’imagination dans les astuces de mise en scène, enfin un contact étroit avec le public.

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Théâtre

Prochainement / L’Homme Semence : le théâtre collectif

L'art de faire un spectacle

De g. à dr. : Caroline Varlet, Ghislaine Ferrer, Camille Dupond, Valérie De Priester et Lou Miracco

Encore une grande semaine, et c’est la première. La compagnie Art et Nuits Blanches jouera son spectacle L’homme semence devant le public du Mail. Les mois de préparatifs méticuleux, de la prise en main du texte aux répétitions scène par scène, puis les filages par lesquels la pièce est répétée du début à la fin, pour lui donner sa cohérence, seront terminés, et les acteurs, costumés et maquillés, viendront sur scène, diront les premières répliques, feront les premiers gestes et mouvements d’ensemble devant les spectateurs et, c’est inévitable, guetteront leurs réactions. L’étrange relation entre artistes et spectateurs, qui joue dans les deux sens, sera créée.

Le Jean (Sébastien Lalu) rencontre Violette (Lou Miracco.

Après Nomades en 2016, Acaly en 2017 et Milempart en 2018, c’est la compagnie Art et Nuits Blanches qui a été choisie cette année pour une « résidence de création » au Mail Scène culturelle. Ainsi la compagnie a bénéficié de plusieurs séjours au théâtre pour les répétitions de son spectacle et de l’aide des services techniques. Le résultat est une coproduction entre le Mail et la compagnie.

Fernand Mendez, un des quatre fondateurs de la compagnie avec Valérie Priester, Ghislaine Ferrer et Sébastien Lalu, avait proposé une adaptation du livre de Violette Ailhaud, L’homme semence. « Je l’ai trouvé chez un bouquiniste en Provence. » C’est le récit de la vie d’un village provençal dont tous les hommes ont été arrêtés après le coup d’état de Louis-Napoléon en 1851. Laissées seules, les femmes s’organisent collectivement. Pas d’hommes ? Pas de naissances ? Elles s’engagent à être solidaires si un homme arrivait au village, à refuser l’exclusivité de ses attentions. Un maréchal-ferrant itinérant, « le Jean », atteint le village, tombe amoureux de Violette – et s’efforce de combler l’attente collective.(*) Lorsque d’autres habitants reviennent, il s’en va.

Le livre reste énigmatique : est-ce une nouvelle moderne ou, comme l’éditeur prétend, le récit véridique par une femme âgée d’événements dans un village de Provence ? Il y a même des efforts en ligne d’identifier un autre auteur. Ce qui frappe le lecteur est le ton, les cadences modernes de la prose, une façon de décrire le désir, par exemple, qui enfreint les conventions qu’observerait sans doute un auteur d’un autre âge (tout en transmettant aussi éloquemment le sens de ce désir).

C’est un beau texte lyrique, social, féministe et érotique. Fernand Mendez y voit « une parabole humaniste, traitant d’une pulsion vitale, sans jalousie. L’engagement collectif qui y est raconté correspond justement aux principes défendus par les membres d’Art et Nuits Blanches, ceux d’une démarche collective. Selon Sylvie Heyvaerts, adaptatrice du texte, « Je l’ai écrit, mais nous en discutons à chaque fois, et souvent un autre choix que le mien est fait. »

Après un filage, les comédiens reviennent sur la mise en scène.

L’adaptation et sa mise en scène en font un chant théâtral. La communauté des femmes devient une parabole ; le présent, le passé se mêlent dans une chorégraphie complexe, le quotidien du travail alterne avec les rêves de jeunes femmes.

La décision d’attribuer plusieurs rôles à chaque acteur – à l’exception de Lou Miracco qui est Violette – créé d’autres résonances. Sébastien Lalu joue son fiancé tué en essayant de fuir, et le forgeron qu’elle aimera à nouveau. La prose du livre devient de la poésie au théâtre.

La compagnie est soissonnaise, mais ses acteurs viennent de toute la région des Hauts de France. Lou Miracco, Camille Dupond et Rémi Laverseyn viennent de Lille, Ghislaine Ferrer et Sébastien Lalu de Saintines près de Compiègne, Caroline Varlet de Fressancourt près de Saint-Gobain et Valerie Priester de Gauchy. Seul Cyril Roche, qui joue le maire du village et père de Violette, réside en région parisienne.

Le montage du spectacle, vu à plusieurs moments du travail, a révélé une histoire apte à intéresser, faire réfléchir et émouvoir son futur public. Après chaque répétition les participants se sont retrouvés pour en parler, en vertu du principe de la mise en scène collective. Chacun commente, propose, argumente.

La première d’un spectacle ressemble au lancement d’un navire, lorsque les aussières sont coupées et il commence à glisser inexorablement vers la mer ; ou à une naissance, dont aucun préparatif ne fait face à la réalité d’une nouvelle vie qui émerge.

(*) Idée triviale : si « le Jean » a été père de tous les nouveau-nés du village, ils ont tous été demi-frères et demi-sœurs.

[Des éléments de cet article ont été publiés dans le Vase Communicant au cours du montage du spectacle.
17/05/19 : Modifié pour corriger des coquilles.]

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Théâtre

Les Virtuoses : Et puis ! et puis ! et puis !…

L'art des musiciens illusionnistes

Julien (aux lunettes) et Mathias Cadez

Les virtuoses est un spectacle d’une telle extravagance musicale et illusionniste, mené par les frères Julien et Mathias Cadet, musiciens de formation classique et illusionnistes dans les pas de leur grand-père et père, que, plutôt que de discourir sur l’école comique à laquelle ils appartiennent (chamaillerie mutuelle entre le naïf et le fat à la Laurel et Hardy), il est tentant d’imaginer confier la critique à un garçonnet, disons de huit ans…. Il saurait apprécier au premier degré.

« C’est très rigolo. Ils veulent tous les deux jouer le piano en même temps, se bagarrent sur le tabouret, mettent les mains en plein milieu des notes de l’autre. Ils sont habillés en costumes de peau de lézard avec une longue queue comme un oiseau derrière. Et puis Mathias, c’est le plus jeune, met une feuille de musique après une autre devant Julien, son grand frère, qui joue et qui chaque fois doit sauter d’un morceau à l’autre. La musique classique, mais qui fait rire. Julien joue de plus en plus vite, et il y a plein de fumée qui sort du piano, et soudain Julien en a les mains qui fument de jouer si vite, et il court et il crie, et un des deux assistants lui souffle sur les mains.

Et puis il y a une petite table qui s’envole, et une bougie qui saute dans la main de Mathias. L’autre assistant nettoie le piano et soudain son chiffon s’envole aussi, et il court après.

Et puis Julien fait jouer à trois personnes dans le public des instruments mais qui ne sont pas là, ils font semblant de jouer. Mais tu entends la musique dans les haut-parleurs.

Et puis ce que j’ai le plus aimé ? Mathias accompagne Julien qui chante Ave Maria (je le connais parce que Tante Agnès le chante au réveillon de Noël après le champagne). Et puis soudain une balle rouge lui sort de la bouche, et une autre, et une autre. Chaque fois qu’il essaie de chanter. Et tu ne vois vraiment, mais alors vraiment pas comment il peut avoir tant de balles dans la bouche et encore chanter.

On ne sait jamais ce qui va se passer. Ils courent, se chassent, jouent à nouveau, chantent, mais ne disent jamais de vrais mots. Et puis tout le temps il y a des feux d’artifice, des lumières qui clignotent ou même éblouissent les spectateurs pour les embêter.

Et puis ça devient de plus en plus fou. Et puis abracadabra, leur costume devient tout blanc. Julien joue du piano mais tout d’un coup ses jambes montent en l’air derrière lui, et il joue toujours, les mains en bas, le corps qui flotte au dessus.

Et puis tout le monde a applaudi, s’est mis debout. Julien a pris le micro pour nous remercier d’avoir ri, et puis explique que c’est la dernière fois qu’ils font ce spectacle, et c’est à Soissons que ça finit. Et puis il donne des fleurs et un cadeau à un assistant qui quitte la troupe (« Il prend le large » dit-il comme si c’était un bateau et pas un assistant).

Et puis je suis rentré à la maison et j’ai tout raconté à mon propre petit frère. »

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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