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Théâtre

Prochainement (8-9 fév.) / Chekhov au Grenier

L'art de l'engueulade théâtrale

Sa gouvernante prépare Lomov à faire une demande en mariage.

La compagnie du Grenier pratique un théâtre très physique : l’énergie s’y exprime non seulement dans les mots mais dans les corps. Leur précédente production, Histoires vraies, qui enchaînait en un seul spectacle plusieurs contes de Maupassant, était un modèle d’engagement corporel de la part des huit comédiens.

Nicolas Pierson est le prétendant maladif.

Au printemps dernier la compagnie a choisi pour sa production suivante de monter L’Ours et La Demande en Mariage, deux pièces en un acte d’Anton Chekhov, sous le titre Plaisanteries.

L’auteur est connu surtout pour ses portraits d’une société russe minée par la mélancolie, pleine de rêves et de projets, mais incapable de faire les démarches pratiques nécessaires à leur réalisation. Les personnages se débattent puis, inévitablement, s’avouent vaincus. Mais Chekhov a écrit pourtant plusieurs comédies courtes qui mettent en scène des personnages emprisonnés, non pas par des rêves mais par leur avarice et l’agressivité extrême des relations avec leurs proches et voisins.

Dans les deux pièces une dispute entre voisins, au sujet d’une vieille dette dans le cas de L’ours, et de terres dont la propriété est réclamée des deux côtés dans La demande en mariage, donne lieu à des engueulades soutenues. Mais à chaque fois les deux combattants, à la surprise des spectateurs autour du ring, finissent par une soudaine réconciliation : ils décident de se marier par amour. Certes, on peut envisager une vie conjugale orageuse : dans La demande en mariage, le consentement des deux partis acquis, ils se relancent dans une querelle qui promet de s’éterniser.

La compagnie avait enchaîné les contes de Maupassant ; cette fois les deux pièces sont reliées par l’emploi des deux mêmes acteurs, Julie de Sousa Reis et Nicolas Pierson, pour incarner les deux couples querelleurs. Cette répétition de querelles bruyantes pointe les facteurs communs et les différences individuelles.

Par ailleurs, Madeleine Deleu, qui met en scène les productions du Grenier, a conçu un dispositif qui encadre les pièces et fait penser au cinéma muet. Au début de la première pièce, la gouvernante (Colette Fourreaux) du prétendant Lomov (Nicolas Pierson) l’aide à s’attifer pour faire sa demande en mariage auprès de la mère (Geneviève Hoareau) de Natalia (Julie de Sousa Reis). Sur un fond sonore de ragtime endiablé, le rythme est rapide et saccadé, les bouches s’ouvrent et se ferment sans que ne sorte un mot. Entre les deux pièces il y a un passage muet ou la gouvernante et le valet (Philippe Querel) de L’ours se rencontrent, encore en musique, et on peut supposer que le spectacle se terminera dans le même style frétillant.

Natalia et Lomov marquent une trêve dans leur combat pour donner leur consentement mutuel sous le regard satisfait de la mère. Mais ça ne durera pas.

Supposer ? Une répétition à l’école Fiolet n’a concerné que la première des deux pièces. Devant les barreaux du gymnase, les acteurs s’habillent et se mettent à jouer. Lomov, préparé par la gouvernante, se présente à la mère de celle dont il veut faire son épouse. Las ! ils se lancent immédiatement dans une dispute terrienne. Les voix se lèvent, la différence se creuse entre le calme furieux de la mère et l’agitation maladive de celui qui la destine à être sa belle-maman. Paroles et mouvements s’accordent pour renforcer le jeu.

Le spectacle sera créé en février. Tout est déjà prêt, le jeu en place ? Madeleine Deleu, qui scrute chaque geste, écoute chaque mot, sourit : « Ca doit aller encore plus fort. »

Le travail qui reste à faire serait donc de maintenir la frénésie du cinéma muet sans perdre la cohérence du texte de Chekhov. Les fidèles du Grenier attendront ce que les autres spectateurs découvriront : un rythme trépidant pour un jeu parfaitement lisible.

Plaisanteries au théâtre Saint-Médard, 9 et 10 février à 20h30. Réservations 03 23 53 54 42

Théâtre

La honte au théâtre

L'art du théâtre en milieu scolaire

Virginie Deville

Lycée Le-Corbusier, classe de Seconde, section Bâtiment Gros Œuvre, dans une salle ensoleillée ; le sujet sera : la honte. Trois comédiens de la compagnie de l’Arcade, en résidence au Mail, présentent Oh ! Trop la honte, un court spectacle sur ce sujet lourd, dans les lycées Nerval et Le-Corbusier et le collège Lamartine depuis une semaine. Le projet poursuit l’exploration par l’Arcade de la question de l’identité. Qui suis-je ou, plus précisément, qui suis-je par rapport à ceux qui m’entourent ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi ? Combien mon identité dépend des autres, de leur regard ? Jusqu’où je m’adapte pour me défendre, ou pour m’intégrer dans un groupe ? Que faire du vide existentiel dans lequel s’engouffrent les réactions des autres ? Comment faire face au sentiment de honte ?

Les trois acteurs Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Patrice Gallet ont préparé un montage de textes sur le sujet de la honte sociale. Il y a des auteurs connus et moins connus. Il y a aussi des souvenirs personnels d’Anne, de Virginie et de Patrice, des moments cuisants qui leur restent collés dans la mémoire.

Anne de Rocquigny

Ils jouent comme s’ils racontaient des expériences personnelles, regardent dans les yeux tel élève, telle élève, écoutent attentivement celui qui se raconte. Tout est fait pour déthéâtraliser ce qu’ils confient. Leur jeu hyperréaliste pourrait faire croire qu’ils s’expriment pour la première fois sur un sujet pénible, une humiliation, un harcèlement. Aucune distance n’est mise entre acteur et auditeurs.

Pourtant c’est du théâtre. Quand un texte est terminé, l’acteur s’arrête, et un autre prend la parole. Ce découpage confirme que nous sommes au théâtre, même si c’est dans une salle de classe. La vie y est représentée, sous une forme qui permet de la regarder sous une loupe.

Parfois deux acteurs jouent ensemble. Un patron critique une employée, son aspect, ses vêtements, son comportement – puis lui propose sans rupture de ton de « monter » avec lui. Un homme accuse une femme qui le croise de lui avoir fixé son « entre-jambes » en passant. Elle tente en vain de terminer l’échange et partir, mais les propos deviennent de plus en plus crus. Dans les deux cas, l’agressivité de l’homme, dans l’étroit passage entre les tables, est renforcée par sa plus grande taille, sa force physique. Voilà l’harcèlement sexuel, doublé par cette menace corporelle.

Patrice Gallet

Une femme qui admet qu’elle est lesbienne subit une fusillade verbale, traitée de tous les noms insultants sans qu’elle n’ait rien fait pour les provoquer.

Le spectacle terminé, les intervenants proposent aux élèves de commenter ce qu’ils ont vu. Les réactions sont d’abord rares et brèves ; mais la franchise des textes aidant, les acteurs devenus médiateurs arrivent à susciter des témoignages, et les élèves s’interrompent même.

Le théâtre, tel que le pratique l’Arcade, évoque, interpelle, interroge, rappelle ; autrement dit il rend conscient et public ce qui pourrait rester enfoui. Le théâtre propose cette parole dans un lieu sûr, séparé de la vraie vie, qu’il permet de regarder intimement mais de l’extérieur. Ce qui pourrit la vie change de couleur sous les projecteurs, dans la clarté de la parole.

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Théâtre

Transit : le cirque des chiens fous

L'art du cirque chahuteur

Accomplir des acrobaties vertigineuses, faire tourner des cerceaux sur tous les membres à la fois, balancer d’innombrables diabolos, faire peur en se lançant sur une corde au-dessus des premiers rangs de spectateurs, marcher sur un mur vertical en rebondissant d’une trampoline : la compagnie québécoise Flip, pour talentueuse qu’elle soit, ne dépasse pas en adresse d’autres artistes de cirque venus au Mail. Mais leur spectacle Transit crée une ambiance unique, celle d’amis qui sont là pour s’amuser – et qui s’aiment.

Cinq hommes, costauds, musclés ou sveltes, et une femme, diminutive à leur coté mais sur laquelle ils ne jettent nullement de l’ombre, arrivent à faire croire qu’ils ne jouent pas pour le public mais pour rigoler ensemble, en faisant toutes les pitreries possibles et imaginables. Il y a une esquisse d’intrigue. Des passagers font transit dans un aéroport, mais de façon originale, voire illicite. La femme sort une grosse caisse sur roulettes, du genre utilisé pour transporter des repas. Elle entend un vacarme, ouvre la caisse – et voilà, comprimés comme un bloc de figues sèches, les cinq hommes. Que le spectacle commence !

Les six artistes se comportent comme une bande d’adolescents terribles, incontrôlables, prêts à tout pour prendre leur pied. Il y a des moments irrésistibles, tel un concours de bonbons. Ils les piquent dans un sachet puis, au lieu de les avaler, les crachent en l’air. Les copains les attrapent au passage… dans la bouche. Un jonglage généralisé s’instaure entre les bouches. Parfois ils les crachent en direction de la salle.

Il n’empêche que, dissimulée sous la turbulence joyeuse, il y ait une discipline de haute précision, qui assure la réussite des tours, et la sécurité.

La tonalité est chahuteuse et jubilatoire. Ceux qui fréquentent des Québécois – ou les Canadiens en général – ont pu reconnaître une énergie débordante, qu’ils ne se retiennent pas d’exprimer. Ils possèdent une qualité de chien fou que le Vieux Monde aurait perdue ou oubliée. Courir et sauter comme si la fatigue n’existait pas, juste pour se faire plaisir. Tout comme ces passagers en transit bizarre, là pour faire autant plaisir à leur public.

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Théâtre

Chekhov : la cupidité et le coup de foudre

L'art d'une première au théâtre

Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis dans L'Ours

Ne devrait-on laisser la première d’un spectacle aux spectateurs les plus impatients, et n’aller le voir que quand il est calibré, rôdé et a pris sa vitesse de croisière ? Seulement, on raterait les moments de trac par personne interposée, le face-à-face entre des spectateurs qui ne savent pas comme sera le spectacle, et les comédiens qui ne savent pas comment sera le public. C’est la seule fois où le résultat de tant de travail sur des mois et des mois est exposé soudain au regard extérieur.

Le Vase des Arts avait fait son choix, et était au deuxième rang au théâtre Saint-Médard pour la création par le Théâtre du Grenier de Plaisanteries, deux pièces en un acte d’Anton Chekhov.

Les lumières baissent dans la salle et se lèvent sur la scène.

Le spectacle débute comme un film muet, sans dialogue et aux mouvements saccadés. Chaque pièce sera ainsi encadré. Cette symétrie s’étend jusqu’à faire jouer les deux couples par les mêmes acteurs, et se retrouve même dans la situation de base d’Une demande en mariage et L’ours. Dans chaque pièce un homme et une femme, après s’être rondement disputés et malentendus, décident de se marier.

La demande en mariage sert surtout de faire-valoir à L’ours. La cupidité y règne, les deux partis ne se soucient que de propriété terrienne, le couple mal assorti ne s’arrête de se chamailler que le temps de se mettre d’accord sur une union qui sera plus celle de bois et de champs que de cœurs. C’est cruel, et c’est désolant d’étroitesse d’esprit.

Au contraire, L’ours démarre dans l’extravagance des sentiments. La femme Elena, veuve qui fait carrière dans le deuil, est confrontée par l’homme, Grigori, venu réclamer le paiement d’une dette engagé par le défunt. Il fulmine, elle s’exclame ; il menace, elle fait de même. On dirait qu’ils ne s’entendront jamais. Mais il suffit de se rappeler combien, au cinéma, Cary Grant et Carole Lombard pouvaient se détester avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Les cris et lamentations d’Elena, dont une belle tirade (pour une comédienne) sur les hommes, surtout son mari volage, et les hurlements et doléances de Grigori, dont une aussi belle tirade (pour un comédien) sur le caractère impossible des femmes, deviennent comme une parade nuptiale d’oiseaux. Appelé à aider sa future amoureuse à charger le pistolet qu’elle entend lui décharger dans le front, Grigori la trouve soudain irrésistible. Le couple se cache derrière un éventail pour échanger un premier baiser.

Les lumières à peine éteintes, les quatre acteurs, Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis qui avaient joué les quatre futurs mariés, Colette Fourreaux, la gouvernante attentionnée de La demande ainsi que la domestique excédée de L’ours, et Geneviève Hoareau, mère de la future mariée de La demande, ont émergé des coulisses pour se mêler aux spectateurs. Nicolas Pierson a pris la parole, précisément pour noter que, parce que c’était la première du spectacle, « nous ne connaissions pas les réactions de la salle, dont certaines nous ont surpris ». La rencontre entre deux inconnus avait eu lieu.

Voir aussi Chekhov au Grenier, sur une répétition de ce spectacle.

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LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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