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Le chien aux camélias

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Le Vase des Arts continue à s’aventurer au-delà de son cadre habituel. Ce texte est une version remaniée d’un écrit autobiographique de 2008 dans Marque-pages Soissons. Mérite-t-il l’étiquette Art de l’architecture hantée ?
Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr


Un manoir vide ; un chien traumatisé ; une opulence florifère.

A Limavady (*), près de la côte nord de l’Irlande, le manoir abandonné de Roe Park surplombe le Roe, aux eaux roussies par les tourbières de montagne. La famille qui y avait habité portait un nom germanique (une histoire de jeune fille de bonne famille irlandaise et de maître à danser allemand, à remplir un roman sentimental). Je passais mes vacances chez ma tante tout près. A la recherche de frissons, j’ai convaincu ma cousine de relever un défi : y pénétrer par effraction la nuit.

Comme à chaque sortie, nous amènerions les deux chiens de la maison, un colley énergique et un vieux « lurcher » (croisé d’un lévrier avec un colley, connu pour être le chien des braconniers). Ce Monty avait été recueilli après de si mauvais traitements qu’il se mettait à trembler au son d’une voix élevée, même si elle ne le visait pas. J’avouerai, ici, avoir parfois crié quand j’étais seul avec lui, rien que pour le voir s’aplatir obséquieusement. Pourtant j’étais toujours partant pour le porter au retour de nos randonnées trop longues, grosse masse glissante dans mes bras.

Une lampe de poche à la main et un creux dans la poitrine, signe de l’exultation teintée d’appréhension que reconnaîtront d’autres adeptes de la transgression, nous avons trouvé une porte de service laissée ouverte et, après avoir traversé les cuisines, nous sommes trouvés dans les salles de réception, salons, salle à manger et autres pièces en enfilade. Même vidés de tout meuble ou objet personnel, leur largeur, longueur et surtout hauteur sous les plafonds moulurés – et les ombres que levait notre humble lampe – faisaient flotter si ce n’était que l’idée de ceux et celles qui y avaient vécu, marchant, s’asseyant, conversant, pourquoi pas dansant, les hommes raides dans leurs habits, les femmes gracieuses en longues robes flottantes (notre imagination n’avait que le cinéma pour l’alimenter en images). Ce passé qui aurait pu laisser ses traces à l’intérieur du manoir nous a rendus inhabituellement muets.

Entre les deux ailes, l’entrée ronde s’ouvrait sur un grand vestibule. Au fond l’escalier montait jusqu’à un demi-palier, d’où il se séparait augustement en deux volées face à face. Suivis par les chiens, impressionnés eux aussi, nous avons monté les marches, presque timidement. Devant le noir intense qui nous attendait en haut, nous avons adopté un comportement qui nous servait toujours dans de telles circonstances, c’est-à-dire une hilarité paniquée. Nous étouffions sans conviction nos fous rires, de peur que la poussière qui adoucissait toutes les surfaces ne se soulevât en tourbillons, qui prendraient des formes spectrales guettant la venue de jeune chair.

Nous n’avons inspecté qu’hâtivement quelques grandes chambres ; le courage nous a manqué pour nous engager sur le petit escalier en bout de couloir montant au second étage, dont nous redoutions le couloir nécessairement long, étroit, avec beaucoup de portes ouvertes ou fermées ou, encore pire, entrebâillées.

La décision de redescendre au rez-de-chaussée a soulevé un autre instinct, fatal celui-là à toute tentative de maîtrise, celui de prendre nos jambes à notre cou. Il fallait rester imperceptibles aux présences désincarnées mais qui pouvaient nous toucher les cheveux avec leur doigt, ou même encercler le poignet pour nous retenir. Ne nous traîneraient-elles pas jusqu’au troisième étage ?

Nous nous sommes bousculés pour être le premier à s’engager dans la cage d’escalier. La lampe est tombée, la panique nous a saisis tous les quatre. Monty a dérapé sur ses griffes allongées et a dévalé toutes les marches, en ayant la peur de sa vie, après tant d’autres.

Calmés en bas, car le rez-de-chaussée semblait plus sûr, presque familier, nous avons passé une porte au fond de l’aile gauche, et nous sommes trouvés dans une serre, appentis altier au toit en verrière courbe. Nous y avons trouvé une image d’opulence et de prodigalité naturelle qui dépassait toutes nos références en la matière, et qui a éliminé toute trace de nos craintes. Un camélia, échappé à la discipline jardinière, avait proliféré jusqu’à remplir tout l’espace disponible, jusqu’à pousser contre les verres. Pour avancer nous avons dû à chaque pas écarter les fleurs blanches aux pétales épaisses. Les chiens nous suivaient, le colley bondissant, Monty ventre à terre.

Nous sommes rentrés presque en silence à la maison, la nuit devenue un allié en plein air, le contraire de son jumeau visqueux qui occupait le manoir. Nous avons dormi dans une innocence que cette violation de domicile n’a pas atteinte.

Ce récit de notre bravoure à affronter l’épouvante d’un manoir hanté (dans nos imaginations au moins), et faire revivre une image transcendante d’abondance fleurie, a donc éveillé un moment Monty de son long sommeil enfin apaisé.

Après être devenu un temps hospice pour les vieux de la campagne, Roe Park est aujourd’hui un hôtel quatre-étoiles entouré d’un terrain de golf, là où broutaient les bœufs.


(*) « Saut du chien » en gaélique, par référence à un brave chien qui aurait porté un message à travers une gorge du fleuve local.

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Notes éparses sur une immigration

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Rue Nowy Šwiat à Varsovie, 1864 (Varsovie en photos du 19e siècle, 1970)

Adapté d’un écrit en souvenir des parents d’un ami de Londres.
Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

Ils parlaient en anglais entre eux, les mots ployant sous un lourd accent de l’Europe centrale qu’un imitateur n’oserait pas reproduire, de peur d’être accusé de parodie cruelle. Ils n’avaient jamais bien appris le polonais de leur pays de naissance, et le yiddish maternel s’était barré en chemin.

David et Golda Goldstein. C’étaient les parents d’un ami de Londres. Ils tenaient deux magasins d’habillement féminin dans des banlieues lointaines de Londres, cette ville où tout est lointain. Quand nous nous sommes connus, ils se préoccupaient de ce commerce et de leurs deux fils : mais la grande histoire avait bousculé le passé de chacun. David, sociable et bavard, me racontait des péripéties du sien ; mon ami Bernard confiait des bribes de celui de sa mère, méfiante envers tout ce qui dépassait le cercle familial.

Né à la fin du 19e siècle à Varsovie, alors gouvernorat russe, David se trouve en grandissant devant l’obligation de servir sept ans dans l’armée tsariste. Il décide de quitter la Pologne. Un passeur l’accompagne jusqu’à une haute clôture grillagée. Il l’escalade, saute, et arrive à pieds joints en Allemagne. Il continue jusqu’à chez un cousin à Berlin. Admis tard la nuit dans la cour de l’immeuble, il sonne, est rabroué par son parent furax d’être éveillé et, n’osant plus déranger le concierge, y campe jusqu’au matin.

Berlin n’est qu’une escale. Il poursuit son chemin jusqu’à la mer du Nord et atteint l’Angleterre. A l’Immigration on regarde l’orthographe inextricable de son nom – on en a l’habitude – et tranche : il s’appellera désormais “Goldstein”.

Il s’établit marchand en plein air dans les miséreux quartiers Est de Londres, où les immigrés juifs s’entassent. Deux cousins font de même dans d’autres quartiers défavorisés, un troisième exerce à Leeds dans le Yorkshire. David affiche fièrement sur un calicot “Goldstein, habits à prix étudiés pour la femme élégante ; succursales à Poplar, Isle of Dogs et en province”.

Il épouse Golda, partie elle aussi de la Pologne avec ses deux sœurs, dont l’une a opté pour New York et l’autre Paris. J’ai connu celle-ci. Elle habitait Montmartre, une rue mal famée mais dont les habitants l’avaient sauvée des rafles. Adolescent, Bernard avait été envoyé à Paris pour apprendre le français chez ses cousins. Il était rentré sans ajouter un mot à son vocabulaire français, mais se débrouillant désormais en yiddish.

Mais la Première Guerre arrive, et en 1917 les autorités britanniques mettent David devant un rude choix : servir sur le Front en France ou dans un régiment d’étrangers chargé – excusez du peu – d’écraser la révolution bolchévique en Russie. David se résigne à chasser les Rouges. Sous des officiers anglais, ils débarquent d’un destroyer à Archangel sur la mer Blanche, où la situation est si chaotique que navire et encadrement déguerpissent aussitôt, les abandonnant sur le quai.

David part à pied vers le Sud, s’improvisant boulanger itinérant pour vivre. Au cours des trois ans de son trajet, la Russie devient l’Union soviétique. Il arrive enfin à Constança sur la mer Noire. Il monnaie son pantalon de rechange contre une place sur un bateau en partance, tellement vétuste qu’il coule dans le port. David regagne la terre ferme à la nage.

Pour retourner en Angleterre il a besoin de papiers. Il rejoint enfin sa femme sous les auspices de la reine Wilhelmine des Pays-Bas, émue par le sort de ces réfugiés devenus apatrides.

La famille occupe un appartement lilliputien dans l’East End pauvre. Deux fils naissent, Sam et puis Bernard, qui me racontait une vie faite de traditions et habitudes juives, religieuses et laïques. Aux mariages, le maître de cérémonie, insérant l’enveloppe cachetée de chaque invité dans une urne, annonce d’une voix tonnante que tel « grand manitou des affaires » fait don « d’une grosse somme ». Pauvres comme Job, ils n’y mettent que quelques pennies. Dans la rue après la réception, les mariés jettent des sucreries aux enfants. Moins recommandable, une salle de cabaret yiddish où « tu devais faire attention, sinon quelqu’un pisserait dans ta poche.”).

Au prix d’un dur labeur, David et Golda font très modestement fortune. Quand je les ai rencontrés ils habitaient une petite villa d’une banlieue respectable. Le fils aîné Sam travaillait dans le commerce à Paris, Bernard gérait les boutiques.

David Goldstein est mort dans les années 70, Golda dans les années 80. Ils ne sont jamais retournés en Pologne, mais ils ont visité Israël plusieurs fois.

J’avais rapporté d’un voyage en Pologne un livre d’images anciennes de Varsovie. David les a scrutées, se rappelant sa réputation de titi varsovien bien nippé. Golda rôdait, ronchonne. Elle est intervenue : “La Pologne peut aller se faire voir !”

Sa pure haine me revient lorsque des expatriés comme moi se délectent de nostalgies qui nuancent nos exils en douceur.

Marque-pages Soissons, 2012

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365 words a day x 365 times a year

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts

A l’intention des anglophones, anglicistes, étudiants et baragouineurs d’anglais

James Robertson, né en 1958, est l’auteur écossais de nombreux romans, dont plusieurs sont traduits et publiés par les Editions Métailié. Le petit format n’est pas sa spécialité – And the land lay still, panorama de l’Ecosse entre l’après-guerre et la veille du référendum sur l’indépendance en 2014 (*), contient 700 pages.

Photo Marianne Mitchelson

Mais en 2013 il s’est donné un défi qui ferait penser à Queneau ou Perec par les contraintes qu’il s’impose : écrire chaque jour de l’année une nouvelle contenant exactement 365 mots. Son éditeur les a publiées en ligne le long de l’année 2014 avant de les réunir dans un volume, 365 stories.

Il y en a de tous les genres : satires, élégies, fables, observation sociale, étude de relations, fantaisies, souvenirs de voyages, science-fiction, contes de fée, anecdotes. Pour certains dialogues l’auteur emploie le dialecte de la Basse-Ecosse (à ne pas confondre avec le Gaélique, langue celte de la Haute-Ecosse). Ses nouvelles amusent ou émeuvent, rassurent ou déconcertent. La règle du nombre de mots confère une acuité sur chacune sans empêcher la diversité de rythmes. Parfois un texte constitue un éclat de mots comme un tesson de verre ; parfois il est à l’échelle d’un roman.

Le violoniste écossais traditionnel Aidan O’Rourke a ensuite écouté les nouvelles le long de 2016, en composant chaque jour une mélodie, qui est plus une exploration du texte qu’un accompagnement. C’est en 2019 qu’ensemble James et Aidan se lancent dans l’enregistrement des textes et de la musique, en faisant intervenir aussi d’autres lecteurs et musiciens. « Une entreprise herculéenne » selon James.

Les nouvelles et mélodies sont publiées sur le site quotidiennement tout le long de l’année 2020. Il suffit de s’inscrire ici pour les recevoir gratuitement et vivre au rythme de ces écrits miniatures qui englobent toute l’expérience d’être humain.

Elles sont en anglais, ce qui leur donne un intérêt non seulement littéraire mais pédagogique pour ceux qui ne sont pas de langue anglaise. On peut lire ou écouter la nouvelle du jour, ou lire en écoutant. La musique est à entendre à part ou en accompagnement du texte.

Les phrases en dialecte écossais peuvent dérouter : « feart » au lieu de « frightened », « ken » au lieu de « know », mais elles donnent de l’authenticité à l’ensemble.

James Robertson soutient cette proposition pour les lecteurs du Vase Communicant/Vase des Arts. Un retour sur l’expérience serait apprécié. Des commentaires et questions sont à envoyer à denis.mahaffey@levase.fr.


(*) L’indépendance a été rejetée par 55.3% contre 44.7%, mais le Brexit a changé la donne, et le gouvernement écossais appelle à la tenue d’un nouveau référendum.

Site : 365 : Stories and Music

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Actualités

Le Vase des Arts communicant

Denis MAHAFFEY

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L'art de demander un avis

L'exotisme tout près : un lac du camping de Berny-Rivière

Le prochain sommaire du contenu du Vase des Arts, supplément en ligne du Vase Communicant, sortira le 2 septembre avec le numéro 278 de son grand frère.

L’entracte estival sert à chacun pour ralentir ou presser le pas, aller ailleurs ou rester sur place, réfléchir au lieu d’agir ou agir au lieu de cogiter, faire selon ses envies en mettant les obligations de côté. Bref, changer de rythme et ainsi de point de vue.

Ce serait le moment pour demander aux lecteurs de cette chronique d’y penser et, s’ils veulent bien, s’exprimer à son sujet, en écrivant à l’adresse denis.mahaffey@levase.fr, ou en mettant un message sur la page Facebook  du Vase des Arts.

– Qu’aimeriez-vous y voir de plus, ou en moins, ou d’autre ?
– La fréquence des articles vous convient-elle ?
– Préférez-vous les présentations d’événements (en amont) ou les comptes-rendus (en aval) ?
– Le niveau d’analyse des événements vous satisfait-il, ou aimeriez-vous une approche plus fouillée ? Ou moins fouillée ?
– Auriez-vous d’autres suggestions ?

Ces réactions éventuelles aideront à ajuster le ton et la démarche pour mieux poursuivre l’objectif : accompagner la vie des arts – dont « l’art de la vie » – autour de Soissons, à l’occasion plus loin. L’intention est de dépasser le niveau « information culturelle » en cherchant à percevoir la signification des sujets abordés.

Par ailleurs le Vase Communicant continuera à publier des articles du Vase des Arts, et ses « Etoiles » proposant un choix parmi les spectacles et événements à venir.

Que la pause d’été apporte des idées, de l’énergie, des envies pour accueillir activement la rentrée 

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FERME DE LECHELLE – Vente à la ferme
JEROME TROUVE – Hypnose

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