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Théâtre

Le souffle de l’histoire sur scène

Denis MAHAFFEY

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Le père allemand (Niklas Leifert), tout en haut, lit sa lettre.

L’échelle même de l’entreprise étonne : la compagnie des Nomades rejointe par des comédiens bénévoles recrutés sur place, et des comédiens professionnels et bénévoles allemands, des techniciens, des musiciens et des choristes, pour créer une troupe de 80 personnes ; quatre ans  – la durée de la guerre ! – de travail de conception, d’écriture, de construction, de répétition ; l’exploitation splendide du site du Fort de Condé, notamment de la façade avec ses multiples ouvertures en face des gradins, coiffée par une frange verte d’arbres très loin en haut ; le nombre d’organismes publics, associatifs et privés qui ont soutenu le projet financièrement et moralement.

Le spectacle, imaginé, écrit et monté par Jean-Bernard Philippot, raconte l’impact de la Grande Guerre sur deux villages, l’un français « sur le Chemin des Dames » (titre de la pièce), l’autre allemand dans la Ruhr. Les hommes de chaque côté quittent leurs familles et leurs occupations paisibles, pour se battre et s’entretuer. Les familles les suivent par lettre.

Le progrès de la guerre se révèle à travers des événements clefs, la mobilisation générale, des escarmouches et batailles, le discours distant et dédaigneux des militaires et politiques, la fraternisation de Noël 1914, les exécutions censées terrifier et donc galvaniser les armées, l’enlisement, puis l’armistice et ses réjouissances.

Jean Jaurés fait un discours pacifiste – puis sera assassiné devant nos yeux.

La recréation des deux sociétés villageoises et des deux fronts militaires – la place du marché française, la machinerie d’un puits d’une mine de charbon allemande, les tranchées françaises et allemandes alignées face à face – et l’investissement humain des acteurs et figurants de chaque côté donnent au spectacle le même naturalisme lyrique et imaginatif qu’une production du Théâtre du Soleil. Un monde naît, vit et meurt devant les gradins. Le souffle de l’histoire traverse le fort de Condé.

Au-delà de la fresque historique, Sur le Chemin des Dames se cristallise en un chapelet de moments forts qui émeuvent, enchantent ou font rager le public. Les hommes prennent un sac sur le dos, étreignent femmes et enfants, puis les laissent seuls et s’en vont à la guerre. Eclairés chacun par un projecteur dans les arbres en haut, un Français et un Allemand récitent ce qu’ils écrivent à leur femme. Deux prétendus mutins sont ligotés au poteau et fusillés par leurs camarades de régiment. Le fanfaron militariste du village, qui a longtemps évité la conscription, se trouve face à ses anciens voisins, exige qu’ils lui donnent du « Commandant », en envoie deux en sortie de reconnaissance suicidaire et tue le troisième pour son insolence. Deux femmes encadrées dans les ouvertures de la façade lisent chacune la lettre qu’elle a reçue, puis sont rejointes par d’autres voix, les mots se mélangeant jusqu’à remplir l’air. L’effet choral et humain est bouleversant.

A la fin, une fillette française et un garçonnet allemand avancent et se prennent la main, suivis de chaque côté des anciens adversaires. Sourires, étreintes sont accompagnés par la chorale de Saint-Gobain qui chante l’Ode à la Joie, hymne international de l’union européenne. Le volume augmente à travers les haut-parleurs, nous quittons le registre de la reconstitution historique pour entrer dans celui, symbolique, de la réconciliation, de l’entente, et surtout, surtout de la paix retrouvée.

denis.mahaffey@levase.fr

En arrivant au site, les invités à la répétition générale la veille de la Première ont dû s’abriter sous les chapiteaux en dehors de la cour, pour éviter un déluge de pluie qui restera dans les annales du théâtre axonais. La représentation serait-elle annulée ? Non, juste retardée, et privée de quelques projecteurs et du système vidéo, qui n’avaient pas résisté à la pluie. Cela ne nous a pas manqué, puisque nous étions déjà comblés par tout ce qui restait du spectacle.

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Le Vase des Arts

Siobhan McKenna : les éveils

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Siobhan McKenna dans Sainte Jeanne ( Photo Aedei)

Un spectacle, un livre, une œuvre d’art peut divertir ou émouvoir ; mais parfois il éveille des aspirations endormies, et ainsi changer une vie. Voici un exemple vécu par le chroniqueur.
Commentaires denis.mahaffey@levase.fr

Siobhan McKenna (se dit « Chevonne » – que ceux qui entrent en orthographe gaélique irlandaise abandonnent tout espoir) était une actrice réputée dans le théâtre dublinois du milieu du siècle dernier, et plus tard à Londres, New York… Elle est née en 1923 et morte en 1986. Au cinéma elle a joué dans Le docteur Zhivago, mais sa réputation s’est faite au théâtre. Etait-elle célèbre ? Les critères pour le mesurer n’existaient pas alors (nombre de suivants Twitter ou de couvertures de Gala). Par respect, n’ayons pas recours à la méchante formule suisse sur Johnny Halliday, dit être « mondialement célèbre en France ». Les Irlandais sont de toute façon rétifs à la célébrité : en gagnant le prix Nobel, le poète Seamus Heaney a été adoubé moqueusement « Famous Seamus ».

Son plus grand rôle était celui de Jeanne d’Arc dans Sainte Jeanne du dramaturge irlandais (encore eux !) George Bernard Shaw. Elle l’a joué d’abord dans sa propre traduction gaélique, et a été invitée à le reprendre en anglais pour le Gate Theatre de Dublin. Elle apportait un éclairage visionnaire à cette analyse souvent ironique de la Pucelle. C’était un triomphe.

La production, venue à Belfast pour deux semaines, a joué à guichets fermés dans le Grand Opera House, théâtre d’un style orientaliste exacerbé, tourelles et pinacles en émeute sur le toit, velours rouge, tentures à frange et moulures dorées à l’intérieur, les loges de chaque côté de la scène appuyées sur des têtes d’éléphant. Elevé dans la ville, manquant d’éléments de comparaison, je prenais cette exubérance décorative pour l’ordinaire d’un théâtre.

Intérieur du Grand Opera House de Belfast

A mi-saison Siobhan McKenna, née dans une famille catholique, nationaliste et irlandophone de Belfast, et peut-être piégée par une question de journaliste, a déclaré son opposition à la partition de l’île depuis 1922. Des Unionistes, représentant la communauté protestante, se sont hérissés contre cette mise en question de l’union du Royaume et ont exigé l’annulation de la seconde semaine.

Etudiant originaire de cette communauté, et peu concerné par un conflit pourtant existentiel pour le coin du monde que j’habitais, j’étais plus interpellé par la tentative de censure. J’ai proposé autour de moi l’écriture d’une lettre collective à la presse pour défendre la liberté d’expression. L’apathie de la réaction était à la mesure de la faiblesse avec laquelle je défendais mon propos. « A quoi ça servirait ? » a dit une amie (qui s’est engagée plus tard dans une action éducative parmi les prisonniers politiques pendant les « Troubles » des années 70 et 80). Mais ce piètre élan a marqué l’éveil timide d’une conscience politique. Je commençais mon apprentissage de renégat.

Puis j’ai vu Sainte Jeanne. L’intensité flamboyante de Siobhan McKenna a illuminé des parties de moi jusqu’à là accroupies dans leur obscurité primitive. A la fin, Jeanne, réhabilitée après avoir été brûlée, est réapparue mais, frustrée par la réaction frileuse à sa proposition de revenir sur terre, a levé son visage vers le ciel. Un projecteur créait un puits de lumière entre elle et l’au-delà. Elle s’est écriée « Dieu qui as fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints ? Combien de temps, oh Seigneur, combien de temps ? » Ai-je été sensible au ton railleur de Shaw ? Même pas. Il a allumé un idéalisme prêt à prendre feu. Je marchais vers le bus qui me ramènerait à la maison, éveillé par la volonté de consacrer ma vie à une cause : il s’agirait moins de promouvoir le progrès politique et social que d’augmenter la splendeur aveuglante de l’univers. Siobhan et Jeanne me l’avaient révélée : le reste suivrait.

Publié dans L’Echange, 2016

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Le Vase des Arts

La poésie pousse les portes

Denis MAHAFFEY

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L'art de la poésie agissante

Aviatrices un peu ghostbusteuses, Anne de Rocquigny et Nathalie Yanoz

La porte de la salle de classe s’ouvre brusquement, au milieu d’un cours de calcul ou de dictée donné par l’instituteur. Deux femmes, habillées bizarrement, l’interrompent, commencent à déclamer de la poésie, interpellent les élèves, ensemble ou individuellement. Dix poèmes et dix minutes plus tard, sans prévenir, elles quittent la salle, referment la porte. La dictée peut reprendre.

Comme tous les ans pendant « Le Printemps des Poètes », la compagnie de l’Arcade, en résidence au théâtre du Mail, charge une « Brigade d’Intervention Poétique » (BIP) d’une mission : déranger les classes des écoles primaires de Soissons.

Cette année, Brigadières Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Nathalie Yanoz devaient visiter plus de quarante classes dans huit écoles : Fiolet, Jean-Moulin, Michelet, Saint-Crépin, Centre, Galilée, Saint-Waast, Tour de Ville. Chaque classe de CE et CM allait recevoir deux visites sur deux jours.

Mais les contraintes actuelles ont limité cette action à douze classes de l’école Fiolet. Tout le reste a été annulé, et seules Anne et Nathalie sont intervenues.

Cette année le thème national est « Courage ». Il tombe bien, peut-on dire, mais peut-être qu’il tomberait toujours bien pour les uns ou les autres.

Le premier jour, les deux comédiennes, en blouse blanche, représentant « SOS Docteurs Courage », avaient abordé la peur qui écrase les peureux, comme l’écrit Jean-Pierre Siméon :

ils ont peur du ciel du vent et des hommes
ils ont peur de vous ils ont peur de nous
ils ont peur d’eux-mêmes

Le second jour, rendez-vous avec elles dans le bureau du directeur de l’école, Ludovic Bleuzet, très content de retrouver la BIP de l’Arcade : « Pour les enfants, la culture se trouve ailleurs, dans un théâtre, alors que ici c’est la culture qui vient vers eux. »

Les comédiennes sont habillées en aviatrices un peu ghostbusteuses, casque et lunettes de protection, blouson de cuir et pantalon.

Elles poussent la porte d’une classe de CE, où les élèves les accueillent, ravis de cette ré-interruption loufoque des études quotidiennes.

Elles prennent position devant le tableau et déroulent une bannière avec une citation de l’Enéide de Virgile : Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s’élève jusqu’aux astres. Les BIP ne se cantonnent pas dans les comptines d’enfant.

Les poèmes se succèdent, de Zéno Bianu, Boris Vian, Paul Eluard, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Carl Norac, Arthur Rimbaud, abordant le courage sous différentes formes. Le déserteur a le courage de refuser d’être guerrier ; l’explorateur ne veut pas mourir avant de voir « la mer à la montagne, la montagne à la mer ».

Les élèves lisent à haute voix des synonymes de « courage » écrits sur des feuilles que brandissent les comédiennes avant de les distribuer. Zèle – volonté – vaillance – toupet – résistance – passion – intrépidité – héroïsme – générosité – confiance – bravoure – audace. Le courage se dessine devant eux, dans toutes ses couleurs, avec tous ses défis.

Tout se passe très vite, les encourageuses de courage partent en courant, reviennent chercher la bannière oubliée, ferment la porte, et ouvrent celle d’une classe de CM.

Elles s’adaptent à chaque classe, à l’âge des élèves, à la disposition de la salle, à l’ambiance créée par le maître, la maîtresse. Toujours, la poésie reste de haute volée, sans compromis, des mots saturés de sens dont les enfants saisissent moins la signification que le sens profond.

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Le Vase des Arts

Prochainement / Un printemps de théâtre

Denis MAHAFFEY

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L'art de rompre les traditions au théâtre

Une course vertigineuse en voiture pendant Le porteur d’histoire.

Deux spectacles montrent que le théâtre peut se libérer de la tradition théâtrale qui veut un acteur pour chaque rôle, et qui laisse les voyages et leurs changements de décors au cinéma. Dans un troisième le poète Claudel revient sur sa piètre opinion de Racine.

Rémi Delieutraz tient l’écharpe rouge qui caractérise le personnage de Phèdre.

Dans Phèdre de Racine, Rémi Deleutriaz outrepasse la règle de la distribution en assumant tous les rôles. Seule une série d’écharpes, beige pour Hippolyte, rouge pour Phèdre, les distingue.

Ayant appris Andromaque par cœur, cet amoureux de Racine a décidé d’en faire un spectacle, comme de Phèdre plus tard. Selon lui « C’est la tragédie de la parole. Nous renfermons des monstres et notre langue se charge de les libérer. » Son approche donne la priorité absolue au texte du meilleur styliste de la langue française – Racine y dit de l’amour, par la bouche de Phèdre :

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C
‘est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Phèdre, Musée Racine de La Ferté-Milon, 16 mai à 21h30 pour la Nuit des Musées.


Dans Le porteur d’histoire d’Alexis Michalik, sur une scène vide à part cinq tabourets, cinq acteurs jouent l’histoire feuilletonesque d’une bibliothèque fabuleuse, d’un trésor qui l’est encore plus. Marie-Antoinette et Alexandre Dumas interviennent. On voyage partout et dans le temps : Algérie en 2001, 1988 dans les Ardennes, 1832 en Algérie ; Villers-Cotterêts, la forêt de Versailles, le Canada, Marseille, Avignon en 1348 et les catacombes de Rome en 258.

Aucune scénographie n’encombre l’intrigue. Loin d’appauvrir l’impact visuel, ce vide l’illumine. Le spectacle ne crée pas l’illusion : le spectateur la crée lui-même.

Le Porteur d’histoire, salle Demoustier, Villers-Cotterêts, 30 mai à 20h30.


Le buste en vitrine de Paul Claudel par sa sœur Camille, exposé à Soissons en 2010.

Le jeune poète Paul Claudel avait trouvé les tragédies de Racine « injouables ». Mais quelques mois avant sa mort, en voyant Phèdre mise en scène par Jean-Louis Barrault, il a changé d’avis. Dans un article pour La Revue des Deux Mondes, Conversation sur Racine, qui prend la forme d’un dialogue entre Claudel et Arcas, serviteur dans Iphigénie, il est revenu sur ses critiques et a admis les vertus de l’alexandrin.

Sous l’égide des associations Jean Racine et son Terroir, et Camille et Paul Claudel en Tardenois, la troupe du Petit Théâtre de Montgobert prépare une lecture de ce texte. Pascal Ponsart-Ponsart sera Claudel, et les paroles d’Arcas, comme dans un rêve, seront dites par trois comédiennes, accompagnées par la flûtiste Eliane Thibault.

Le spectacle sera précédé d’une conférence de Marie-Victoire Nantet, petite-fille de Claudel, qui analysera son antipathie initiale envers Racine, le spectacle sera donné pour le Printemps du Musée.

Conversation sur Racine, musée Jean-Racine, La Ferté-Milon, 19 avril à 15h.

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P U B L I C I T É
JEROME TROUVE – Hypnose
FERME DE LECHELLE – Vente à la ferme

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