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Théâtre

La beauté fait irruption à l’école

Denis MAHAFFEY

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L'art de l'incursion poétique

Anne de Rocquigny et Virginie Deville à l'école Galilée.

Les “Belles”                                       Photo V.Deville

Chaque printemps depuis vingt ans la démarche est la même, mais elle crée toujours autant de vagues. Participante à l’action nationale « Le printemps des poètes », la compagnie de l’Arcade envoie ses « Brigades d’intervention poétique » dans les écoles de Soissons. Sans crier gare (mais avec la complicité des enseignants), deux comédiennes font irruption dans chaque classe, récitent quelques poèmes, en impliquant les élèves par le regard et le geste, et sortent aussi brusquement qu’elles étaient entrées. Le lendemain, elles reviennent avec d’autres poèmes. Cette fois les élèves reconnaissent la démarche. Reviendront-elles encore ? Non, c’est fini, sans explication. La poésie, qui n’obéit pas aux règles de la prose, n’obéit pas davantage aux règles de l’horaire scolaire.

L’action de l’Arcade durera deux semaines. Les brigadières sont Anne de Rocquigny et Virginie Deville (remplacée pour la seconde semaine par Nathalie Yanoz).

Le thème national cette année est « Beauté ». Le premier passage évoque l’existence de la beauté – accompagnée de deux « belles » en robe rouge et étole blanche (*) ; le second sa création et sa perception – surveillé par deux « gardiennes de musée » tout en noir.

Charles Cros, Beckett, Ronsard, Baudelaire, Basho : il ne s’agit point de « poèmes pour la jeunesse », mais de textes denses, subtiles, écrits par de grands poètes. Pourtant les élèves d’une classe de CP/CE1 de l’école Galilée les accueillent avec un grand enthousiasme, de la curiosité, de grands sourires. Le secret ? Les deux comédiennes livrent leurs secrets poétiques avec une intensité irrésistible, regardent les enfants dans les yeux, les interpellent en récitant. Dans le meilleur sens du terme, elles jouent la comédie.

Un oiseau au tableau

Après ces deux semaines, une cinquantaine de classes soissonnaises (**) auront touché des oreilles la poésie, conscients qu’ils n’ont pas besoin d’analyser et de comprendre chaque mot pour percevoir et créer la beauté.

Sur un poème d’Andrée Chedid, Les mouettes, elles distribuent des plumes, laissent les enfants les coller sur une feuille blanche, et mettent le résultat au tableau. Voilà un oiseau exotique, richement coloré et stylé – et qui vole, car il n’y a pas ni branche ni perchoir. « Pas question de capturer la beauté ! » : c’est ainsi que s’exprime le poète Françoise Lison-Leroy, et que se termine les deux incursions.

(*) Les écoliers visés par cette action n’étaient pas nés quand les Soissonnais ont vu ces mêmes robes sur les mêmes comédiennes dans le spectacle Reines perdues au Mail en 2009.
(**) Ailleurs l’Arcade facture ces interventions mais, grâce aux conditions de la résidence de la compagnie au Mail, elles sont gratuites pour les écoles de Soissons.

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Le Vase des Arts

Les yeux dans les yeux

Denis MAHAFFEY

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L'art de survivre au confinement

Vincent Dussart, directeur artistique de l’Arcade, en résidence au Mail de Soissons, s’exprime sur les effets du confinement pour sa compagnie, les dispositifs virtuels adoptés pour assurer une présence pendant les restrictions, et ses espoirs pour une reprise des activités.

La première résidence soissonnaise de l’Arcade de 2009 à 2012 avait montré la différence entre les passages éclair de compagnies arrivant de Paris l’après-midi pour préparer leur spectacle, jouant le soir et, souvent, repartant aussitôt. Une compagnie en résidence entre dans la vie de la ville, donne une continuité à la vie théâtrale, élargit la fréquentation, lance des activités annexes. C’est un ferment. L’Arcade a organisé des répétitions publiques et des ateliers, a accompagné des spectacles venus d’ailleurs. Elle a tout fait pour lever le mystique dont le théâtre s’entoure – en révélant le « jeu » par lequel un acteur entre dans un « rôle ».

Un thème a marqué cette première résidence : la famille, sa complexité, ses forces, ses faiblesses. De multiples activités, enquêtes, entretiens se sont terminées par un spectacle, Ca va la famille ?, réunissant les comédiens de l’Arcade et des non-professionnels.

L’Arcade est revenue en 2015 pour une seconde résidence autour de plusieurs thèmes : la brutalité du monde du travail, le « regard des autres » et son impact sur l’image que chacun a de lui-même, la honte qui ronge l’amour propre. Par les actions visant les scolaires et dans les centres sociaux les participants ont appris à reconnaître le phénomène, ce qui change déjà les perspectives.

Depuis 2019 un nouveau cycle, Les fantômes de l’intime, aborde les répercussions de grands traumatismes sociétaux : guerres, épidémies, révolutions… « Que portons-nous de notre histoire et de l’Histoire ? Ne pas s’interroger, ce serait se condamner à ne pas nous comprendre. »

Un spectacle, Ma forêt fantôme de Denis Lachaud, était en répétition, d’autres pièces étaient en tournée, les activités scolaires et autres en cours, quand le couperet est tombé en mars. Vincent Dussart décrit la situation :

« Toute l’activité artistique de l’Arcade s’est interrompue brusquement. Arrêt des ateliers au sein des écoles, des collèges, des lycées, du Conservatoire… Arrêt des tournées de deux spectacles en cours, arrêt des répétitions de la prochaine création, puis l’annulation du festival d’Avignon où nous devions jouer…

« Ce fut d’abord un temps de sidération pour moi. Puis un temps d’inquiétude : comment protéger les artistes, dont les carrières sont déjà fragiles ? Comment protéger la Compagnie ? Nous avons avant tout travaillé à mettre en place les mesures de protection qui étaient possibles, nous avons fait le tour des partenaires de la compagnie. Ils nous ont assurés de leur soutien, au premier rang desquels la Ville de Soissons.

« Une fois cette sécurité un peu renforcée, nous pouvions penser. Prendre un peu de distance, ne plus rester à l’affut de chaque information, qui de toute manière était soit alarmante, soit confuse. Nous avons cherché à consolider les projets à venir, développer de nouveaux partenariats, répondre à des appels à projet… et renouer le lien avec nos publics. »

Avec Sabrina Guédon, directrice du Mail, il a décidé de lancer des lectures quotidiennes sur Internet, 28 au total. Il y en aura d’autres, mais plus espacées. Elles restent accessibles sur les pages Facebook du Mail et de l’Arcade.

Il a enregistré ces lectures chez lui à Paris ou il a vécu le confinement dans 40 mètres carrés.

 « Ces lectures d’extraits de théâtre ou de romans ne répondaient pas à une thématique. Chaque jour, je choisissais un extrait au gré de mes envies, à la manière dont ils résonnaient avec l’actualité. Certains ont résonné particulièrement avec la crise sanitaire, d’autres permettaient au contraire de s’échapper de ce climat anxiogène. »

Peter Brook, Rainer Marie Rilke, Guillaume Touze, Colum McCann, même un extrait de Ma forêt fantôme : en les lisant les yeux dans les yeux du spectateur, sans se cacher derrière des personnages, Vincent Dussart confirme sa vision du comédien. C’est simple, direct, percutant. A travers les auteurs il fait une brèche dans l’isolement.

Un lien, virtuel mais fort, s’est renoué avec les élèves du lycée Nerval, du Conservatoire, de la « classe théâtre » du collège Saint-Just. Des projets sont en cours, d’autres sont déjà en ligne sur le site de la CMD.

« Aujourd’hui, nous allons enfin pouvoir relancer les répétitions de Ma Forêt fantôme que nous créerons au Mail en novembre. Elles risquent d’être étranges, traversées par les odeurs de gel hydro-alcoolique, les comédiens gardant leurs distances, protégés par des visières… mais un nouvel horizon s’ouvre enfin, où nous pourrons retrouver le public soissonnais. »

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Le Vase des Arts

Siobhan McKenna : les éveils

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Siobhan McKenna dans Sainte Jeanne ( Photo Aedei)

Un spectacle, un livre, une œuvre d’art peut divertir ou émouvoir ; mais parfois il éveille des aspirations endormies, et ainsi changer une vie. Voici un exemple vécu par le chroniqueur.
Commentaires denis.mahaffey@levase.fr

Siobhan McKenna (se dit « Chevonne » – que ceux qui entrent en orthographe gaélique irlandaise abandonnent tout espoir) était une actrice réputée dans le théâtre dublinois du milieu du siècle dernier, et plus tard à Londres, New York… Elle est née en 1923 et morte en 1986. Au cinéma elle a joué dans Le docteur Zhivago, mais sa réputation s’est faite au théâtre. Etait-elle célèbre ? Les critères pour le mesurer n’existaient pas alors (nombre de suivants Twitter ou de couvertures de Gala). Par respect, n’ayons pas recours à la méchante formule suisse sur Johnny Halliday, dit être « mondialement célèbre en France ». Les Irlandais sont de toute façon rétifs à la célébrité : en gagnant le prix Nobel, le poète Seamus Heaney a été adoubé moqueusement « Famous Seamus ».

Son plus grand rôle était celui de Jeanne d’Arc dans Sainte Jeanne du dramaturge irlandais (encore eux !) George Bernard Shaw. Elle l’a joué d’abord dans sa propre traduction gaélique, et a été invitée à le reprendre en anglais pour le Gate Theatre de Dublin. Elle apportait un éclairage visionnaire à cette analyse souvent ironique de la Pucelle. C’était un triomphe.

La production, venue à Belfast pour deux semaines, a joué à guichets fermés dans le Grand Opera House, théâtre d’un style orientaliste exacerbé, tourelles et pinacles en émeute sur le toit, velours rouge, tentures à frange et moulures dorées à l’intérieur, les loges de chaque côté de la scène appuyées sur des têtes d’éléphant. Elevé dans la ville, manquant d’éléments de comparaison, je prenais cette exubérance décorative pour l’ordinaire d’un théâtre.

Intérieur du Grand Opera House de Belfast

A mi-saison Siobhan McKenna, née dans une famille catholique, nationaliste et irlandophone de Belfast, et peut-être piégée par une question de journaliste, a déclaré son opposition à la partition de l’île depuis 1922. Des Unionistes, représentant la communauté protestante, se sont hérissés contre cette mise en question de l’union du Royaume et ont exigé l’annulation de la seconde semaine.

Etudiant originaire de cette communauté, et peu concerné par un conflit pourtant existentiel pour le coin du monde que j’habitais, j’étais plus interpellé par la tentative de censure. J’ai proposé autour de moi l’écriture d’une lettre collective à la presse pour défendre la liberté d’expression. L’apathie de la réaction était à la mesure de la faiblesse avec laquelle je défendais mon propos. « A quoi ça servirait ? » a dit une amie (qui s’est engagée plus tard dans une action éducative parmi les prisonniers politiques pendant les « Troubles » des années 70 et 80). Mais ce piètre élan a marqué l’éveil timide d’une conscience politique. Je commençais mon apprentissage de renégat.

Puis j’ai vu Sainte Jeanne. L’intensité flamboyante de Siobhan McKenna a illuminé des parties de moi jusqu’à là accroupies dans leur obscurité primitive. A la fin, Jeanne, réhabilitée après avoir été brûlée, est réapparue mais, frustrée par la réaction frileuse à sa proposition de revenir sur terre, a levé son visage vers le ciel. Un projecteur créait un puits de lumière entre elle et l’au-delà. Elle s’est écriée « Dieu qui as fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints ? Combien de temps, oh Seigneur, combien de temps ? » Ai-je été sensible au ton railleur de Shaw ? Même pas. Il a allumé un idéalisme prêt à prendre feu. Je marchais vers le bus qui me ramènerait à la maison, éveillé par la volonté de consacrer ma vie à une cause : il s’agirait moins de promouvoir le progrès politique et social que d’augmenter la splendeur aveuglante de l’univers. Siobhan et Jeanne me l’avaient révélée : le reste suivrait.

Publié dans L’Echange, 2016

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Le Vase des Arts

La poésie pousse les portes

Denis MAHAFFEY

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L'art de la poésie agissante

Aviatrices un peu ghostbusteuses, Anne de Rocquigny et Nathalie Yanoz

La porte de la salle de classe s’ouvre brusquement, au milieu d’un cours de calcul ou de dictée donné par l’instituteur. Deux femmes, habillées bizarrement, l’interrompent, commencent à déclamer de la poésie, interpellent les élèves, ensemble ou individuellement. Dix poèmes et dix minutes plus tard, sans prévenir, elles quittent la salle, referment la porte. La dictée peut reprendre.

Comme tous les ans pendant « Le Printemps des Poètes », la compagnie de l’Arcade, en résidence au théâtre du Mail, charge une « Brigade d’Intervention Poétique » (BIP) d’une mission : déranger les classes des écoles primaires de Soissons.

Cette année, Brigadières Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Nathalie Yanoz devaient visiter plus de quarante classes dans huit écoles : Fiolet, Jean-Moulin, Michelet, Saint-Crépin, Centre, Galilée, Saint-Waast, Tour de Ville. Chaque classe de CE et CM allait recevoir deux visites sur deux jours.

Mais les contraintes actuelles ont limité cette action à douze classes de l’école Fiolet. Tout le reste a été annulé, et seules Anne et Nathalie sont intervenues.

Cette année le thème national est « Courage ». Il tombe bien, peut-on dire, mais peut-être qu’il tomberait toujours bien pour les uns ou les autres.

Le premier jour, les deux comédiennes, en blouse blanche, représentant « SOS Docteurs Courage », avaient abordé la peur qui écrase les peureux, comme l’écrit Jean-Pierre Siméon :

ils ont peur du ciel du vent et des hommes
ils ont peur de vous ils ont peur de nous
ils ont peur d’eux-mêmes

Le second jour, rendez-vous avec elles dans le bureau du directeur de l’école, Ludovic Bleuzet, très content de retrouver la BIP de l’Arcade : « Pour les enfants, la culture se trouve ailleurs, dans un théâtre, alors que ici c’est la culture qui vient vers eux. »

Les comédiennes sont habillées en aviatrices un peu ghostbusteuses, casque et lunettes de protection, blouson de cuir et pantalon.

Elles poussent la porte d’une classe de CE, où les élèves les accueillent, ravis de cette ré-interruption loufoque des études quotidiennes.

Elles prennent position devant le tableau et déroulent une bannière avec une citation de l’Enéide de Virgile : Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s’élève jusqu’aux astres. Les BIP ne se cantonnent pas dans les comptines d’enfant.

Les poèmes se succèdent, de Zéno Bianu, Boris Vian, Paul Eluard, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Carl Norac, Arthur Rimbaud, abordant le courage sous différentes formes. Le déserteur a le courage de refuser d’être guerrier ; l’explorateur ne veut pas mourir avant de voir « la mer à la montagne, la montagne à la mer ».

Les élèves lisent à haute voix des synonymes de « courage » écrits sur des feuilles que brandissent les comédiennes avant de les distribuer. Zèle – volonté – vaillance – toupet – résistance – passion – intrépidité – héroïsme – générosité – confiance – bravoure – audace. Le courage se dessine devant eux, dans toutes ses couleurs, avec tous ses défis.

Tout se passe très vite, les encourageuses de courage partent en courant, reviennent chercher la bannière oubliée, ferment la porte, et ouvrent celle d’une classe de CM.

Elles s’adaptent à chaque classe, à l’âge des élèves, à la disposition de la salle, à l’ambiance créée par le maître, la maîtresse. Toujours, la poésie reste de haute volée, sans compromis, des mots saturés de sens dont les enfants saisissent moins la signification que le sens profond.

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P U B L I C I T É
FERME DE LECHELLE – Vente à la ferme
JEROME TROUVE – Hypnose

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