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Théâtre

Le journal de Lucrèce (1)

Denis MAHAFFEY

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L'art de la création théâtrale

Des acteurs attendent le début d’une répétition sur le plateau vide. En attendant, ils jouent des acteurs qui attendent. Il y a la détendue, l’athlétique, le défensif, la recueillie, la bavarde. Loin de prêter à sourire, ils montrent ainsi que le jeu fait partie de leur nature, qu’une scène est comme un interrupteur qui établit le courant. Ils se tiennent prêts.

C’est la toute première répétition de « Lucrèce Borgia » de Victor Hugo au Mail. Sept des quatorze comédiens de la pièce sont présents, avec le metteur en scène, Fabrice Decarnelle. Après Nomades en 2015-16, c’est sa compagnie, Acaly, qui a été sélectionnée cette année par un jury pour une « résidence de création ».

Ce dispositif met à la disposition de la compagnie toutes les ressources du théâtre municipal pour une production. Parlant dans le foyer des artistes avant de monter au plateau, Fabrice Decarnelle s’explique : « Depuis longtemps je voulais monter cette pièce, mais chaque fois que j’y pensais, je la voyais sur une grande scène. »

Les comédiennes se retrouvent autour du texte de Hugo pour la première fois.

Les comédiennes se retrouvent autour du texte de Hugo pour la première fois.

Pourquoi « Lucrèce » ? « D’abord parce que c’est superbement écrit. » Il a été autant attiré par l’intrigue à suspense. « Il faudrait presque demander aux spectateurs de taire la fin de l’histoire, ne pas le raconter en quittant le théâtre. » Cela rappelle Alfred Hitchcock appelant à ne pas révéler le dénouement de « Psychose ».

Fabrice Decarnelle veut faire découvrir – ou redécouvrir – les qualités mémorables de « Lucrèce Borgia ». La prose est rapide, dépouillée, les dialogues sont tendus, incisifs, parfois sensuels : parlant du « cœur si pur et si fier » de l’homme qu’elle adore, Lucrèce s’écrie « Je n’avais d’autre pensée que l’ambition de le sentir battre un jour joyeusement et librement sur le mien. » L’humour sourd souvent : l’homme de main de Lucrèce, interloqué par son intention de se racheter, de tourner le dos à son passé atroce d’assassinats, d’inceste, de trahison, lui demande « Sur quel ermite avez-vous marché aujourd’hui. »

L’intrigue génère constamment des situations d’incompréhension où les personnages se méprennent. Le public en est conscient, mais sans pouvoir mettre le doigt sur ce qui se passe.

La pièce débute par le récit d’un incident dont il est dit qu’« il n’y eut jamais événement plus sinistre et plus mystérieux. » et prend fin par une phrase qui éclaire cet événement, et dont le dernier mot, le dernier donc de la pièce, révèle une vérité voilée pendant toute l’intrigue.

« Lucrèce Borgia » est une tragédie, dans le sens grec du terme : Lucrèce aime mais, piégée par la monstruosité à laquelle elle voulait tant renoncer, elle tue et elle est tué par celui qui avait éveillé le meilleur d’elle-même.

Cécile Migot sera Lucrèce.

Cécile Migot sera Lucrèce.

Les comédiens quittent le foyer des artistes et se retrouvent sur le plateau de la grande salle. Le metteur en scène commence à leur parler de la pièce, des grandes lignes de la vision a laquelle qu’il entend donner souffle et vie. Il expose la « mise en scène », dont la répartition du plateau en zones d’action. Une dynamique s’esquisse.

Il présente le musicien batteur Martin Vanlemberghe, appelé à créer la « bande sonore » qui accompagnera en direct le déroulement de la pièce, intensifiant l’impact du jeu des acteurs. Il fournit le cadre dans lequel les comédiens commenceront le long apprentissage des dialogues et, au-delà des mots, des personnages à travers lesquels ils transmettront le sens de l’histoire au public.

Fabrice Decarnelle envisage une trentaine de répétitions sur ce plateau, et une dizaine au théâtre Saint-Médard, avant la création, avec Cécile Migot dans le rôle principal, le 31 mai. Le Vase des Arts entend suivre les étapes successives de ce projet.

denis.mahaffey@levase.fr

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Le Vase des Arts

La démesure : Monsieur de Pourceaugnac de Molière

Denis MAHAFFEY

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L'art de la commedia dell'arte

De faux médecins vont examiner le pauvre Limousin.

Brice Cousin est Monsieur de Pourceaugnac.

Dans sa mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac de Molière pour le Théâtre de l’Eventail d’Orléans, Raphaël de Angélis a déployé une multitude d’astuces scénographiques, utilisé des masques et des marionnettes, dont une géante, inventé des accessoires étranges, affublé les acteurs de voix outrancières, d’accents épais et de comportements exagérés, et fait intervenir dans l’action des chanteurs et musiciens pour la partition de Lully.

Le résultat, présenté à la CMD de Soissons, est un spectacle démesuré, jovial, riche, qui emprunte beaucoup à la commedia dell’arte. Le public a réagi avec enthousiasme à chaque effet, chaque trouvaille.

Seulement, Monsieur de Pourceaugnac raconte les malheurs d’un Limousin entre les mains de Parisiens qui cherchent à le faire repartir en le ridiculisant, tourmentant, menaçant d’arrestation et de mort. Tout cela parce que ce provincial ose venir courtiser une jeune Parisienne. Mais quelle idée ! Ne sait-il pas qu’un bouffon de Limoges – ville qui ne devrait servir à héberger les limogés – ne peut pas étaler effrontément, habillé comme un clown, sa grossièreté offensante devant les habitants de la capitale ?.

Tous en scène devant la marionnette géante

En 2011, un autre metteur en scène, Isabelle Starkier, avait donné le rôle à l’acteur noir Daniël Jean, générant tout de suite un malaise. Quand deux Suisses voulaient le pendre, pour « le voir gambiller les pieds en haut », comment ne pas penser aux lynchages aux USA.

Au contraire, Brice Cousin est un grand gaillard au visage solaire et au sourire facile. Sa persécution ne dérange pas immédiatement. Un gros bizutage, c’est tout. Mais les brimades deviennent de plus en plus cruelles. Il est enfin chassé, travesti en femme pour passer inaperçu.

A la fin du spectacle l’acteur revient sur scène, caché à l’intérieur d’une gigantesque marionnette représentant le pauvre Pourceaugnac, entourée des autres personnages en liesse, comme pour dire que ce n’était qu’un jeu qui avait mal tourné, et que tout finira bien.

La production a donc fait rire à gorge déployée des témoins de scènes de cruauté. Raphaël de Angélis (il joue le mauvais génie Scribani, ne se démasquant qu’au moment des rappels) réussit à démontrer avec éclat les horreurs que peut faire passer la comédie.

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Théâtre

Un ange passe

Denis MAHAFFEY

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L'art de la clownerie

Simone Fassari à la trompette, Camilla Pessi à l’accordéon

Une échelle de corde descend des cintres du Mail. Un homme, habillé comme un clochard stylé, la remarque, attend pour voir qui va la descendre. Mal à l’aise, il fait tout pour se donner une contenance, puis soudain – quelle horreur ! – s’aperçoit de la présence du public dans la salle, témoin de son embarras.

Enfin, une femme descend d’en haut, comme un ange visitant la Terre. Son costume, pourtant, est moins angélique que carnavalesque, avec sa culotte à frange sous une petite jupe.

Ils restent dans les mêmes rôles compétitifs. Simone est prêt à n’importe quelle bassesse pour vaincre Camilla, et jubile de façon éhontée quand il y arrive. Camilla est d’une naïveté coupable, sourit comme si elle montrait ses dents au dentiste, et est d’une bonne humeur éclatante, toujours prête à céder pour avoir la paix.

Sur scène, « faire le clown » ne signifie pas rigoler en se permettant des idioties et facéties ; il s’agit d’exercer un métier de précision et d’adresse, d’avoir un talent, affiné par une longue formation, pour le contact avec le public. Car un clown joue, non pas pour mais avec les spectateurs, en toute complicité.

C’est la façon dont leur spectacle est encadré qui donne une autre résonance, un tantinet mélancolique, à ce spectacle. Camilla était descendue du ciel au début. A la fin, elle tourne le dos à la salle et remonte l’échelle de corde. Elle porte une petite paire d’ailes blanches aux épaules.

Elle disparaît, Simone s’en va esseulé, convaincu d’avoir vu un ange qui passait par là.

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Théâtre

Un héros décrypté : l’énigme

Denis MAHAFFEY

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L'art de jouer

Le sergent Ross (Amaury de Crayencour) interroge Alan Turing (Benoît Soles).

Parfois un spectacle pose une énigme pour cette chronique, et il vaut mieux la décrypter avant de commenter.

La salle du Mail était pleine pour La Machine de Turing, en partie de groupes scolaires, dont ceux des « classes Théâtre », mais surtout de spectateurs sans doute attirés par le triomphe durable et inattendu de la pièce depuis sa création à Avignon en 2018. Le public soissonnais pouvait s’attendre à une soirée pleine d’idées et d’émotion dans une mise en scène vibrante. Surtout, le comédien Benoît Soles était attendu pour son exploit en jouant Alan Turing (qui a existé réellement), homme tourmenté, mathématicien brillant, autiste, victime de la législation rétrograde britannique des années 50. Amaury de Crayencour jouerait les trois autres rôles.

A la fin du spectacle, les applaudissements ont été polis, nourris même, mais loin de l’ovation qu’accordent les Soissonnais quand ils sont comblés. Comment expliquer cette relative tiédeur ?

Turing était concepteur de ce qui deviendrait l’ordinateur. Il a réussi à déchiffrer les communications allemandes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Homosexuel, il a payé cher un comportement imprudent dans un pays où de tels actes étaient prohibés. C’est l’ironie de la pièce : son travail héroïque est resté «  secret défense », alors que ses épreuves judiciaires ont été couvertes par la presse de l’époque. La pièce alterne entre son passé triomphal et son présent lamentable.

Benoît Soles crée une image méticuleuse de la personnalité autiste, et a dû étudier la condition de près, et longuement, pour être si juste. Il saisit avec précision le masque bizarre que Turing porte pour survivre dans un monde qui le dépasse : les gestes outranciers, la voix qui chevrote ou hurle, le corps qui se tord, même la façon de rire, le corps plié, en émettant des bruits d’âne en peine d’amour.

C’est un travail d’orfèvre. Cependant, il révèle peut-être la raison de la réaction moyennement enthousiaste du public, qui était pourtant attentif pendant tout le spectacle.

Benoît Soles y fait le travail d’un excellent imitateur, saisissant tous les traits extérieurs des personnages présentés. C’est toujours impressionnant ; mais l’humoriste ne joue pas, il imite. Un acteur doit faire autre chose. Il ne doit pas se cacher dans son jeu. Il doit transparaître lui-même dans son rôle.

En 2016 la comédienne québécoise Paule Savard avait dit l’importance de ne pas trop se concentrer sur la technique en créant un rôle : « Si j’y mets une part de moi-même, le public réagira. Si je ne le fais pas, il n’y trouvera rien. »

C’est la part d’humanité de l’acteur qui fera ou ne fera pas l’affaire. Benoît Soles est éblouissant de vraisemblance, et le public le prouve en remplissant les salles. Seule une absence au cœur de son jeu pourrait expliquer que quand, le jeu terminé, l’homme remplace l’acteur sur la scène, ce public ait réagi sagement, privé de la rencontre qu’il cherche en venant au théâtre.

Après réflexion, voilà une tentative de réponse à l’énigme.


Imitation Game, à voir sur France 3 le 21 novembre, raconte aussi l’histoire d’Alan Turing. Ceux qui l’ont vu auront gardé le souvenir, moins de sa représentation de l’autisme que de l’homme qui l’a joué, Benedict Cumberbatch.

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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