Bimensuel gratuit d'informations locales du Soissonnais

Marche et crève

L'art du théâtre engagé

Deux passerelles blanches surélevées traversent la petite salle du Mail, formant une croix dont chacun des quatre extrémités est éclairé par un tube néon industriel et blafard. Les spectateurs sont assis dans les quatre segments entre ces bras. En entrant ils retrouvent quatre comédiens allongés ou prostrés ou couchés chacun sous un des néons qu’il peut allumer ou éteindre avec un bouton. Ils s’éveillent, se lèvent, c’est le début d’une journée de travail. L’une va dans une usine chinoise, une autre est devant son écran en Roumanie, le troisième gère un centre d’appels à Dakar, le quatrième est responsable assurance qualité à Lyon.

« Pulvérisés » d’Alexandra Badea est mise en scène par Vincent Dussart, directeur de la compagnie de l’Arcade, et les quatre rôles sont tenus par Patrice Gallet, Tony Harrisson, Simona Maicanescu et Haini Wang. La pièce présente avec férocité, mais aussi avec humour, quatre milieux qui ne se ressemblent que par l’effet déshumanisant des conditions de travail. Déshumanisant ? La nature humaine s’étiole sous l’effet de la précarité, la flexibilité, l’harcèlement. Un sous-effet que regrettent les patrons de l’économie mondiale ? Au contraire, il permet d’isoler chacun dans sa case concurrentielle, le privant même du temps d’échange avec ses voisins. Le rendement, la docilité augmentent, et les êtres humains peuvent toujours être remplacés s’ils résistent ou s’usent.

Les comédiens et les spectateurs se saluent.

Pendant la première résidence de l’Arcade à Soissons, de 2009 à 2012, les spectacles mis en scène par Vincent Dussart, directeur de la compagnie de l’Arcade, scrutaient avant tout le sentiment de « manque », qui pousse un être humain à s’investir à fonds perdu dans une autre personne, pour remplir un vide intérieur. Il prend pour l’amour ce qui est plutôt la sensation de n’exister qu’à travers l’être aimé. Quand cet autre se retire, une sauvagerie revancharde saisit le délaissé. Dans « Reines perdues » cette recherche de soi dans l’autre était illustrée par le cas de quatre héroïnes de la tragédie grecque, quatre femmes rendues terribles par des situations qu’elles ont aidé à créer.

La nouvelle résidence depuis 2016 montre que les préoccupations de Vincent Dussart ont évolué, sans s’éloigner de l’examen des failles dans la construction de l’identité. Il met en question les pressions économiques, sociales et politiques qui, au lieu de promouvoir l’épanouissement, ont intérêt à favoriser et exploiter la fragmentation de la société. Le travail, loin de vouloir contribuer au « sens de soi-même » en valorisant les compétences de l’individu dans une équipe solidaire, devient une lutte constante, contre l’hiérarchie et même les collègues.

La Roumaine s’essouffle à gérer un projet informatique international, jouant son rôle de mère en accéléré ; le Sénégalais doit imposer la langue et des noms français à son personnel, pour cacher leur identité « africaine » ; le Lyonnais faillit à assurer la qualité de sa propre vie familiale ; la Chinoise, enfermée dans son périmètre jaune, fait le même geste toutes les huit secondes, et quémande le droit à une pause-pipi.

Pour chacun, isolé dans son coin du monde, les trois autres interviennent pour créer le cadre quotidien, les échanges. Le texte devient choral, des voix qui racontent, critiquent, vilipendent. Les acteurs se penchent et interpellent directement les spectateurs, les attirant aussi dans cette toile globalisée. Ils ont d’ailleurs en vue le segment du public en face, et perçoit ses réactions. Les rôles de spectateur et d’acteur s’interpénètrent.

Les comédiens réussissent à « faire croire » ce qu’ils font et disent, tout en ménageant avec justesse une distance théâtrale. Ils sont différents d’aspect, de voix, mais aussi, dirait-on, de style de jeu – ou est-ce le metteur en scène qui a veillé à ces fines distinctions ? Même la globalisation qui leur fait tant de mal ne peut pas les uniformiser. De toute façon,

Survivre est l’impératif. Vivre n’est même pas envisagé. Seule l’ouvrière chinoise révèle qu’elle pratique la calligraphie : la culture, preuve de civilisation, relie le passé et le présent, et se projette à travers cette artiste vers l’avenir.

denis.mahaffey@levase.fr

 [Modifié le 23/11/17 pour rectifier une erreur de mise en page]

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Denis MahaffeyJournaliste, écrivain, traducteur... et irlandais, il a vécu en France plus longtemps qu'en Irlande, mais tient au statut d'"étranger", qui aiguise l'observation et son expression en mots. View all posts by Denis Mahaffey

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