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Histoire

La flûte enchantée

Denis MAHAFFEY

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L'art de la flûte

Kanako Abe dirige.

Kanako Abe dirige.

Le concert de l’Orchestre de Picardie, sous la direction de sa bondissante chef japonaise Kanako Abe, était déjà lumineux, avec un programme résolument plaisant et sensuel, à commencer par l’« Ouverture anacréontique » de Jean Françaix, aux envolées qu’on aurait dites du début de siècle, mais qui date de 1978. Anacréon ? Un poète grec dont le nom est devenu synonyme d’érotisme léger.

Philippe Bernold a été soliste du Concerto pour flûte de Jacques Ibert, une interprétation à la fin spectaculaire et intime d’une œuvre qui illustre exactement le propos du compositeur : « Ce qui compte en art est plus souvent ce qui émeut que ce qui surprend. »

Philippe Bernold et Kanako Abe

Philippe Bernold et Kanako Abe

Puisqu’il n’allait jouer après l’entracte que deux brèves compositions de Mozart, Philippe Bernold a proposé aussitôt son « bis », « Syrinx » de Debussy. Une question commençait à se poser : quelle est la différence entre un musicien qui joue très, très, même très bien, et un flûtiste comme Philippe Bernold ? Est-ce une vision intérieure qui transforme ce qu’il joue, une perspicacité musicale intense, une sensibilité aux intentions du compositeur ? Que fait-il pour atteindre à la fois l’émotion et l’intelligence des auditeurs ?

Après de tels moments, la très familière Symphonie n° 40 de Mozart avec laquelle le concert s’est terminé ne pouvait qu’assumer la fonction de faire redescendre le public sur terre.

Un musicien de Cercle musical, interrogé à l’entracte sur les qualités transcendantes du flûtiste, a répondu « Peut-être ce qu’on appelle le supplément d’âme. » D’autres avis ?

Note sur le programme : alors que la brochure de l’Orchestre de Picardie énumérait correctement les œuvres jouées, le feuillet plié de la CMD omettait l’Andante de Mozart et ajoutait l’ouverture des « Noces de Figaro » à la fin. Mauvaise coordination, manque d’attention… ?

denis.mahaffey@levase.fr

[Modifié le 22/03/16 pour corriger des coquilles.]

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Histoire

Le déconfinement des gallinacées

Denis MAHAFFEY

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L'art d'élever la volaille

Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

J’étais rentré de l’Inde convaincu que seuls importaient les actes accomplis dans un état de méditation et de béatitude. Je m’y suis essayé en closant l’espace étroit entre l’arrière de la maison et le mur de pierre du jardin. J’avais conclu l’achat juste avant de partir en quête d’éclairement ; rentré, j’entreprenais la remise en état de la gentille ruine.

J’ai dégagé le terrain en coupant les noisetiers adventices qui l’encombraient, et enlevé une décharge de bouteilles cassées.

J’ai trié des pierres de taille venant d’une chèvrerie effondrée. Elles serviraient à constituer un encadrement pour une porte dans le nouveau mur. Un livre de bricolage à la main (mortier : 3 parts grève, 1 part chaux, un soupçon de ciment), j’ai commencé à monter les piliers. Deux pierres de chaque montant devaient être plus longues pour les ancrer dans les pans de mur en pierres des champs irrégulières. Méditation ? Oui, si c’est s’investir entièrement dans la réalité et les gestes de la construction. Béatitude ? Oui, l’une vient de l’autre.

Devant la porte dans le mur

J’ai fabriqué une porte en lames de volet, montées sur deux traverses jointes par une diagonale pour former un « Z » de renforcement. Elle a été peinte en vert et suspendue sur ses gonds.

Deux lapins, premiers occupants de cet enclos, ont été rejoints par de petites poules et leur coq (Gallinacées naines). Je les enfermais la nuit dans une des quatre cages d’un ancien clapier devenu poulailler, comme l’espace est devenu basse-cour.

Pendant la pose de tuyaux d’assainissement la porte restait souvent ouverte et les poules s’échappaient dans le jardin ; comme elles retournaient se coucher dès que la lumière baissait, je les laissais libres le temps des travaux.

Après, je n’entrais que pour ouvrir le poulailler le matin et le fermer le soir, distribuer la nourriture, remplir l’abreuvoir, prendre les œufs, nettoyer la cage.

Mais elles avaient engrangé une si merveilleuse vision du grand monde dehors qu’à chaque ouverture elles se précipitaient pour tenter de passer entre mes pieds et regagner le paradis. Elles avaient pu y picorer plus savoureusement que dans la basse-cour, et il me semblait qu’elles aimaient les perspectives, les obstacles à contourner, les allées à traverser, les coins où elles pouvaient se retirer. L’effort qu’elles consentaient suggérait que l’expérience avait peut-être éveillé la mémoire archaïque, ancrée sous la crête rouge ou rose, dressée ou tombante de chaque poule, des origines sauvages du clade en Asie, de ses savanes et jungles et hauteurs vertigineuses, pleines de délices et dangers, où chaque sortie était une aventure. De vastes frondaisons tropicales faisaient de l’ombre là où elles couraient, de hautes herbes parcourues par le vent les abritaient des prédateurs, sur des flancs de montagne elles sautaient de roche en roche, se cachaient dans les fougères. Au milieu des périls quotidiens elles apprenaient l’étiquette brutale des poules et acceptaient leur rang ; elles se terraient pour couver, le corps stuporeux et l’œil alerte. De l’éclosion à la mort soudaine – un déclin lent étant improbable – la vie n’était jamais sûre, mais riche en envies et en défis.

Après quelques jours d’enfermement la vision de la liberté s’est estompée, les chatouillements venus du passé lointain se sont calmés, elles n’y pensaient plus, se satisfaisaient pleinement de ce qu’elles avaient dans la basse-cour, sans désir de plus lointains horizons. Je ne pouvais pas me défaire de l’idée que, si mon expérience en Inde s’était aussi vite effacée, je n’aurais pas construit, dans un état d’éveil, le mur et la porte qui confinaient les poules.

Adapté d’un écrit pour Scribus, mai 2020

[30/05/20 Modifications mineures]

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Histoire

Retenir son souffle au Mail

Denis MAHAFFEY

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L'art du conte

Un spectacle de théâtre est un phénomène à double sens. Les acteurs ont un impact sur les spectateurs, qui leur renvoient leurs réactions, rires, mouvements, même toussotements, créant une dynamique subtile d’échange.

Alors comment expliquer le silence du public du Mail pendant « Amok », d’après la nouvelle de Stefan Zweig, adaptée et racontée par Alexis Moncorgé ? Révélation théâtrale aux Molières 2016 pour ce même spectacle, il est venu à Soissons dans le cadre du « Printemps des Conteurs ».

C’est donc du théâtre ; mais derrière le jeu physique, la scénographie minimaliste, l’éclairage, « Amok » reste un conte, exerçant la magie du genre : les auditeurs, comme des enfants écoutant une histoire avant de dormir, se taisent, se figent  pour ne pas perdre une seule lettre d’un seul mot, retiennent leur souffle aux moments les plus palpitants.

Bien entendu, pour tenir les auditeurs, il faut exciter leur imagination, en incorporant des éléments exotiques, tels une longue traversée des mers, un monde oriental, une belle femme mystérieuse et voilée, un homme ravagé par une brutale passion, une mort, deux morts… Tout y est dans « Amok ». Un médecin en Indonésie reçoit une femme européenne qui veut avorter. Il demande qu’elle se donne d’abord à lui. Elle refuse, part. Il devient fou d’amour, la suit, la retrouve mourante après l’intervention d’une avorteuse, accompagne secrètement le rapatriement du corps en Europe et, pour lui épargner une autopsie, fait tomber son cercueil à l’eau et se noie lui-même.

Seule concession à la forme théâtrale : dans la nouvelle de Zweig, un narrateur rencontre le médecin et recueille ses délires. Il disparaît de la scène, et le médecin se confie au public.

Le comédien, seul en scène, campe tous les rôles. Mais il reste conteur. Pour jouer la femme arrogante, il esquisse un geste féminin de la main, élève la tonalité de sa voix, sans plus : il est conteur. Il joue aussi des boys indonésiens, son supérieur hiérarchique, rôles auxquels sa bouille juvénile ne correspond guère. Peu importe : il est conteur.

La mise en scène est efficace, évocatrice, le jeu d’Alexis Moncorgé éloquent. Mais il est tout aussi possible d’imaginer le conteur, assis sur une chaise ou au bord de la scène, faisant tout passer par la voix, captant l’attention comme Schéhérazade racontant chaque nuit à son Calife une histoire qui ne se termine qu’à l’aube.

denis.mahaffey@levase.fr

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Histoire

La reconnaissance après cent ans

Denis MAHAFFEY

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L'art de la mémoire

Le 20 juin 1917 quatre soldats furent fusillés, devant des milliers d’autres soldats, au moulin du Fäy de Villeblain, près de Chacrise dans la vallée de la Crise. Ils avaient refusé de monter au front pendant l’offensive de 1917. Ils furent enterrés un temps dans le cimetière du village. La population de Chacrise réagit vivement, bravant l’interdiction de fleurir les tombes.

Romain Potocki entre Claude Provini, propriétaire actuel du moulin du Faÿ, et l’historien Denis Rolland

Un silence presque gêné à recouvert ensuite l’histoire. Seul Louis Laviolette, né à Chacrise et âgé de sept ans à l’époque, avait retenu l’histoire, mais avec des yeux et oreilles d’enfant. Sa version laissait des zones d’incertitude.

Il y a eu des tentatives d’y voir clair. La plus concluante a été l’enquête de l’historien local Denis Rolland. Son livre « La grève des tranchées » a enfin donné un nom aux quatre fusillés.

« Ne te fais pas de chagrin » de Romain Potocki est un film documentaire sur le sujet, déjà vu à la télévision et projeté à Braine le 18 novembre.

Le 12 novembre, Denis Rolland a inauguré une plaque dans le cimetière à la mémoire des quatre hommes, en rappelant le témoignage de Louis Laviolette, décédé en 2007. La cérémonie était privée. Les mutins continuent à gêner.

 Ici furent inhumés
Joseph Bonniot, 97eRI – Victor Degouet, 159eRI
Louis Flourac et Charles Vallet, 60eBCP,
fusillés le 20 juin 1917 au moulin de Fäy.

Sur la plaque portant cette inscription une main a posé une rose jaune.

denis.mahaffey@levase.fr

[Cet article paraît aussi dans Le Vase Communicant n° 239]

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