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Exposition

Ce que ces yeux voient

Denis MAHAFFEY

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L'art du regard

Deux "portraits d'yeux" par l'artiste irlandais Matt Lowry

Le nouveau rétrécissement de la vie culturelle publique offre une occasion de revenir sur le passé. Cet article décrit un projet artistique, évoqué à l’occasion d’une exposition à la Bibliothèque de photos faites par des résidents du Foyer thérapeutique de Soissons en 2011.

Dans notre projet, la page de gauche allait montrer chaque fois deux yeux fixés sur le lecteur. Le texte d’accompagnement se trouverait sur la page de droite. José-Mario Martinez, jeune peintre arrivé à Paris avec la foule de réfugiés chiliens après le coup d’état de 1973, dessinerait ces paires d’yeux. J’écrirais les textes, en décrivant ce que les yeux regardaient. Scènes tendres, familiales, amicales ; tristes, mortifères, désespérantes ; passionnelles, amoureuses, lubriques ; violentes, sanguinaires, atroces.

Les images présentées dans ces écrits seraient donc inventées à partir de ce qu’exprimait chaque regard. La réalité était hors sujet : l’imagination s’efforcerait plutôt de sonder une (non pas « la » !) vérité, ou disons, plus modestement, une vraisemblance.

C’est un exemple extrême, où le cerveau crée tout. Son contraire est le regard d’un sage, un être éclairé qui ne voit que ce qui est, c’est-à-dire tout, rien de moins – ni de plus.

Entre les deux, la plupart d’entre nous mélangeons la réalité de ce que nous voyons avec ce à quoi il nous fait penser. Un enfant dans la rue n’est pas le même dans les yeux de ses camarades, d’une femme enceinte, d’un passant pressé, de sa mère. Moi je ne peux le regarder sans que des souvenirs de mes propres enfants parasitent ce que je vois, le nuancent, l’enrichissent, le diminuent. Chacun dose ainsi les images qu’il enregistre.

Selon l’investissement affectif, la prise sur la réalité, elles s’en rapprocheront ou s’en éloigneront. Que dire du chaos qui filtre ce que voit quelqu’un dans un état psychotique, l’exilant de cette réalité ? L’atelier photo du Foyer thérapeutique tente d’y parer en mettant un appareil photo devant l’œil. Il cadre le regard, met une distance apaisante. L’objectif fait une mise au point pour son image, mais le regard de la personne qui tient l’appareil fait aussi sa mise au point. Pour Philippe Potier, animateur de l’atelier, la photographie aide une personne perturbée à « voir la même chose que tout le monde ». La formule est encourageante, même si, comme je dis, tout le monde voit sa propre chose.

Notre vieux projet à José-Mario et moi devait aboutir à un livre, Ce que ces yeux voient, que nous envisagions avec d’autant plus de liberté que les éditeurs étaient loin de faire monter les enchères pour obtenir les droits ! L’intention n’a pas survécu au déclin et à la chute de l’amitié. Je ne sais pas si José-Mario est à nouveau au Chili.

[Cet article est une mise à jour d’un écrit paru dans le blog Marque-pages Soissons.]


Les paires d’yeux qui illustrent cet article sont de Matt Lowry, artiste irlandais ayant son atelier à Galway, et sont publiées ici avec sa permission. Il utilise l’aquarelle, la gouache et l’encre. Ses œuvres incluent ces images d’yeux, une façon de concentrer un portrait sur un seul élément du visage, souvent si éloquent. Voir MattLowryArt sur Facebook.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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Exposition

Daniel Amadou : la clarinette et l’ardoise

Denis MAHAFFEY

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L'art d'un sculpteur-clarinettiste

Daniel Amadou chez lui

A onze ans, Daniel Amadou aimait tant Sidney Béchet qu’il a décidé d’apprendre la clarinette. Devenu adulte et clarinettiste professionnel, il s’amusait un jour à réparer des suspensions chinoises quand il a pensé «Je pourrais en faire moi-même.» Désormais il avait une seconde carrière, celle de sculpteur, et depuis plus de 10 ans il mène les deux en parallèle.

Portrait de Camille Claudel

Il avait commencé par jouer du pur jazz moderne, pour un public minoritaire dans les locaux spécialisés. Mais le mariage et la paternité l’ont obligé à élargir son champ d’action.  Il est passé au jazz de la Nouvelle Orléans, et a accepté d’ajouter aux concerts l’animation de fêtes et mariages. «Mais j’ai appris à aimer cela» il insiste. A être témoin de la jovialité de Daniel en se racontant, il est facile d’imaginer qu’elle a y trouvé un cadre favorable.

Parisien, il avait acheté une maison de campagne à Cuisy-en-Almont. Derrière se trouvait  une des nombreuses creuttes du pays (grotte en picard), anciennes demeures troglodytes devenues abris sûrs pour le bétail. Devenu sculpteur il en a fait son atelier et y a installé ses oeuvres, venues du fond de l’imagination et exposées au fond de la terre. Elles sont faites d’objets de récupération, ustensiles et surtout de vieilles ardoises, qu’il taille, perce, peint, attache avec des fils, suspend, accroche ou pose. Des constructions, des visages, souvent sombres ou grotesques, des oiseaux, des portraits, comme ceux de Camille et Paul Claudel. L’humour jusqu’au ricanement, et une tendresse qui n’adoucit pas le sujet, leur donnent de l’humanité. Pour la facture de ces exemples d’art brut Daniel est clair. «Parfois ça marche. » Si ça ne marche pas ? «Je les casse !»  Quand ça marche ? «Je me dis que c’est… bien venu.» Cet art vient de loin et est le bienvenu.

A ses débuts il parlait des «fulgurances» qui l’inspiraient. A présent il admet réfléchir davantage : «La spontanéité est limitée par l’expérience.» Il reconnaît cependant l’importance de laisser jaillir l’inspiration. Ayant déménagé dans une demeure plus grande, mieux aménagée de la vallée de la Crise, avec des creuttes encore plus vastes derrière une grande arche romane, il reconnaît qu’il a plus de mal à se mettre au travail dans son atelier spacieux et bien outillé.

Six clarinettes et deux saxophones attendent d’être joués.

En parallèle, Daniel est musicien. Il parle de ce métier dans son studio, où ses clarinettes, de la soprano à la basse, sont alignées par terre, debout, en attente. Il a deux ordinateurs dont l’un, sans Internet, est réservé à la musique.

Là, l’approche est différente. «Je suis obsessionnel. Je me lève tous les matins à 7 heures, m’y mets à 9 heures et joue pendant deux heures.» Qu’il ait envie ou non. Daniel émerge d’une maladie qui a empêché toute pratique pendant des mois.  «En reprenant je n’avais plus de bouche, plus de doigts.» Peu à peu il retrouve ses moyens, en attendant que des concerts vivants reprennent.

Daniel Amadou et Mary au travail dans le studio

Il est aussi compositeur et parolier. A présent il travaille sur l’album Williwaw avec le chanteur Mary (Jean-Philippe Mary), en ajoutant des improvisations à la clarinette. «Il m’envoie un brouillon sonore, je l’écoute, je prends ma clarinette et j’essaie, jusqu’à trouver.» La première improvisation est ensuite travaillée, fixée, et des échanges de fichiers avec le chanteur permettent de l’ajuster aux exigences de place et de position dans la partition. Sa participation donne au résultat final des envolées, derrière la voix et l’accompagnement, que ne peut produire qu’un instrument à vent. Dans le contexte du Covid qui empêche tous les musiciens de jouer en public, cette possibilité de travailler sur des enregistrements et avec un autre musicien est rassurante.

Il serait trop schématique de voir Daniel Amadou se partager entre la précision musicale et la latitude de l’art. Partout il cherche l’authenticité mais en évitant l’académisme. «Quand c’est trop léché, je mets une petite crotte autour.» Dans le jazz, comme dans l’art brut, il faut ajouter du désordre à l’ordre.

 [Une version abrégée de cet article paraît dans Le Vase Communicant n°306.]

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Exposition

Dominique Léon : à l’interface des mondes

Denis MAHAFFEY

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L'art de peindre les craquelures

Dominique Léon chez lui à Paris
Dominique Léon chez lui à Paris

Route, arbres, ombres

Il y a des gens qui naissent, vivent et meurent sur un même territoire, comme s’ils y étaient attachés dans leur chair. D’autres arrivent d’ailleurs, enfants avec leurs parents, ou pour travailler, ou pour occuper une maison de campagne. Leur engagement peut devenir aussi soutenu ; il est souvent plus conscient.

L’artiste-peintre Dominique Léon est né dans un village près de Provins, où son père était garde-chasse. Des amis parisiens y avaient une maison, où pour la première fois il a vu des tableaux qui ont éveillé son sens artistique. Mais il voulait être coiffeur, et à 14 ans il est monté à Paris suivre une formation. Il y a trois ans il a commencé à rendre visite à son ami Patrick Delarue à Villers-Cotterêts, et à explorer la forêt de Retz. Aujourd’hui il écrit « Mon cœur y est presque tous les week-ends en villégiature. »

Il est devenu coiffeur et a un petit salon à Paris. Mais très tôt il a commencé à fréquenter les ateliers des Beaux-Arts, puis a poursuivi des cours de peinture dans différentes techniques, l’huile, l’aquarelle. Puis il y a quelques années il a décidé de s’arrêter d’apprendre à peindre… et de peindre.

Une cliente géologue lui a parlé de l’Islande, il y est parti pour quinze jours en 2015, et a été bouleversé par ce qu’il voyait dans cette terre de feu et de glace, ses forces visibles dans la croûte terrestre. Il est retourné en 2018.

L’arbre (re)marqué de la forêt de Retz

Il a découvert en Islande une riche source d’inspiration, point de départ d’un long voyage artistique. Il est sensible non pas tant aux paysages magnifiques qu’à la façon dont les surfaces, du sol et de la roche, se fissurent sous les forces naturelles, se craquèlent, se lézardent. Pour lui, ce phénomène révèle l’interface des forces extérieures et l’intérieures dans les matières, ce qu’il appelle « l’énergie subjacente de la planète ».

Venu dans la forêt de Retz, il découvre une réplique dans les arbres dont l’écorce s’ouvre sur le cœur du bois. Il constate ce même champ de force dans un visage ridé, des stigmates qui intercalent le passé et le présent du sujet. Les mondes de la matière, du temps et de l’histoire y conspirent.

Il peint souvent à partir des photos qu’il prend, par exemple ce qu’il appelle « l’arbre (re)marqué » de la forêt de Retz, dont les fendillements forment une sorte de séisme sur le tronc, traversé par une trace de peinture jaune – arrêt de mort par les bûcherons ?

Il peint aussi des paysages, des bois, un travail long et précis de traits et de couleurs. « Je peins tous les jours. Même au salon je sors mon chevalet de la cave. » Il parle simplement de son travail, mais il est sûr de la vision qu’il poursuit.

“Paix ardente” : lac islandais, tableau sélectionné pour le Salon d’Automne

Dominique Léon a eu plusieurs expositions, dont une à la galerie Moisan à Paris. En septembre dernier il a exposé 70 toiles dans la galerie de la Médiathèque de Villers-Cotterêts sous le titre Crac ! Puissance de la matière. Parmi les tableaux figurait l’image d’un lac islandais, exposé en avant-première du Salon d’Automne à Paris pour lequel elle était sélectionnée, une reconnaissance solide de son statut d’artiste. Il devra attendre : l’événement est annulé.

Dominique Léon est un artiste en recherche, explorateur des forces qu’il a identifiées, engagé dans un voyage initiatique. Chaque toile, aquarelle ou composition en relief est différente, mais elles révèlent toutes qu’une seule image peut évoquer ce qui est, ce qui a été et ce qui sera.

Toutes les photos sont fournies par l’artiste.

[Cet article paraît dans l’édition Villers-Cotterêts/La Ferté-Milon du Vase Communicant n°7. Le texte indique la couleur du trait de peinture comme étant rouge – il est, évidemment, jaune.]

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Associatif

Des images aux mots, des mots aux images

Denis MAHAFFEY

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L'art de la peinture abstraite

Laurence Potié à dr., Jany Haibe à g.

Laurence Potié et Jany Haibe se sont rencontrées au Salon d’artistes amateurs à Belleu il y a trois ans. Elles ont découvert qu’elles puisaient toutes les deux leur inspiration dans l’art non-figuratif.

Ayant suivi chacune son chemin, elles ont décidé d’initier un projet commun et de créer un collectif d’artistes, peintres, modeleurs, sculpteurs et graveurs qui partageraient la volonté de ne pas représenter le « réel » avec tous ses détails.

Laurence Potié

Elles lancent ce projet en exposant toutes les deux leurs œuvres au café associatif Le Bon Coin, qui depuis peu a lancé un programme d’activités culturelles, artistiques et autres.

Sous le titre Inspir’, ces deux peintres ont accroché leurs tableaux dans la pièce derrière la salle de restauration. Pour Laurence Potié, ce sont des représentations de ce qu’elle a ressenti pendant le confinement ; Jany Haibe a consacré un mois d’août intensif à préparer ses toiles. Celles de Laurence Potié restent purement abstraites, des formes souvent saupoudrées d’or qui les illumine ; Jany Haibe inclut des éléments figuratifs, mais toujours énigmatiques, jamais réalistes. Emotions, intuitions, ce sont ces mots qu’elles utilisent pour caractériser leur travail.

Chaque tableau est accompagné d’un cartel blanc contenant, non pas une légende, ni une description, mais quelques mots qui amènent le spectateur à regarder autrement l’image qu’il vient de découvrir. En retour, l’image renvoie aux mots, module leur sens.

Jany Haibe

« Oser réveiller notre âme d’enfant est notre fil conducteur. C’est un moyens de lâcher prise pour se ressourcer au quotidien » ont-elles expliqué aux invités du vernissage.

Un formulaire est disponible à l’exposition pour inviter ceux qui seraient intéressés par le nouveau collectif à laisser leurs coordonnés. Cela permettra que le courant établi entre Jany Haibe et Laurence Potié soit partagé avec d’autres.

Inspir’ jusqu’au 31 octobre au Bon Coin, 2 rue du Pot d’Etain, Soissons

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P U B L I C I T É

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