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Livre

Les livres : faire son marché

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L'art de faire aimer les livres

Christian Delceux, trésorier de Lire en Soissonnais, Edith Grossemy et Dominique Doisy, vice-présidente

Pour la quatrième fois cette année, l’agitation qui règne au marché du samedi a été suivie de l’ambiance plus recueillie des « Dimanches du livre ». Le marché couvert reste fermé et les bibliophiles s’installent comme des bouquinistes sous les grandes marquises qui l’entourent. L’association « Lire en Soissonnais » organise ces rencontres autour de différents thèmes. Après l’Art, Nature et Sports et BD-Science Fiction, celle-ci est centrée sur Poésie et Théâtre.

Un des composants les plus séduisants de ces événements est l’étal de livres d’occasion. Pour les obtenir, deux possibilités : troquer les livres qu’on apporte contre ceux qu’on emporte, ou bien acheter à des prix qui ne videront pas le porte-monnaie : un euro les trois, par exemple. « C’est pour faire un tout petit peu d’argent pour l’association » admet Edith Grossemy, vendeuse de dimanche pour Lire en Soissonnais.

Eric Boutigny montre ses photos d’œuvres de Camille Claudel.

Cette vente-troc touche à l’objectif de base : encourager les gens à prendre un livre en main, l’ouvrir, l’emporter, s’asseoir et rentrer dans le monde qu’il raconte, sans équipement ni écran entre les mots et leur effet sur le lecteur.

Mais ce Dimanche du Livre a prévu aussi des activités autour de la lecture, comme pour rappeler qu’elle est précédée nécessairement par l’écriture. Parmi elles, le poète Jean Berteault lit quelques-uns de ses poèmes, avec l’aide de la comédienne Marie-Aimée Cailleux. Michel Hart dit des extraits de Victor Hugo pour illustrer « Découvrir sa voix », le livre qu’il vient de publier avec Sylvie Heyvaerts. Plus loin, Eric Boutigny présente  une étude de Camille Claudel, sur laquelle il travaille depuis quinze ans. « Il y a des études par les spécialistes, mais j’ai essayé d’écrire un livre accessible à chacun. »

Acaly placarde son programme 2017-18.

Soudain arrivent le long du trottoir des personnes en costumes de 19e. Ce sont des acteurs de la compagnie de théâtre Acaly. Ils distribuent le programme de leur prochaine saison, qui donnera l’occasion en octobre de revoir « Lucrèce Borgia », après son succès en mai dernier.

Ce dernier Dimanche du Livre de Lire en Soissonnais sera suivi du Salon du Livre les 7 et 8 octobre au Mail. Le temps d’ici là de lire les livres ramassés sur l’étal du marché.

denis.mahaffey@levase.fr

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Le Vase des Arts

Jean Denis : l’homme au périscope

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L'art de vivre éveillé

Jean Denis entre livres et dessins [Photo Benoît Maleplate]

Jean Denis vient de publier Mon troisième confinement à 1013 mois, un récit au jour le jour de sa vie sous Covid d’octobre à décembre 2020, un patchwork d’anecdotes, de citations, de réflexions sur une multitude de sujets. 1013 ? A diviser par 12 pour savoir qu’il avait alors 84 ans.

Jean Denis ouvre sa porte d’entrée ; un fin tube en plastique part de ses narines vers l’intérieur de la maison et le suit dans ses déplacements, comme le cordon de micro d’un crooner d’avant Bluetooth.

Il s’installe dans son fauteuil devant la cheminée du salon, en propose un autre en face, puis arrache le tube à oxygène, admet qu’il entend mal – « J’ai quatre appareils, tous égarés », et est prêt à parler.

La pièce est remplie de rangées de livres, de tableaux, dessins, encres, aquarelles, huiles sur les murs, mais aussi par terre, appuyés aux meubles, chaises, tables, commodes, autour d’une petite table de travail avec des pots de peinture, des crayons, du papier.

Jean Denis est vif, attentif, souriant. Au lieu de se concentrer sur le livre qu’il vient de publier, il engage la conversation sur un tas de sujets, des épisodes de sa vie, son parcours familial, amical et professionnel, son activité d’artiste et auteur, l’état du monde. Il est comme un sous-marinier balayant l’environnement marin à travers son périscope, constatant et commentant tout ce qu’il observe.

Né à Metz et élevé à Nancy pendant la Guerre 39-45, fils d’un militaire de carrière, il est arrivé à Soissons en 1962, ingénieur puis directeur à l’entreprise Chapsol. Evacué à la campagne lorraine, il en garde « une flopée de souvenirs » de la liberté dans la nature. « Tous les enfants devraient avoir ça. »

Son livre est de petit format mais, alternant avec le quotidien, il aborde de grandes idées : certaines évidentes, comme des bassins de rétention pour pallier à la sécheresse et servir à la pisciculture ; d’autres inédites, telles des éruptions volcaniques provoquées pour limiter le réchauffement climatique. Il parle d’hommes politiques, des violences commises et subies par la police.

Le livre est illustré par ses propres dessins et tableaux, avec d’autres de Jean-Yves Simon et de Norman Calabrese, ses grands amis en peinture. Depuis qu’il a reçu une boîte de peintures à 15 ans, il est « amateur de peinture ». En 1999 il a fondé l’association des Pinceaux Voyageurs. « C’était pour aider Simon, rentré sans le sou d’Inde et qui est devenu notre professeur de dessin. »

Vivant seul depuis la mort récente d’Anne-Marie, qu’il a épousée à 25 ans, il reçoit un jour de sa petite-fille un livre dont les pages sont blanches. A lui de les remplir. Elle avait à peine connu sa mère, leur fille, décédée très jeune, et demande que son histoire y soit restituée.

C’est un trait de famille. Le père de Jean, qui se morfondait sur la Ligne Maginot en 1940, avait rempli un cahier, que Jean prépare à la publication.

En même temps il est en train d’écrire sa propre autobiographie.

Après une grève dure chez Chapsol, il se rend à l’usine avec sa femme, retrouve le piquet de grève, et repart. « Mon épouse me dit d’un air étonné : « Tu leur as serré la main ! » « Bien sûr, lundi nous allons de nouveau travailler ensemble. » Nous sommes égaux, à des postes différents, mais égaux en tant qu’hommes et femmes. C’est primordial. »

Voilà Jean Denis en une phrase. La rencontre donne une envie : le revoir, pour savoir ce que son périscope lui aura révélé de merveilles de mer, de monstres marins, de vaisseaux émergeant du brouillard, d’esprits bénins cachés dans l’écume des tempêtes. Et écouter l’avis qu’il aura sur chaque phénomène.

Jean Denis, Mon troisième confinement, en vente à la librairie Interlignes.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n°334.]

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Le Vase des Arts

La musique des livres

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L'art de la harpe

Loin, loin, l’époque des bibliothèques reléguées dans les étages d’une mairie, des livres tous dans la même reliure passe-partout, d’un régime draconien (amende au premier jour d’un retard de retour d’un livre), et d’un personnel qui pouvait être peu amène. Aux Nuits de la Lecture 2022, les bibliothécaires de la Bibliothèque de Soissons ont accueilli leur public – leurs publics – avec le sourire et un programme rempli, dont une conférence sur les baisers légendaires hollywoodiens, des « lectures musicales » associant la musique à des extraits de livres de deux maisons d’édition locales, et un échange entre ces éditeurs. Les livres et le monde des livres.

En contrepoint à tous ces activités – mais au milieu des livres eux-mêmes sur leurs étagères – une trêve des mots, pour le récital de harpe celtique de Charlotte Nénert. Seules les paroles de quelques chansons anciennes ont interrompu le silence des mots.

Charlotte Nénert accorde son instrument avant le récital.

Elle enseigne cet instrument à Rennes, où elle propose aussi l’accompagnement musical d’événements tels les mariages. Charlotte est native de Reims, et c’est un de ses camarades de lycée qui lui a proposé de participer à la Journée.

Elle avait appris la « grande harpe » ou harpe de concert, puis a fait connaissance du modèle celtique, plus compact. Pendant trois ans passés en Irlande elle a étudié l’instrument, emblème national du pays et qui y est joué depuis plus de mille ans. Après un déclin, il y a eu un renouveau de la popularité de la musique folklorique au milieu du siècle dernier.

La différence entre les deux harpes réside surtout dans la taille, et le fait que les cordes sont modulées, non pas par un jeu de pédales, mais par des « palettes » au dessus de chaque corde, pour faire monter le son d’un demi-ton.

Charlotte Nénert a joué un programme surtout de musique irlandaise ancienne, dont Owen Roe O’Neill, évocation musicale d’un rebelle contre les Britanniques composé par le célèbre harpiste aveugle Turlough O’Carolan. Elle y a ajouté quelques unes de ses propres compositions et un chant de Guillaume de Machaut. Le premier morceau, une « lamentation » de l’île d’Achill, a été un plongeon immédiat dans la nature poignante de cette musique, qui reflète le tempérament et l’histoire ardue du pays. Quant à la gaîté célèbre des gigues et autres danses, la harpe s’y prête moins.

Catherine Vandeputte, enseignante et chorégraphe en danse Irlandaise, et qui a donné des cours à Soissons, a rappelé dans un entretien qu’à son arrivée dans l’île deux questions lui ont été posées : « Tu écris ? Tu joues un instrument ? » La littérature et la musique y sont des priorités ; il convient de les avoir associées pendant les Nuits de la lecture.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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Ecriture

Denis Lefèvre, mémorialiste du monde paysan

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L’auteur devant ses livres et ses objets à Breny.

L'art de raconter 14 000 ans d'histoire

“Soulever, pénétrer, déchirer la terre, écrit la romancière Colette, est un
labeur – un plaisir – qui ne va pas sans exaltation.” Racines et gènes

Racines et gènes, l’histoire de l’agriculture à travers le monde, commence par le récit d’une balade de l’auteur Denis Lefèvre avec son père autour de Breny, le village du sud de l’Aisne où il a grandi et qu’il habite encore, à quelques pas de la ferme de ses parents. Ils sont entourés des traces de l’évolution du monde rural qui sera abordée dans les 1152 pages suivantes.

Denis Lefèvre vit dans une maison en bois qui ne se remarque guère parmi les constructions traditionnelles de pierre, sauf que l’intérieur a des allures de chalet de montagne. Des livres remplissent les étagères, rangés par catégorie (paysannerie, écologie, Europe, Emmaüs, altermondialisme… et ses propres ouvrages) et avoisinent des objets accumulés en voyage, dont des jouets en bois. Il n’est pas collectionneur mais ramasseur, comme un enfant qui cherche des cailloux remarquables sur la plage. Pour rester dans le cadre agricole : il ne cultive pas, il cueille. Nous y parlons de son dernier livre.

Son histoire de l’agriculture débute il y a 14 millénaires en Galilée, quand la communauté des Natoufiens quitte ses grottes pour des villages. C’est le début de la « révolution néolithique » et, vu ses conséquences, de la civilisation. La culture des céréales a été à l’origine du commerce, de la mathématique, de l’écriture, et même de la religion : semer est un acte de foi.

Racines et gènes est volumineux. Mais il n’écrase pas le lecteur. Le ton est souple, l’expression éloquente, imagée. Il en fait une histoire saisissante, comme celles qui se racontaient dans les veillées. Plus qu’un long discours sur l’agriculture depuis ses débuts dans le Croissant Fertile, son livre est un éperon pour faire comprendre le monde paysan, ses origines, sa floraison, son déclin. Denis Lefèvre est à la fois savant et divertissant. Il se dit « éternel étudiant » mais c’est aussi un enseignant talentueux, transmettant son savoir avec engouement et humour. Ses informations peuvent être inattendues : des trois céréales de base, le blé, le maïs et le riz, seul ce dernier exige des infrastructures ; la Grande Muraille a-t-elle été construite pour protéger les rizières chinoises ?

Racines et gènes est une histoire, pas une étude. L’auteur entre dans le détail des transformations techniques et mondialistes, mais sans avoir recours à un seul tableau, camembert ou graphique.

Il admet avoir mis vingt ans à écrire son magnum opus. «J’ai obtenu une aide du Centre national du livre, qui m’a permis de passer trois mois par an sur le projet.» En parallèle il a publié de nombreux ouvrages sur le monde rural, mais aussi sur l’abbé Pierre et Emmaüs.

L’agriculture a initié un développement social, technique, financier sur le dos des paysans, toujours déconsidérés par ceux qui se sont nourris et enrichis du produit de leur labeur. Denis Lefèvre se fait mémorialiste de leur émergence, longue primauté et, depuis cent ans, rapide déclin devant la sur-technologisation. Mais il ne râle pas, il constate froidement. De ses parents il écrit «Nés paysans, ils sont devenus agriculteurs.»  Tout est dit.

C’est l’histoire. Et l’avenir ? Il relève les mêmes phénomènes qui ont déclenché la révolution néolithique, réchauffement climatique, pénurie d’eau, nomadisme (urbanisation, migration), accroissement de la population. Quelle révolution nous attend ?  

Racines et gènes, 2 volumes, Ecopoche 2018.


DM ajoute :  J’ai rencontré Denis Lefèvre pour la première fois en 2005 à une réunion du Comité de Jumelage des cantons français d’Oulchy-le-Château et allemand de Grasleben, dont il était président. L’année d’après, pour la rubrique Chemins de l’Engagement que je tenais dans le journal L’Union, il s’est confié sur sa voie dans la vie. Quinze ans et de nombreux livres plus tard, ses engagements, ses valeurs, ses combats gardent toute leur force. Voici l’article.

Ecrivain et paysan dans l’âme

A six ans, Denis Lefèvre était fasciné par Joseph Kessel et Albert Londres à la radio, et disait «Un jour je serai grand reporter comme eux.» Il ne l’est pas devenu, mais la force de cette vision l’a guidé dans ses choix pour devenir écrivain.

Né en 1955, il grandit sur une ferme à Breny, près d’Oulchy-le-Château. De son milieu catholique il dit avoir gardé une confiance « un peu boy scout » en la gentillesse des gens, qui l’a mal préparé pour le rude monde de l’édition.

Après son bac, il entre dans une école supérieure d’agriculture à Paris, et commence une carrière d’agronome, jusqu’à s’occuper de l’élevage à la Chambre d’agriculture de l’Aisne. Devenu écrivain nécessairement seul, il garde un bon souvenir des relations de travail.

L’idée du journalisme le reprend. Après une école de communication à Angers, il envoie son CV partout. Il remplace une journaliste de La Croix partie en congé de maternité, puis devient rédacteur en chef d’une revue des industries agroalimentaires, et de Agriculture magazine.

Il veut écrire un livre, et devient pigiste pour en avoir le temps. Le retour des paysans, qui reçoit un accueil dithyrambique, démontre que l’agriculture, même si elle est marginale, pose toutes les grandes questions de société. Suivent une dizaine de livres, dont une histoire des communautés d’Emmaüs. Son dernier projet, « Des racines et des gènes », est une somme de ses recherches, allant du néolithique, époque du début des civilisations, des guerres et des inégalités, à la mondialisation et le réchauffement planétaire. «Je suis paysan dans l’âme» : il explique ainsi ses préoccupations.

Depuis un stage à Bruxelles, son autre passion est l’Europe : «un empire qui se crée sans faire la guerre». En 1981 il établit un jumelage entre le canton d’Oulchy et un canton allemand, avec une idée simple : faire se rencontrer les citoyens de deux pays.

Sa conversation reflète sa démarche de journaliste, qui enquête plutôt que de redire des informations déjà formatées. Il se considère journaliste, pas écrivain. «Je m’occupe des faits, non pas d’imagination.» En doutant constamment de la valeur de ce qu’il produit, il évite l’écriture routinière, protège sa voix d’auteur.

Denis Lefèvre habite une maison tout en bois, derrière la ferme familiale à Breny. Il vit seul. Ce n’est pas un choix, dit-il. L’écriture est un travail solitaire, qui tend à isoler un auteur. Les éditeurs ne choient que les écrivains vedettes, et comment entretenir une famille avec de maigres droits d’auteur ?

«Je vois mal l’avenir» admet-il, déçu par la dérive des idéaux fondateurs de l’Europe, et troublé par une mondialisation «qui a tout cassé». Au moins, il admet «qu’un livre est comme un grand reportage». Modifié par la réalité, voilà le rêve qui se réalise.


[Mémorialiste du monde paysan paraît dans le Vase Communicant n°307.]

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