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Le Vase des Arts

L’Arbre : l’édition faite à la main

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L'art de l'édition à l'ancienne

Christine Brisset devant sa presse

Les presses de la maison d’édition de poésie L’Arbre, que dirige Christine Brisset-Le Mauve, occupent une dépendance de sa maison à Aizy-Jouy. La maison, où un poêle à bois murmure confortablement, est accueillante mais, comme l’atelier, laisse penser que ce qui compte ici est moins les apparences que ce qui s’y fait.

Christine Brisset-Le Mauve

L’Arbre a été fondée en 1970 par son époux, le poète et typographe Jean Le Mauve, qui l’a gérée jusqu’à sa mort. « C’est lui qui m’a appris la typographie. » La maison publie exclusivement de la poésie, des recueils composés et imprimés à la main sur une presse ancienne, en utilisant des caractères de plomb. Ils sont parfois illustrés par des vignettes, soit des linogravures dans le texte, soit des gravures séparées.

Christine, née à Epinal, élevée à Grenoble et Strasbourg, est devenue professeur de lettres, puis a constamment déménagé. Envie de voyager ? « Non, je n’aimais jamais là où j’étais. » Elle prenait un poste, puis demandait sa mutation. Ce n’est qu’avec Jean qu’elle s’est posée. Ils sont arrivés à Aizy en 1995, et elle n’a plus bougé. En parlant de l’Arbre elle se montre une femme centrée, ancrée en elle-même, sans besoin ni envie de convaincre les autres.

Comment choisir les poètes ? La question est précise, la réponse ne peut qu’être fragmentaire, tant l’indéfinissable gouverne un tel choix. « Je regarde l’écriture, l’originalité, le thème – il ne faut pas des sujets interchangeable de poète en poète. Il y a la maîtrise de l’écriture. » Au fond, elle fait confiance à son flair.

Quand un manuscrit est accepté, Christine garde le droit d’éditer son contenu. Ses techniques d’impression permettent une relecture redoutable. Placer les caractères un à un lui permet de détecter une faiblesse, un mot qui sonne faux ou ne porte pas sa charge de sens. Et les poètes ? « Parfois ils n’aiment pas. Alors ils peuvent repartir avec leurs poèmes. »

Elle admet que l’activité d’édition ne suffit pas pour vivre. « C’est plutôt les animations, les ateliers. » Dans les écoles, centres de formation, prisons même, elle encourage les participants à trouver des mots, à en faire des phrases individuelles ou collectives, puis à les composer et imprimer sur une presse portable. C’est le moyen de les amener à s’exprimer, et à voir leur expression anoblie par le texte imprimé.

Elle fait visiter l’atelier. La presse est comme un gros félin noir et luisant tapi dans un coin. A la différence de la machinerie moderne aérodynamisée sous des carters émaillés, elle exhibe ses leviers, poulies, courroies, goujons. Mise en route, elle montre sa force et son ingénuité : une fois une page imprimée, un système de bras la prend et la pose sur le tas à côté, comme un prof qui ramasse et empile les copies après un contrôle.

Une autre machine insère allègrement des fils de coton dans les assemblages de pages, pour faire les cahiers qui constitueront le livre fini.

Dans cet atelier l’édition d’un livre est un travail manuel venu d’un passé lointain. Le papier, l’encre, les caractères confèrent cette même qualité artisanale aux poèmes qu’ils enchâssent.

Les nouvelles sorties sont rares. C’est un besoin fort de « faire quelque chose » en confinement qui a décidé Christine Brisset à reprendre des poèmes qu’elle avait écrits, et les publier. Le recueil s’appelle Celui qui marche. Editrice indépendante, poète.


Jean Le Mauve était typographe reconnu, éditeur, conteur, jardinier, mais surtout, c’est imprimé sur le catalogue d’une exposition qui lui a été consacrée en 2003, « poète, vrai poète ». Poète de la nature : ses œuvres complètes s’intitulent Terre, terre, comme il fait bon s’étendre à travers toi ! La nature non embellie, âpre ou tendre, comme sa poésie, qui est dense, comme si elle refusait une lecture facile, passagère. Etre poète est une vocation, être lecteur engagé l’est aussi.

Jean Le Mauve, pseudonyme picard de Jean Pigot, est né à Saint-Quentin en 1939, et mort à Aizy-Jouy, près de Soissons, en 2001. Picard du début à la fin. Il a fondé sa maison d’édition L’Arbre en 1970, pour éditer ses propres poèmes et ceux d’autres poètes, ainsi qu’un recueil de nouvelles très bien accueilli, Les contes de la dame verte et autres contes picards.

« On fait ce qu’on peut avec le maximum d’honnêteté intellectuelle et morale » a-t-il écrit. Pour lui « le poème est un des objets les plus vrais, les plus nécessaires, qu’un homme puisse fabriquer. » Fabriquer, comme pour souligner qu’un poème sert, plutôt que fait rêver.

 [Une version abrégée de cet article paraît dans le Vase Communicant n°303.]

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Résistance(s)

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L'art de lengagement

Pendant la longue semaine de Mail & Compagnies, le théâtre du Mail ouvre ses deux salles, la grande en haut, la petite en bas – l’auditorium au milieu étant en réfection – à des compagnies professionnelles du Soissonnais. Le grand public est le bienvenu mais, en principe, la saison annuelle vise le jeune public scolaire. Le programme, composé surtout de spectacles pour les élèves du primaire, comprend tout de même deux autres pour les collégiens, dont Histoires cachées de la Compagnie du Milempart, une adaptation de quatre nouvelles de Maupassant.

L’autre spectacle est Résistance(s), de la compagnie Nomades de Vailly-sur-Aisne, écrit et mis en scène par Jean-Bernard Philippot. Créé en 2019, il a subi les effets des deux confinements Covid et des autres restrictions. Il a été joué au festival d’Avignon en 2022.

Interrogation brutale de Sophie

Les réactions publiques et critiques ont été bien positives, et la compagnie part bientôt en tournée en Allemagne (en proposant une version en allemand, car les comédiens sont bilingues en allemand, ou allemands). Les deux séances au Mail ont offert la possibilité pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, ou qui voulaient le revoir, d’assister à Résistance(s).

D’autres commentateurs ont relevé l’importance du « s » ajouté à « résistance ». La pièce raconte la lutte contre le nazisme totalitaire, à travers l’histoire de deux jeunes filles, Sophie la Munichoise et Doucette la Picarde. Sophie Scholl a réellement existe, membre du réseau de la Rose Blanche, arrêtée et exécutée pour avoir distribué des tracts anti-hitlériens ; Doucette est une invention de l’auteur, et elle a été arrêtée et exécutée pour avoir caché une ami juive.

Ces deux faces du même combat sont montrées en parallèle, en alternance, avec parfois des raccourcis glaçants. L’interrogateur nazi en Allemagne questionne brutalement Sophie, la quitte, traverse la scène… et reprend l’interrogation de Doucette en France.

Trois des neuf comédiens sont aussi musiciens, ce qui fait que l’accordéon, le violon et le piano, au lieu de sortir d’amplificateurs, s’intègrent dans l’action, allègent le poids écrasant de la tragédie qui se passe.

Le texte est souvent déclamé, comme pour en éloigner toute familiarité. La scène est constamment en mouvement. Les éléments de scénographie sont légers et mobiles, et l’aspect du plateau change constamment. Un monde en guerre déstabilise tout. La lutte est violente. Les vies, les gens, les idées, les luttes, le courage et la peur se bousculent.

Même avec seulement neuf comédiens, Résistance(s), par le sujet vaste qu’il couvre, a quelque chose du même souffle dramatique que Sur le chemin des Dames, grande fresque franco-allemande des mêmes auteur et compagnie, jouée au Fort de Condé, avec une foule de comédiens et bénévoles.

Vers la fin, les deux jeunes femmes héroïques s’alternent pour réciter un poème. Dès les premiers mots, la décision de l’inclure paraît inévitable, un commentaire venu d’ailleurs mais qui contient tout le sens de Résistance(s) :

« Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom… »

La tension grandit le long du poème, pour se résoudre dans le dernier mot : « Liberté ».

Un commentaire ? denis.mahaffey@levase.fr

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Du bon temps au Bon Coin

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L'art du jazz

L’un prend la clarinette, l’autre lève les mains au-dessus du clavier de piano. « All of me , vieux standard de Gerard Marks and Seymour Simon qui ouvre le récital, est une chanson d’amour plutôt lugubre, appelant le/la bien-aimé/e à achever le processus de possession amoureuse. Daniel Amadou à la clarinette (*) et Ludovic Signolet au piano en font un éloge joyeux et espiègle de la vie. Ils jouent dans la petite salle de restaurant, en forme de croissant autour du bar-comptoir, du café associatif Au Bon Coin à Soissons. C’est la deuxième fois qu’ils s’y produisent.

Daniel Amadou

Ecouter la première chanson telle qu’ils l’interprètent, c’est faire une balade dans un bosquet familier, accompagné par un jeune garçon. Le sentier suit son chemin, mais le gamin gambade de chaque côté, en courant, en ralentissant, en accélérant, en s’arrêtant, en sautillant. Voilà qu’il grimpe sur un arbre, puis saute à pieds joints. Puis saisit une branche au dessus de la tête et s’y balance longuement. Son inventivité est sans limite.

Ludovic Signolet

Pour chaque numéro Daniel et Ludovic jouent ensemble, puis chacun fait un solo, puis ils reprennent ensemble. Il s’installe dans la salle une ambiance de bien-être. Le public tape du pied par terre ou des doigts sur la table. La musique est mélodieuse et badine.

Daniel chante aussi parfois, d’une voix un peu effacée, légère, intime, de petits interludes entre les exubérances de la clarinette.

Le programme est éclectique : jazz et folklore antillais, thèmes sud-américains et, à la demande d’une auditrice, Petite fleur de Sidney Béchet (c’est en écoutant cet artiste que Daniel a voulu devenir clarinettiste). Pour finir, une version dansante de I’m beginning to see the light. Pour tout terminer, en bis, le non moins bondissant Hello ! Dolly.

Ensuite, et c’est un atout du Bon Coin, la musique cède la place à la gastronomie : les chaises sont remises en place autour de la dizaine de tables, et le dîner est servi. Aux musiciens aussi.

Pour commenter : denis.mahaffey@levase.fr


(*) Daniel Amadou est également sculpteur. Voir La clarinette et l’ardoise.

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Un concert en trois mouvements

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L'art du duo violon/piano

Renaud Capuçon avec Guillaume Bellon

Depuis trois ans le grand auditorium de la Cité de la Musique était parsemé de fauteuils vides. Le « concert Capuçon » les a remplis, au point de faire attendre dehors les imprévoyants, dont seuls quelques-uns ont pu se glisser au dernier moment dans les quelques places réservées mais pas prises.

Le violoniste Renaud Capuçon a été rejoint par Guillaume Bellom au piano pour un récital de sonates de Richard Strauss, Debussy et Prokopiev.

Un concert peut être structuré dans l’ordre chronologique des compositeurs. Pour ce concert, l’ordre reflète plutôt la progression stylistique historique. C’est par la sonate op.18 de Strauss que le programme commence. Cette œuvre, d’une difficulté technique redoutable – les spectateurs de la CMD pouvaient s’en rendre compte en regardant – est d’inspiration Romantique allemande, avec ses grandes envolées lyriques.

Debussy, né pourtant deux ans avant Strauss, illustre la fragmentation de ce style : à la place de la structure cohérente d’avant, sa Sonate n°3 est une mosaïque d’émotions et idées qui se bousculent, dans une modulation constante de ton, de tonalité, faisant entrer la musique dans un monde sonore impressionniste qu’il a été le premier à entendre et à traduire. Le Romantisme planant de Strauss est remplacé par l’incertitude, la douleur, la gravité – la sonate a été écrite en 1916, en pleine guerre mondiale. C’est la dernière grande composition de Debussy, mort deux ans plus tard.

La troisième sonate de la soirée, n° 2 op 94bis(*) de Prokofiev, dépasse – ou plutôt fracasse – les subtilités tonales de Debussy. Le compositeur veut surprendre, en cherchant l’inattendu, les discordances, les rythmes cassés. Il revendique cette attitude : « Le mérite principal de ma vie (ou, si vous préférez, son principal inconvénient) a toujours été la recherche de l’originalité de ma propre langue musicale. J’ai horreur de l’imitation et j’ai horreur des choses déjà connues. »

Renaud Capuçon et Guillaume Bellom ont suivi cette évolution à épisodes comme s’ils étaient totalement acquis à chaque étape, et en passant tout simplement de l’une à l’autre. Ils arrivent ensemble à révéler le contenu de chaque élément, le détail et la structure, les changements de ton, d’humeur. Tous les deux font plaisir à voir : comme des danseurs classiques, ils dissimulent l’effort nécessaire pour faire les mouvements des mains sur leur instrument, paraissant toujours sereins même aux passages les plus agités. Chacun a des gestes personnels : Guillaume Bellom fait parfois une sorte de « haut les mains » gracieux au dessus du clavier ; pendant les passages pour piano solo, Renaud Capuçon retourne parfois son instrument et examine le dos, comme s’il cherchait le nom ou la marque du luthier.

Les yeux souvent fermés, Renaud Capuçon joue toujours avec une grande intensité (qui n’empêche pas l’aisance et la souplesse corporelles). Guillaume Bellom au piano n’empiète jamais sur le rôle du violon, mais ne s’efface jamais non plus, toujours à la bonne place dans le duo.

Le programme conclu, les deux musiciens se sont remis trois fois à leurs instruments. Smile, écrite par Chaplin pour son film Les temps modernes, Vocalise de Rachmaninov, et un extrait de la bande sonore de Morricone pour le film Cinema Paradiso, ont permis au public de se détendre après la concentration demandée pendant le récital – et d’être ému autrement.

denis.mahaffey@levase.fr


(*) C’est à la demande pressante du violoniste russe David Oistrakh que le compositeur a transcrit la sonate, d’abord écrite pour piano et flûte (d’où le « bis » après « op.96 »). La nature différente des deux instruments peut être appréciée en écoutant les deux versions l’une après l’autre.

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