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Théâtre

Par tunnels et par clairières : du théâtre populaire au fort de Condé

Denis MAHAFFEY

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L'art de détourner un classique

Philéas Fogg (Jean-Louis Wauqiez) est servi (Patrice Le Duc).

Le fort de Condé à Chivres-Val n’arrête pas depuis trente ans de se dégager des amas de maçonnerie et de terre qui l’encombraient depuis son abandon par les militaires. De plus en plus d’espaces apparaissent, de plus en plus de tunnels et ouvertures s’ouvrent.

Le policeman (Jean-Bernard Philippot) traque sa proie.

Sous un soleil brillant, mais d’automne, c’est-à-dire obligé de composer avec des nuages qui s’accumulent, la compagnie Nomades, mélangeant comédiens professionnels et amateurs, a utilisé cet enchaînement d’espaces pour son adaptation de Autour du monde en quatre-vingts jours. Les intentions comiques contrastent avec son précédent spectacle au même endroit en juillet 2018, Le chemin des Dames, grande fresque de l’impact de la Grande Guerre sur deux villages, l’un français, l’autre allemand.

Pour ce nouveau tour du monde à tombeau ouvert, les spectateurs ont été guidés à travers une série de tunnels, débouchant chaque fois sur une clairière, pour assister à chaque épisode du voyage.

L’adaptation par Jean-Louis Wauquiez n’est pas fidèle à l’original, le trahit pour mieux rire. En Inde, un taf sert à distraire les gardes qui retiennent la princesse Aouda. Dans le Far West, John Wayne apparaît, brandissant son fusil pour expulser tout le monde, voyageurs et Peaux-Rouges indigènes, de « ses » terres. Passepartout devient « Demi-lune » du nom du compagnon de voyage de… Indiana Jones.

Indigné, Jules Verne intervient en personne. Ses protestations ne changent rien au cours de l’histoire.

Philéas avec sa belle Princesse (Céline Vannier)

Après une heure, la boucle est bouclée, comédiens et spectateurs reviennent sur la place principale du fort, un prêtre est désigné dans le public, il marie Philéas Fogg et sa Princesse, et tout finit dans la découverte de la journée supplémentaire gagné par l’orientation du voyage d’Est en Ouest, et donc dans des bulles de champagne.

Parmi les professionnels, Jean-Louis Wauquiez est Philéas, affublé d’un accent anglais à couper au knife ; Jean-Bernard Philippot est le flic constamment frustré dans ses efforts pour le coincer ; Patrice Leduc démarre l’intrigue en garçon de café à mettre tous les serveurs dans l’ombre. Parmi les amateurs, Céline Vannier, bardée d’or, est la Princesse. « C’est ma première expérience du théâtre, mon premier rôle, et ma première représentation. » Les autres amateurs prouvent leur polyvalence de pays en pays autour du monde.

Programmé pour accompagner le vernissage de l’exposition Perspectives de Sébastien Champion, qui restera visible jusqu’au 15 novembre, Autour du monde en quatre-vingts jours a été joué trois fois dans la journée.

Ce que partagent les deux spectacles de Nomades est un sens du théâtre populaire. De grandes émotions, des frissons, un jeu d’acteur franc et large, la franchise de l’histoire, de l’imagination dans les astuces de mise en scène, enfin un contact étroit avec le public.

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Le Vase des Arts

Nomades : créer en attente de déconfinement

Denis MAHAFFEY

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L'art de créer pour le jeune public

De g. à dr. Jean-Bernard Philippot, Raphaël Jothy, Pauline Vincent, Pauline Nadoulek, Jean-Marc Chamblay

Le théâtre du Mail à Soissons subit le même sort que toutes les salles de spectacle, auxquelles le confinement a enlevé leur raison d’être.

Un théâtre vide est un lieu de manque. La salle, aux sièges vides, manque de spectateurs, et le plateau, sombre espace nu, de spectacle. Ce ne sera que lorsque les uns commencent à prendre place, et que les artistes se préparent à entrer en scène, que le tout se remettra à vibrer.

Mais le monde de la culture résiste au silence. Derrière la façade fermée, la vie continue. La compagnie Nomades, en résidence depuis des années à Vailly-sur-Aisne, n’avait pas accès à sa salle de répétition habituelle à cause des restrictions sanitaires. Alors son directeur, metteur en scène et scénographe Jean-Bernard Philippot a fait appel à la directrice du Mail, Sabrina Guédon, et Nomades a pu intégrer le théâtre pour une semaine de « résidence de création ».

Avec quatre comédiens, un artiste-plasticien, un vidéaste, une costumière et un technicien, le metteur en scène utilise les ressources techniques considérables du théâtre pour préparer les éléments de la scénographie, leur éclairage, les projections, les déplacements des acteurs, toute la logistique d’un spectacle. Les répétitions du texte et du jeu seront lancées en janvier, et le spectacle, tout de suite après sa création, sera au Mail en avril pour « Mail et Compagnies », la semaine consacrée aux compagnies professionnelles soissonnaises.

Eléments de scène et marionnettes créés par Jean-Marc Chamblay

La petite fleur qui voulait voler, spectacle jeune public écrit par Jean-Bernard Philippot,  tire un joli parallèle entre un petit bulbe, égaré sur un sol peu accueillant, et une fillette du Bangladesh, égarée aussi sur un sol étranger. Il soulève ainsi des interrogations sur l’environnement naturel et humain. La détresse du bulbe pas certain de devenir une fleur, et de la migrante doutant autant de son avenir, et leur courage commun à affronter leur destin, donnent de la force narrative à une fable écologique. Les changements climatiques, la biodiversité, les migrations sont abordés dans cette histoire de ceux qui les subissent.

Ce spectacle fait partie d’un projet théâtral plus large qui s’étend, selon Jean-Bernard Philippot, sur trois ans. Le thème est la capacité de résistance des gens et de la nature aux oppressions.

En 2019 la compagnie a créé Résistance(s), qui traite de la lutte parallèle, en France et en Allemagne, contre le pouvoir nazi. C’est la volet « politique » du sujet.

Un grand spectacle, à l’échelle de Sur le Chemin des Dames, devait suivre en 2020. Germinal, adapté du roman de Zola, représente la résistance sociale à l’oppression. Le premier confinement a bloqué les préparatifs, et de déconfinement a laissé trop de restrictions en place pour que les répétitions puissent se dérouler normalement. Nomades a reporté le projet, sans l’abandonner.

Enfin, La petite fleur qui voulait voler illustre la résistance environnementale, contre les méfaits de la civilisation qui exploite la nature.

La fleur (Pauline Vincent) émerge de son bulbe.

Pour poser les bases d’une création théâtrale, le Mail devient un atelier. La salle et la scène restent faiblement éclairées, sauf sur la régie installée au milieu des sièges, et sur une grande table sur scène, côté cour. Comédiens et autres membres de l’équipe s’y retrouvent pour travailler, échanger, réfléchir sous la responsabilité du metteur en scène. L’ambiance est détendue, apte aux idées et découvertes. L’imagination y est progressivement canalisée.

De temps en temps ils sont rejoints par une des marionnettes du spectacle, sorte de sauterelle de la taille d’un homme faite de rotin, qui hoche la tête en marge de la conversation. Derrière c’est Jean-Marc Chamblay, responsable des éléments du décor, en rotin aussi, qui remplissent la scène, entourage végétal de l’action.

Jean-Philippe Philippot a tenu des auditions pour trouver les quatre comédiens, Pauline Vincent, la petite fleur qui émerge de son bulbe sur scène, Pauline Nadoulek la Bangladaise, Raphaël Jothy et  Daniel Violette.

A une semaine de sa Première la fermeture du Mail avait bloqué Ma forêt fantôme de l’Arcade. La mise en route de La petite fleur coïncide avec l’annonce de sa réouverture (*).

(*) Depuis, la pandémie est encore intervenue pour reporter cette ouverture.

[Une version abrégée de cet article paraît dans le Vase Communicant n° 302.]

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Le Vase des Arts

Une vie de lumières

Denis MAHAFFEY

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L'art du music-hall

Photo Internet

En attendant la réouverture annoncée des salles de spectacle le 15 décembre le Vase des Arts offre ce portrait fictif d’un humble fantassin de l’armée de la comédie musicale, qui n’a connu la gloire que sur le tard, auprès de son propre jeune public familial.

Quand ses parents le voyaient chanter, danser dans un nouveau spectacle, sa mère confiait chaque fois, comme un refrain, que dès sa naissance « il regardait tout droit les projecteurs de la salle d’accouchement puis tendait les deux bras comme s’il saluait son public. »

Enfant, il suivit des cours de piano, de théâtre, de chant, de ballet, convaincu que sa soif de gloire suffirait pour la lui apporter. Au lieu de refléter les lumières de scène, il brillerait de sa propre lumière, celle de la célébrité.

La réalité du music-hall ne lui accorda que les rôles de choriste et danseur, troisième à gauche, premier à droite, devant ou derrière, pour le cadrage collectif d’une meneuse de revue étincelante. Les yeux de la salle étaient sur elle.

Il se retira des plateaux à quarante-trois ans. Il avait des enfants. Ils eurent des enfants. « Papy, qu’est-ce que tu faisais au théâtre ? » Sans un mot, il reproduisit pour eux un pas glissant, leva le menton, toucha un chapeau qui n’y était pas, accomplit une pirouette, fit semblant de perdre l’équilibre. Ravis, ses petits-enfants rirent, et il vit dans leurs grands yeux fixés sur lui, enfin, le reflet de sa propre lumière.

Il dansa et chanta pour eux. Il comprit que, loin de vouloir être éblouis par son talent, ce qu’ils adoraient était la ringardise. Alors jamais il ne prit une pose sans un tremblotement des jambes, ne sourit qu’en dégageant les dents comme chez le dentiste.

Il tendit la tête et les bras vers la droite et la jambe droite à gauche, les mains creusés comme s’il mendiait. « J’étais en bas de l’escalier aux marches clignotantes, et la star le descendait emplumée comme une autruche. Dans un autre spectacle j’avais un rôle différent. » Il se déplaça et adopta la même position en miroir, de l’autre côté des marches imaginaires. Les enfants s’esclaffèrent, tombèrent à la renverse – exprès, car ils jouaient eux aussi la comédie.

« Tu as jamais été une star, Papy. » « Non » conceda-t-il, « mais attention, j’ai quand même été choriste de Gilbert Bécaud ! » Les enfants firent une grimace pour dire « C’est qui ça ? », un sourire à l’envers, les coins des lèvres tirées si loin vers le bas que deux cordes apparurent sur leur gorge entre menton et sternum. « Et Johnny ? » proposa le plus gentil. « Pas mon style, jeans, blouson cuir, musique rock. Moi c’était plutôt le frac jaune canari, la canne d’argent et le haut-de-forme. Ou débardeur et pantalon cramoisi pailleté.»

Il ne renonça aux triomphes de cette seconde carrière familiale dans la comédie musicale que parce qu’il fut engagé pour un spectacle sans chanson ni danse, celui du cancer. Une histoire sombre, qu’il interpréta sans entrain. Mais au final, quand tous attendirent autour du lit, comme dans une salle de théâtre en rond, il fit un suprême effort. « Mes chéris, je fais mes adieux à la scène. » Il fronça les sourcils jusqu’à empiéter sur les yeux, puis les leva vers son front, là où avaient poussé autrefois ses jeunes cheveux. Il regarda les spectateurs et ferma les yeux, éteignant les lumières, sa lumière.

Venu examiner le corps pour la mise en bière, le directeur des pompes funèbres se pencha, tendit la main et baissa les sourcils.

[Ce portrait est adapté d’un écrit pour Scribus de février 2019.]

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Le Vase des Arts

Ma Fôret Fantôme : mise en scène devant les yeux

Denis MAHAFFEY

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L'art de la mise en scène

Le Choeur-fantôme (Patrice Gallet)

Depuis la décision prise il y a plus d’un an de monter Ma Forêt Fantôme, qui traite du Sida et d’Alzheimer, une troisième pandémie est arrivée, le Covid. Cet article décrit les dernières répétitions avant la Première le 5 novembre, qui est reportée. Le spectacle aura à attendre.

 La scène est dominée par un grand lustre recouvert de fleurs serrées, comme une guirlande démesurée de cimetière, ou une pièce d’art topiaire qui survole son jardin, ou une banale suspension qui a choisi d’embêter le monde par sa floraison extravagante, et v’la ! Il tourne, ou il ne tourne pas.

Claude (Patrick Larzille) avec Suzanne (Sylvie Debrun)

La compagnie de l’Arcade, en résidence au Mail depuis 2016, s’est engagée dans deux semaines de travail intense avant la création de Ma Forêt Fantôme, pièce de Denis Lachaud mise en scène par Vincent Dussart.

Assister à deux répétitions d’un spectacle, l’une un travail détaillé sur une scène, l’autre un filage où la pièce est jouée du début à la fin, montre le processus de la mise en scène, l’élaboration du jeu des comédiens, et révèle le sens donné au texte.

Le texte imprimé commence par une scène entre deux personnages ; mais dans cette production elle est précédée par une séquence dansée sur un rock vigoureux style années 90, par un personnage hors normes, plaçant le spectacle sous le signe du « camp », anglicisme complexe à cerner : c’est l’adoption, en exagérant et avec une dose d’autodérision, des gestes et comportements conventionnels de la féminité et la masculinité. Le camp met les normes sexuelles entre guillemets.

Patrice Gallet joue (campe !) ce rôle revêtu d’une immense cape de verdure fleurie, comme le lustre, d’abord vigoureusement, puis en flanchant soudain. Affaibli, il s’assoit, pose élégamment, les jambes croisées. Le danseur est atteint, mais garde son aplomb. C’est le résumé de l’histoire : il accompagnera, soutiendra en chant, comme un chœur antique, les personnages frappés par un double mal.

Quatre personnes le rejoignent. Un frère et sa sœur, Jean et Suzanne (Xavier Czapla et Sylvie Debrun), sont vivants ; les deux autres, Nicolas (Guillaume Clausse), compagnon d’amour du frère, et Paul (Patrick Larzille), mari de la sœur, sont morts, l’un du Sida, l’autre d’Alzheimer. Ils se côtoieront, les vivants et les fantômes, pour raconter le présent endeuillé, le passé heureux.

Interrogé pendant une pause, debout à côté de sa régie installée sur deux fauteuils de la salle, Vincent Dussart trouve que le manque de sensibilité envers les trente millions de morts du Sida a laissé un trauma collectif dont la société n’arrive pas à faire le deuil. Tant que les morts sont regardés à travers le prisme déformant de l’homosexualité, ils continueront à hanter les générations qui suivent. Un fantôme ne peut s’en aller que lorsqu’il n’attend plus d’être accepté, d’être rapatrié avec les honneurs qu’il mérite. Sinon, comme le frère d’Antigone il errera parmi les vivants.

Vincent Dussart, metteur en scène

La mise en scène de Ma Forêt Fantôme enrichit la pièce. Vincent Dussart travaille avec les acteurs en nuançant leurs gestes (« Guillaume, ne le regarde pas en t’écartant ») et leurs paroles. Il dynamise chaque instant.

En se parlant les acteurs sont souvent face à la salle. Il ne s’agit pas d’interpeller les spectateurs, mais les inclure dans ce qu’ils regardent. Le trauma du Sida, d’Alzheimer les implique. Le théâtre est un moyen de déstructurer les perceptions. Face aux fantômes vivants d’aspect, ils sont invités à abandonner une analyse logique et accepter que le visible et l’invisible ne sont pas toujours distincts.

Les déplacements et positions des personnages sur le plateau suivent des schémas et itinéraires formels qui confèrent une dimension rituelle à l’action. Ainsi, comme au théâtre antique, le spectacle devient une cérémonie.

Une répétition est aussi technique : tout s’arrête pour l’ajustement du dispositif qui fera tomber des pétales sur le plateau autour des acteurs. Réglé, il est remonté dans les cintres.

Les cinq comédiens font la pause, chacun à sa façon. Il n’ya pas de gouffre entre eux et les personnages qu’ils jouent ; ils restent toujours eux-mêmes. C’est un principe fondamental pour Vincent Dussart : un acteur ne se cache pas dans son rôle mais s’y révèle, au public comme à lui-même. Certes ils intégrant les exigences de la mise en scène, qui sont parfois redoutables : il y a des scènes où deux dialogues ont lieu simultanément en restant parfaitement intelligibles ; on imagine les répétitions nécessaires pour les tisser ensemble.

Jean (Xavier Czapla) soutient Nicolas (Guillaume Clausse)

Il y a des moments qui choquent, comme les paroxysmes de Claude et de Nicolas soudain conscients qu’ils sont condamnés. Il y a d’autres qui sont déchirants ou réconfortant : Jean annonce les lieu, date et heure de la mort de Nicolas, qui arrive derrière lui, met une main sur sons bras et appuie l’autre bras sur son épaule comme sur un accoudoir. Nicolas est mort, il est déjà revenu. Le fantôme ne hante pas, il console.

Ce spectacle lance un nouveau cycle entrepris par l’Arcade, Les fantômes de l’intime. Vincent Dussart conclut : « Avant, j’appuyais là où ça faisait mal. Maintenant il s’agit d’apporter une consolation. »

A la fin, dans une scène placée en 2020, écrite par l’auteur pour cette production, Suzanne montre à son tour des signes de démence, et Jean, en dansant, fait une nouvelle rencontre. L’histoire humaine, ses malheurs et ses bonheurs, ses lassitudes et ses déterminations, ne va pas s’arrêter.

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