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Musique

Paroles et musique

Voix de l’engagement
Nous poursuivons notre série retraçant un engagement fort dans une cause ou activité.

Jean-Michel Verneiges, directeur de l’Association pour le Développement des Activités Musicales de l’Aisne (ADAMA), aime mieux parler de ce qu’il fait que de lui-même. Ce portrait en mots resterait-il alors impersonnel, limité à ses activités, sans rien révéler de l’homme qui les exerce ?

Pas du tout. Car le sujet qu’il veut aborder est un engagement annexe, né de son amour pour la littérature et plus précisément pour les résonances entre elle et la musique.

Quelques mots tout de même sur le contexte. Né et élevé à Soissons, Jean-Michel Verneiges y a commencé son éducation musicale par des cours de piano et puis d’orgue. Après ses études au Conservatoire de Paris, où son professeur d’orgue était le grand organiste André Isoir, et où il a étudié aussi l’Histoire de la musique et l’Esthétique, il avait tout pour devenir musicien, mais admet que ses satisfactions, déjà à l’adolescence, venaient plutôt de l’organisation de concerts et récitals où d’autres se produisaient.

Ce rôle d’intermédiaire entre ceux qui font la musique et ceux qui l’écoutent a pris tout son sens quand Jack Lang, ministre de François Mitterrand, a créé un réseau de structures décentralisées en 1983 pour servir de ferment à la démocratisation de la pratique musicale professionnelle et amateur. Jean-Michel Verneiges est devenu le premier directeur de l’ADAMA auprès du Conseil départemental de l’Aisne.

Cette position l’a amené à lancer de grandes initiatives dans le Département. Il a fondé et est directeur artistique du Festival de musique ancienne et baroque de Saint-Michel-en-Thiérache, et du Festival de Laon. A Soissons, il est membre du Comité artistique de la nouvelle Cité de la musique et de la danse (CMD).

Ses activités ont créé un réseau de partenaires qui élargissent le champ d’action d’ADAMA, tels que France Musique et l’Orchestre philharmonique de Radio France (qui se produit régulièrement à la CMD).

Voilà pour ses activités « officielles ». A côté des responsabilités de son poste, il poursuit depuis près de trente ans un autre intérêt : joindre la littérature à la musique, en créant une série de « concerts-lectures ». Quand il en parle, son discours devient plus dense, plus personnel, évoquant les écrits qu’il admire, les rencontres qu’il a faites, les amis qu’il s’est fait.

« J’ai toujours aimé Proust », il admet, l’a toujours lu, le lit toujours. A la recherche est plein de références musicales, au point que, selon Jean-Michel Verneiges, la musique y est « consubstantielle » avec l’écrit. En 1990, centenaire de la mort de César Franck, il a conçu, adapté et mis en espace La sonate de Vinteuil, dans lequel l’acteur Lambert Wilson a lu des extraits du roman concernant cette sonate fictive, alternant avec les œuvres réelles de Saint-Saëns, Fauré, Debussy et Franck qui ont pu servir d’« étincelle » à Proust. Le spectacle a été joué une quarantaine de fois, en France, en Suisse et au Maroc, parfois avec d’autres artistes. « Nous ne faisons pas de promotion, nous attendons des occasions. » C’est la règle aussi pour les spectacles qui suivent.

Car Jean-Michel Verneiges trouve le filon si riche qu’il a créé encore trois spectacles « proustiens ». Intéressant pour les spécialistes ? Non, car ces spectacles sont conçus pour être à la portée des « non-avertis ». La démocratisation intelligente de la culture reste une constante.

En 1997, Episodes de la Grande guerre met en relation des extraits du roman de Proust traitant de la guerre, lus à nouveau par Lambert Wilson, et des œuvres de Fauré, Ravel et Debussy. Mais le programme commence par la sonate Kreutzer de Beethoven, car Proust n’acceptait pas l’hostilité contre la musique allemande : « Si au lieu d’avoir la  guerre avec l’Allemagne, nous l’avions eue avec la Russie, qu’aurait-on dit de Tolstoï et de Dostoïevski ? »

Edwin Crossley-Mercer dans « Bleus Horizons » au Mail

Jean-Michel Verneiges revient au sujet en 2013 avec Proust de Wagner à Vinteuil, pour le bicentenaire de Wagner et le centenaire du début de l’édition de La recherche. Wagner est le compositeur le plus souvent cité dans le roman, et comme « l’un des modèles profondément nourriciers de la musique de l’imaginaire Vinteuil » Plus fondamentalement encore, pour Jean-Michel Verneiges « la conjuration de l’écoulement du temps », selon la formule du critique franco-canadien Jean-Jacques Nattiez, est une préoccupation commune à La recherche et à la Tétralogie de Wagner. Le temps qui est recherché ne passe pas, il se cristallise. Les extraits du roman concernant Wagner sont accompagnés par de rares transcriptions pour piano de ses œuvres.

Enfin en 2016 Un humour de Proust (titre qui rappellerait, avec un sourire en coin, Un amour de Swann)  illustre le propos de l’universitaire Jean-Yves Tadié, selon lequel La recherche est « l’un des romans les plus drôles que connaisse notre littérature ». L’ironie y règne, dans tous les lieux, selon Jean-Michel Verneiges, « d’un monde clos où prospèrent snobisme, bêtise, cruauté, condescendance et cuistrerie, qui font le miel du satiriste ». Lambert Wilson a lu les textes, le pianiste Jean-Philippe Collard, appelé lui aussi à prendre part à plusieurs de ces concerts-lectures, les a accompagnés.

Chopin, l’âme déchirée, spectacle de clôture du Printemps des Conteurs 2010, a marqué le bicentenaire de la naissance du compositeur. Jean-François Collard a joué sa musique, qui « calme et affole » a écrit Jankélévitch, et Patrick Poivre d’Arvor a lu des poèmes pris dans son anthologie de la poésie française.

En 2016, le dispositif a été retourné quand Lambert Wilson a demandé à Jean-Michel Verneiges d’adapter les échanges par lettre entre la cantatrice Pauline Viardot et Ivan Tourgueniev pour en faire Un amour énigmatique au Festival de la correspondance de Grignan, avec la soprano Felicity Lott.

Seuls deux spectacles ont été vus à Soissons, dont Chœurs d’étoiles en 2005 à la cathédrale, sur et avec la musique d’orgue, avec Vincent Dubois, titulaire des orgues, et le comédien Michel Duchaussoy. En 2014 Bleus horizons a été adapté par Jean-Michel Verneiges du roman de Jérôme Garcin, et présenté au théâtre du Mail.

Un nouveau spectacle est attendu en 2018, adapté du roman de Thomas Bernhard Le naufragé, sombre histoire de trois étudiants de piano : le narrateur, Glenn Gould et Wertheimer. Devant le génie de Gould le narrateur abandonne, et Wertheimer, qui ne sait qu’imiter ce qui le dépasse, se suicide. Le texte, écrit comme une suite de variations, sera accompagné par… les Variations Goldberg de Bach, jouées par Kit Armstrong.

Enfin, Jean-Michel Verneiges a été conseiller artistique de Bartabas pour des spectacles équestres.

Organisateur, inspirateur, intermédiaire, Jean-Michel Verneiges est aussi un créateur qui engage son esprit dans ces mariages entre paroles et musique.

denis.mahaffey@levase.fr

[Une version abrégée de cet article paraît dans Le Vase Communicant n°247.]

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Musique

Prochainement / La guitare à Soissons depuis trente ans

L'art d'enseigner la guitare

Yves Clément au travail [photo CMD]

L’officiel et le personnel sont au diapason pour les événements organisés à la Cité de la Musique et de la Danse du Grand Soissons afin de célébrer la création, il y a trente ans, de la classe guitare au Conservatoire de la ville.

En 1969, il y a cinquante ans, le guitariste Alexandre Lagoya a crée une classe pour son instrument au grand Conservatoire de Paris.

Vingt ans plus tard, en 1989, son élève Yves Clément y a reçu son diplôme et est devenu professeur au Conservatoire de Soissons, où il a créé la première classe de guitare. Il y avait à l’époque des confrontations assez virulentes entre les différentes approches d’apprentissage, les écoles espagnole, française, même uruguayennes, explique-t-il. « Je voulais éviter tous ces conflits, et la création d’une nouvelle classe à Soissons, où j’ai été recruté, m’a donné la possibilité de le faire. J’envisageais un enseignement centré sur l’élève, ses besoins, son parcours particulier. » Il admet que par certains aspects il appartient à l’école française de guitare, mais veut donner à chaque élève la possibilité de développer sa propre approche.

2019 marque les trente ans de la classe et de son enseignement, et il a été décidé, entre Yves Clément et Benoît Wiart, directeur de la CMD, de célébrer l’anniversaire à la rentrée de la trente-et-unième promotion de jeunes guitaristes.

Le samedi 14 septembre, donc, une centaine de guitaristes venus des écoles de musique de Lille, Reims, Epernay, Meaux, Saint Quentin, la Vallée de l’Ailette, du Val de l’Aisne, de Mercin-et-Vaux et, bien sûr, de la CMD. Notamment, des élèves du Ecole Supérieure de Musique et Danse de Lille, ceux de la section qui forme de futurs professeurs de musique, joueront dans les différents ensembles (pour certains de plus de 50 guitares).

Toute la journée les guitaristes prendront part à des répétitions avant le concert public du soir – qui sera donné dans le grand auditorium de la CMD, preuve du prestige accordé à cet événement.

Le programme, composé de pièce courtes, et surtout festif, est établi à l’intention d’un public varié. Il est centré autour d’un invité de renom, soliste international, Florian Larousse – qui a la gentillesse d’avoir pour l’occasion trente (-et-un) ans ! Il a commencé à étudier la guitare classique à 8 ans, a été élève au Conservatoire de Paris de Pedro Ibañez. En 2009, il remporte le concours international de la Guitar Foundation of America ainsi que le concours Hubert Kappel à Koblenz. Il commence alors une tournée de concerts aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil, au Mexique et en Allemagne. Il est devenu concertiste, parallèlement à une activité d’enseignant.

Le programme, où figureront des compositeurs tels Villa-Lobos, Barrios, Piazzolla, Ravel, alternera des pièces pour solo, duos et quatuors, pour soliste et ensemble de guitares. Trois compositeurs dirigeront des ensembles mixtes qui joueront leurs œuvres : Raphaël Godeau, Thierry Arnould et Franck Ladouce.

Thierry Arnould créera Les Flèches de Saint-Jean et Le Poète au bord de l’Aisne pour un ensemble de violons, altos et guitares.

Le concert, qui durera deux heures avec entracte, se terminera par Le Tour du Monde en quatre-vingt notes (ou presque) de Franck Ladouce, dans une version inédite pour soliste – Florian Larousse – et un Grand Ensemble de guitares et autres instruments.

Cette journée met à l’honneur la guitare, enseignée au Conservatoire de Soissons depuis trente ans, en même temps les trente ans de carrière de professeur d’Yves Clément. Pourtant, il est catégorique : « Il ne s’agit pas de tirer un bilan, mais de regarder vers l’avenir. »


Concert samedi 14 septembre 2019 à 17h00, grand auditorium de la CMD.

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Musique

Prochainement (7 juillet) / La Jeune Symphonie de l’Aisne conclut la saison avec éclat

L'art de jouer ensemble

La Jeune Symphonie de l'Aisne à la CMD en 1917

Depuis dix ans c’est devenu une heureuse habitude : la saison musicale de la CMD se conclut avec éclat, quand le plateau de la grande salle se remplit sur toute sa largeur et toute sa profondeur de plus de cent musiciens, qui forment la Jeune Symphonie de l’Aisne. Ce concert fait suite à deux stages, en avril et en juin, pendant lesquels des élèves des conservatoires et écoles de musique du Département, leurs professeurs et des amateurs confirmés préparent un programme avec l’aide de membres de l’orchestre Les Siècles et sous la direction du chef d’orchestre François-Xavier Roth.

Ce projet a été lancé en 2009 par l’Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (ADAMA). Son directeur, Jean-Michel Verneiges, reste convaincu de la nécessité, dans un Département rural sans grandes villes, de créer une vie musicale riche et enrichissante, par l’encouragement à la fois des musiciens amateurs et par l’enseignement spécialisé dans les conservatoires et écoles de musique.

Un facteur essentiel est de permettre aux jeunes musiciens de sortir des salles de cours et de jouer dans des ensembles orchestraux.

Cette année la Jeune Symphonie de l’Aisne se produira dans deux concerts, à Soissons et à Laon, avec au programme la Marche hongroise de Berlioz et le concerto pour trompette de Johann Nepomuk Hummel, son œuvre la plus connue, avec la jeune soliste Lucienne Renaudin Vary, suivis de la Symphonie Pathétique de Tchaïkovski. C’est un programme qui familiarisa les musiciens avec des œuvres du grand répertoire pré-Romantique et Romantique, qui demandent à la fois un engagement profond et une distance qui évitera toute grandiloquence.

François-Xavier Roth définit la valeur de ce projet annuel, au-delà de sa simple signification musicale : « L’orchestre reste un moyen formidable pour apprendre à vivre ensemble, apprendre à se respecter dans la diversité et de se comprendre. C’est une société en format réduit, une merveilleuse école pour tous les profils et tous les âges. »


La Jeune Symphonie de l’Aisne, le 7 juillet à 16h à la CMD

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Musique

Orchestre de Lille : le spectacle vivant

L'art de regarder un concert

Les deux Alexandre : Gavrylyuk qui joue, Bloch qui dirige

Pourquoi revenir en aval sur le concert de l’Orchestre National de Lille, puisqu’il a déjà été présenté en amont ? Parce qu’il illustre si bien un thème cher au Vase des Arts : l’importance de voir jouer la musique.

Le remplacement du Conzertstück de Max Bruch par la Rhapsodie sur un thème de Paganini de Rachmaninov a donné l’occasion d’apprendre – ou se rappeler – qu’il ne se résume pas aux trois minutes habituellement entendues sous ce titre, mais d’une série de 24 variations sur le 24e Caprice de Paganini, dont le 18e a retenu l’attention populaire. Rachmaninov, connu pour son aptitude à pousser le lyrisme à l’extrême, y déploie de l’humour, joue des tours – dont celui rendre méconnaissable le thème dans la célèbre 18e, en inversant les notes.

Comme pour toute œuvre concertante, il est important de voir les différents instruments intervenir ; mais surtout, sans voir les mains du pianiste Alexandre Gavrylyuk (appelé au secours pour assurer le changement de programme), le spectateur ne pouvait guère se rendre compte du défi posé par la partition pour le piano. Parfois, les yeux avaient du mal à suivre la précipitation des doigts sur le clavier, comme s’il fallait mettre un film au point.

La 4e Symphonie de Mahler, aux tonalités plutôt ensoleillées, comparées à celles, plus sombres, d’œuvres plus tardives, s’ouvre sur des danses paysannes, et l’ambiance rustique est soulignée plus tard par des désaccords.

Alexandre Bloch dirige Elizabeth Watts.

Regarder le mouvement lent révèle l’utilisation des cordes : il commence sur ces instruments, mais moins les premiers violons, comme s’il s’agissait avant tout d’asseoir une ambiance, avant de faire une déclaration. L’écoulement lent est interrompu – le spectateur en est témoin – par une explosion finale, tous les instruments en jeu, pour annoncer la conclusion de l’œuvre. Pour celle-ci, le concert est devenu un spectacle quasi-théâtral : la soprano Elizabeth Watts entre côté jardin sur les premières notes, et sortira côté cour sur les dernières, le léger bruit de ses talons marquant son départ. Entre entrée et sortie, elle chante l’air choisi par Mahler parmi les chants de son Des Knaben Wunderhorn. Ceux qui ne connaissent la symphonie que par des enregistrements ont découvert, à travers son jeu plein d’œillades, de sourires et de regards réjouis, que les paroles décrivant le Paradis sont pleines d’humour pour raconter les activités cocasses des habitants célestes :

 

Jean laisse s’échapper le petit agneau.
Hérode, le boucher, se tient aux aguets !
Nous menons à la mort
un agnelet docile,
innocent et doux !
Saint Luc abat le bœuf
sans autre forme de procès.
Le vin ne coûte le moindre sou
dans les caves célestes.
Et les anges font le pain
.

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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