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Exposition

Le peintre des têtes trilobées

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L'art de la peinture

Une ligne strie chaque visage de haut en bas, comme s’ils avaient tous été blessés dans un duel. Mais Emmanuel Lemarignier, qui les a imaginés, voit autre chose : « Il y a trois têtes. » Il faut regarder de plus près : la moitié du visage est cachée par son propre profil, le crâne les encadre.

La toile, qui mesure 1m30 sur 1m95, occupe un pan entier du mur de la salle de séjour chez l’artiste, dans une maison du nouveau lotissement sur le site de l’ancienne « Cité »au-dessus de la verrerie de Vauxrot à Cuffies.

Le Banquet est une évocation de la Saint-Sylvestre célébrée au café d’un hameau de Fère en Tardenois, avec « une pointe de souvenirs de fêtes champenoises ». Autour d’une immense table les fêtards, assis ou debout, s’en donnent à cœur joie dans une ambiance exubérante, voire dévergondée. Au fond, des couples et groupes discutent ; un homme s’est endormi sur la nappe à carreaux rouges et blancs ; une femme à moitié sous la table montre ses fesses et les jarretelles. Au premier plan, de chaque côté, se rassemblent les gens à la tête trilobée. Leurs regards en coin, ou détournés, créent une ambiance de folie, d’anxiété, même de perte de la raison. Le tableau interroge : quel lien se dessine entre ces êtres bizarres et la bizarrerie du spectateur ? Pour l’artiste sa source vient « d’un rêve de souvenirs, perdu dans ses pensées… ».

Emmanuel Lemarignier est né à Nogent-sur-Marne en 1965 ; plus tard la famille est venue vivre dans le Tardenois. Depuis 1996 il habite Soissons.

La lune blanche

Enfant, il a « toujours écrit, toujours dessiné ». Son père était tailleur de pierre, et Emmanuel l’a suivi dans ce métier, jusqu’à ce qu’un accident de travail mette fin à cette activité très physique, et il est devenu formateur en taille de pierre à l’Unité d’Apprentissage Horticole de Laon.

Il a commencé à peindre en 1984, s’engageant dans « un essai, une recherche de technique, une découverte de teintes, de textures. Je cherche à aller vers la perfection. »

Ses toiles sont empilées derrière un chevalet qui porte une très grande image du Christ sur la croix, vu d’en haut comme dans le tableau de Dali, mais d’une tout autre ambiance, plus chaude, moins distanciée. Il sort d’autres toiles.

Son style peut être hyperréaliste, comme dans un portrait de petite fille, d’une exactitude photographique. Il avait fait le portrait d’un homme récemment décédé, à partir d’une minuscule photo d’identité. A la vue du résultat, la famille de la personne s’est mise à pleurer.

L’investissement dans ce qu’il fait et peint est profond. Il le définit : « Il y a un morceau de mon âme qui va dans chaque peinture. »

En tant que tailleur de pierre, Emmanuel Lemarignier a laissé beaucoup de traces, telle une fontaine blanche, des colombes perchés sur le pourtour. Il a travaillé aussi à Notre Dame de Paris, avant l’incendie devastatrice.

Il a exposé ses tableaux au Salon des Indépendants de Paris en 2017, 2018 et 2019. Mais il cherche d’autres lieux d’exposition, le problème de tant d’artistes. A présent quatre toiles sont accrochées dans la petite galerie du café associatif Au Bon Coin à Soissons. Le Banquet dépasse la capacité de l’espace disponible, mais elles comprennent l’image du Christ crucifié, et La lune blanche, où d’autres têtes trilobées se serrent, comme peureux sous le clair de lune.

Un autre tableau montre un canot dans lequel s’entassent des corps assis. Sous le bateau, l’eau est pleine de noyés qui flottent debout. A côté, signe d’une autre activité de l’artiste, un long poème intitulés Les exilés de l’émigration.

Il y a aussi une tête du Christ à l’air abattu, mais dont la couronne d’épines pourrait être aussi des lauriers d’un vainqueur, selon le regard du spectateur. Chacun voit dans un tableau l’image qu’il porte dans sa propre tête.


Emmanuel Lemarignier, Au Bon Coin jusqu’au 6 février. Les dimanches 23 janvier et 6 février, l’artiste accueillera les visiteurs entre 14h et 18h.

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Exposition

Journée internationale des Femmes : photos et événements au Bon Coin

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L'art de la photo entre autres...

« Belles dans ce qu’elles font » : Anne Miranda, présidente du café associatif Au Bon Coin, voit ainsi les femmes photographiées pour l’exposition « éphémère » qui marquera la Journée Internationale des Femmes. Femmes actives, agissantes, prenant leur place dans le monde du travail, à la maison, en famille, accueillant, aidant, secourant ; ou dans des situations difficiles, victimes de guerre, réfugiées, exilées, mais gardant la tête haute, avec une fierté affichée ou intérieure, et une volonté qui les soutient

Du 8 au 12 mars, la partie restaurant des locaux deviendra une salle d’exposition d’images prises à travers le monde par Thierry Birrer, Anne et Joaquim Miranda et deux jeunes photographes, Manon Deglos et Jerry Malanda. Celles de Thierry Birrer ont été prises pendant des voyages en Grèce, Kurdistan, Syrie, Congo ; celles de Joaquim et Anne Miranda à Madagascar.

Pendant l’exposition, ceux qui déjeunent au Bon Coin côtoieront ces femmes si diverses, mais qui partagent le même destin, celui d’être une femme.

Ce n’est pas tout. Anne Miranda a confié au Vase Communicant, avec un embargo sur le détail, que de « mini-événements » inattendus auront lieu aux heures de repas, en extension des images de femmes peuplant l’endroit.

De telles actions se succèdent au Bon Coin, lectures, conférences, ateliers et expositions, le trait d’union étant l’engagement de ses membres dans l’accueil, l’écoute, le partage et l’entraide. Anne Miranda l’exprime ainsi : « Vivre nos valeurs sans les imposer. »

Des photos de Thierry Birrer, Joaquim et Anne Miranda. Cliquer sur chaque image.

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Exposition

Daniel Amadou : l’art brut au Bon Coin

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L'art de la sculpture

Daniel Amadou et son toucan, qui agite la main, ou fait de l’autostop, ou un pied de nez à son créateur.

Daniel Amadou, sculpteur et clarinettiste de jazz, exposera 14 œuvres récentes au café associatif Au Bon Coin. Il a choisi des compositions récentes, les regroupant selon leur « convergence » par groupe de deux ou trois.

Ses explorations et inspirations s’expriment dans « l’art brut ». C’est Jean Dubuffet qui a proposé cette définition de l’art de personnes exemptes de culture artistique. Le terme a évolué, et désigne l’art qui se tient en dehors des normes et écoles, le jaillissement d’idées, sans chercher à mettre en avant l’habileté artistique.

Portrait de Camille Claudel

Daniel Amadou emploie des ardoises de récupération, qu’il peint, scie ou perfore, et des ustensiles de cuisine et des fragments d’appareils. Le résultat interpelle le spectateur, privé de ses références culturelles et qui doit réagir en direct à ce qu’il regarde.

Deux portraits de tête, chacun peint sur une ardoise encadrée par un plateau de cuisine peint en blanc montrent un frère et une sœur. Camille Claudel est séparée en deux par une ligne, le cartel indiquant « La folie coupe en deux – et même plus ». Deux croix projettent des tempes de Paul Claudel : des emblèmes du Christ à la place des cornes du Diable.


Daniel Amadou, Au Bon Coin du 25 fév. au 25 mars. Vernissage le 24 à 19h.
L’artiste sera sur place l’après-midi du dimanche 6 mars.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n° 328.]

[21/02/22 : date de fermeture de exposition rectifiée : 25 mars.]

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Exposition

Deus ex machina : l’avenir numérique de l’humanité

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L'art du numérique

Cet article paraît dans le Vase Communicant n°325. Il est suivi ici d’un résumé par le guide-conférencier Erick Balin de la conférence donnée le 15 novembre par le commissaire Clément Thibault.

Artistes Nicolas Gourault et Antoine Chapon

Y a-t-il une vie après la mort ? C’est une des questions auxquelles l’exposition Deus ex machina esquisse une réponse, mais une réponse numérique qui romprait les horizons de l’humanité. Les œuvres exposées sont au point de rencontre des technologies, outils de cette transformation, des sciences de la communication qu’elles véhiculent, et de la condition humaine. C’est-à-dire le numérique, la cybernétique, et la métaphysique.

La triple exposition, un événement majeur pour la ville et le début de tout un programme, dont une seconde exposition en 2023, occupe le musée Saint-Léger, l’Arsenal, et la chapelle Saint-Charles.

Elle s’accompagne d’un discours enveloppant et fascinant, émanant de Clément Thibault, commissaire scientifique à côté du directeur des Musées de Soissons Christophe Brouard. Le texte s’égrène sur de grandes affiches à l’entrée de chaque section et sur les cartels à côté de chaque tableau, sculpture, écran. Ses textes denses présentent la thèse qui sous-tend les œuvres, selon laquelle les avancées exponentielles du numérique ne vont pas balayer les mythes et croyances humains, elles les révolutionneront.

Les devins, clairvoyants, même les grands-mères qui lisent l’avenir dans le marc de café, seront remplacés par des algorithmes et les bases de données. Sur Métaverse, nouvel avatar de Facebook, chacun pourra se téléporter comme un ange, allant où il veut à la rencontre des autres. L’intelligence artificielle deviendra toute puissante, omniprésente, qualités réservées auparavant à Dieu. Quand l’information devient la base de tout, elle reproduira la foi panthéiste. Quand le cerveau pourra être téléchargé pour poursuivre son activité, la vie survivra au-delà de la mort.

Une toile de la série des quatre Cam Girls de l’Apocalypse de Lucien Murat

Mais cet arrière-plan foisonnant ne s’attribue pas la priorité. Les œuvres dont Deus ex machina est composée ne sont pas là pour illustrer ni pour confirmer les arguments exposés. Les commissaires ont rassemblé des œuvres d’artistes qui se laissent inspirer par le potentiel artistique du numérique.

L’aspect le plus séduisant des œuvres est leur humour. Rien n’est lourdement démonstratif.

La provocation est assumée. A l’Arsenal, une installation en verre de Davide Balula émet les fluides corporels recueillis en laboratoire : des larmes s’égouttent d’un tube. L’émotion devient une matière première.

Le bras nord du transept de Saint-Léger contient une haute croix bleue de Felipe Vilas-Boas, au sommet courbé. C’est le « f » de Facebook. Rajout espiègle, et défi au passé sacré des lieux : la photo d’un homme barbu qui traîne cet emblème sur le dos, le socle par terre derrière lui.

En face, chaque case du columbarium de Yarisal & Kublitz contient une boule de silicone percée d’une clé USB. Imaginons que ces clefs contiennent les passés humains « abandonnés au fil des jours dans la nébuleuse des data centers ». Pourquoi ces consciences humaines ne se ressusciteraient-elles pas, comme dit le Credo ?

Deus ex machina, jusqu’au 30 janvier 2022.

Une visite virtuelle de chaque lieu d’exposition est disponible :  Arsenal  Abbaye Saint-LégerChapelle Saint-Charles

[Qu’Erick Balin,  au service du Patrimone de Soissons, soit remercié d’avoir partagé ses connaissances en art numérique. Avec Meike Esquevin, guide-conférencière aussi, il assure les visites guidées de l’exposition.] 

 

 


De quelques points de collusion entre la technologie et la spiritualité, incarnés par l’art

Résumé de la conférence donnée par Clément Thibault, commissaire de l’exposition, le 15/11/2021.

Introduction du contexte de cet intitulé en lien avec l’exposition Deus ex Machina

Deux faits récents viennent donner raison à la thématique de cette exposition :

  1. La récente évolution de Facebook vers Méta, présenté par Marc Zuckerberg comme le futur d’Internet. Le Métavers ressemblera à un hybride des expériences sociales en ligne d’aujourd’hui, étendu en trois dimensions ou projeté dans le monde physique. Il créera la sensation d’une présence en pleine virtualité. Il promet un futur où nous pourrons nous téléporter sous forme d’hologramme au bureau, à un concert ou chez nos parents. Méta devient créateur d’une nouvelle réalité sensible mêlée à la nôtre. Magie et divin s’y télescopent.
    Lien avec la chapelle St Charles, chapelle des mondes virtuels et flottants, et Hugo Servanin. Ses œuvres génératives créées par les algorithmes qui décomposent et recomposent les images pornographiques circulant sur le net (estimées à plus de20% de la bande passante), qui deviennent des images liquides.
    Ces images témoignent d’un monde liquide, une société dite moderne-liquide, où les situations dans lesquelles les hommes se trouvent et agissent se modifient avant même que leurs façons d’agir ne parviennent à se consolider en procédures et habitudes. L’ère liquide des consommateurs s’est substitué à l’ère solide des producteurs et a fluidifié la vie, devenue frénétique, incertaine et précaire, rendant l’individu incapable de tirer un enseignement durable de ses expériences en raison du changement constant du cadre et des conditions dans lesquels elles se sont déroulées.
  2. Elon Musk (SpaceX, Tesla, Solar City), dont le but de sa vie est de faire de l’humanité une espèce interplanétaire, craint que l’humanité ne s’apprête à vivre des jours sombres, voire à disparaître du fait de l’avènement de l’intelligence artificielle et de robots de plus en plus intelligents.
    L’idée d’une colonie terrienne sur Mars qui pourrait par la suite revenir sur Terre pour la re-coloniser en cas d’extinction ou de catastrophe nous ramène à l’Arche de Noé.

On peut en tirer deux constats qui se retrouvent tout au long de Deus Ex Machina :

  1. Bien qu’elle se revendique laïque, sécularisée et rationnelle, notre société reste pétrie de discours magico-religieux, plus diffus dans la société au travers de résurgences, citations et réécritures.
  2. Les nouvelles technologies ne sont pas que des outils, des moyens (medium en anglais), elles s’accompagnent de discours, de mise en récit du monde.
    L’exposition Deus ex Machina offre ainsi une déambulation dans ce qui relevait encore récemment de la science-fiction et qui s’est aujourd’hui actualisé, en particulier dans ses fondements spirituels.
    L’expression Deus ex Machina est à entendre dans son acception littérale : Dieu sorti de la machine. Les artistes illustrent les rencontres de technologies et de concepts métaphysiques. On y retrouve pêle-mêle des discours néo-spirituels, des récits de nouvelles chapelles contemporaines du développement de l’informatique, et des échos du choc esthétique généré par internet au travers du web depuis les années 90.

Deux de ces discours représentatifs :

  1. Le transhumanisme, mouvement qui mise sur les progrès de la biologie et de l’intelligence artificielle (IA) pour permettre à l’humanité, individuellement ou collectivement, de se transformer, se dépasser pour créer un transhumain aux capacités supérieures. Décuplement des facultés intellectuelles, cognitives, mémorielles et physiques par l’intermédiaire d’une fusion entre l’homme et la machine tout en supprimant le vieillissement et la mort.
  2. La singularité technologique, un concept selon lequel l’évolution technologique de notre civilisation va atteindre un point au-delà duquel le progrès deviendra l’œuvre d’intelligences artificielles, elles-mêmes en constante progression. Cette nouvelle ère verrait la perte de notre autonomie et de notre capacité d’action face aux machines omnipotentes et omniscientes, nous assisterions à un transfert de divinité.

Ces discours sont objets de controverses. Selon Jean-Gabriel Ganascia, les machines restent assujetties aux décisions humaines mises en œuvre dans les algorithmes des phases d’apprentissage, et ne peuvent donc véritablement faire preuve d’autonomie. Nous voilà rassurés, mais en fin de conférence, la question de la présence et du rôle de ces discours dans notre société sera posée.

Deus ex Machina est ainsi l’occasion de faire le point sur un bon nombre des concepts qui se cachent derrière des phénomènes de société s’appuyant sur les nouvelles technologies. C’est aussi la rencontre avec un vocabulaire nouveau ou revisité, global car souvent anglophone, notre nouvel esperanto, parfois hybride, mêlant les langues, comme à la recherche d’une légitimité auprès d’une plus large audience.

Le rapport magique à la technique

L’histoire des techniques depuis le XIX° siècle, observée par des anthropologues (Marcel Mauss, Henri Hubert), des philosophes (Alfred Espinas), établi les liens entre les inventeurs (Graham Bell, Thomas Edison en particulier) et les milieux de la magie et du spiritisme. La magie serait la forme primitive de la technique, elle tend au concret comme la religion tend à l’abstrait. Les techniques apparaissent comme les actualisations concrètes de principes magiques : actions à distance (électricité, son, vision, communications), moyens de transport, vol humain.

La bascule renaissante

C’est à partir de la Renaissance que l’occident prend conscience de l’intérêt de la machine, de son universalité et de ses possibilités infinies. Les carnets d’ingénieurs, comme ceux de Léonard de Vinci, montrent également les ponts que l’époque établi entre la mécanique humaine et la machine. Chez Descartes, on retrouve les mêmes parallèles entre l’homme, les animaux et les premiers automates. « …une horloge montre bien mieux l’heure qu’il est, que notre jugement ne nous l’enseigne. (lettre au marquis de Newcastle)»

Ce regard sur nos mécaniques intérieures forgées d’automatismes est présent chez Valérie Belin, à l’Arsenal, au travers de ses photographies de moteurs, évoquant des viscères de cyborgs ou autres créatures hybrides mêlant l’organique et la technologie.

A ce stade de la conférence, le contexte est posé.

Clément Thibault, en abordant les grands points de collusion entre technologie et spiritualité, se tourne vers Norbert Wiener, le père de la cybernétique (God and Golem, 1964), et Eric Salobir, fondateur du think tank Optic, qui évoquent à la fois l’analogie de situationsayant une dimension religieuse avec d’autres situations appartenant à la science, en particulier la cybernétique, science de la communication et de la régulation entre l’humain et la machine, et la rupture qu’implique l’Intelligence Artificielle dans notre relation au monde et à la spiritualité.

Clément Thibault présente ensuite plusieurs thèmes de l’exposition Deus ex Machina, les mythes de l’art numérique, chacun illustré par des œuvres des artistes invités.

La renégociation des frontières avec la mort
Le mouvement transhumaniste, en parallèle à une recherche d’immortalité biologique, a généré un intérêt vers l’immortalité numérique.
Les recherches en ce sens passent par les avatars post-mortem, clones d’un défunt (Eugenia Kuyda et Replika, exposé à l’Arsenal) permettant de continuer à interagir éternellement avec un miroir du disparu, et le téléchargement des informations contenues dans le cerveau humain vers un logiciel synthétisant et développant une cyber conscience, vie éternelle de l’âme d’un corps dans des enveloppes électroniques.
[Quentin Lannes, The unauthorized portrait of F., the man who wanted to live forever, 2020]
Un avatar vidéo s’interroge sur le désir d’immortalité d’un avatar d’internet.
[Yarisal & Kublitz, FaceBook memorial, 2017]
Un columbarium abritant des rochers miniatures munis de clés USB contenant les profils FaceBook de personnes disparues nous invite à songer au devenir de tous les profils abandonnés au fil des jours dans la nébuleuse des data centers. Un futur lieu de recueillement ?

Désirs oculaires
La futurologie, nouveau nom des oracles, est aussi une des ambitions de l’informatique, marquée dès 1952 par l’Univac qui parvenait à prédire la victoire du président Eisenhower. Aujourd’hui, l’interprétation des signes, comme les vols d’oies sauvages, la lecture du tarot ou l’examen du foie d’un volatile, a fait place à la statistique et au calcul reposant sur les données. Datas que l’on peut collecter, stocker, manipuler, comme récemment l’affaire Cambridge Analytica et l’élection de Donald Trump a montré notre capacité à infléchir le cours des choses depuis le cyber-espace, rendant le futur prévisible.
[Nicolas Gourault & Antoine Chapon, Faces in the mist, 2017]
Un programme de reconnaissance faciale utilisé à contre-emploi se sert de la poésie d’un processus paréidolique pour jouer avec des vues de nuages et des visages de personnages ayant marqué les annales météorologiques par leurs entreprises (Bill Gates, Staline, Howard Hughes…).
[Stéphanie Roland, Eon, 2019, Impressions sur blocs de marbre]
Détournement d’algorithmes prédictifs financiers pour générer des images provenant de photos de villas abandonnées par leurs propriétaires, ruinés par la crise financière de 2008, et gravées sur des fragments de marbre retrouvés sur place.
[Antoine Schmitt, Time shift, 2008]
Sur un afficheur à LED, viennent se télescoper un passé immédiat et un futur proche dans un texte sans fin, nourri de réelles nouvelles d’actualité, conjuguées au futur, qui renvoie le regardeur au contrôle de sa propre destinée.
        [Julien Prévieux, What shall we do next ? 2014]
Un film nous montre des danseurs performeurs interprétant,comme des partitions de danse, les diagrammes de gestes brevetés que nous pourrons être amenés à exécuter lorsque les outils correspondants auront été commercialisés. Cette incarnation de nos gestes à venir nous fournit une réflexion sur nos comportements futurs.

Omniscience & omnipotence des IA, mythe du Golem
C’est en 1955 qu’une réflexion est menée pour trouver une traduction française au mot américain « computer ». Le choix du mot « ordinateur » s’accompagne du constat d’un rattachement théologique de ce terme, déjà présent dans le Littré (adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde), ainsi que des mots qui lui sont attachés (ordiner, ordination).
[Dylan Cote & Pierre Lafanechère, E.M.E.T., 2021]
Le titre fait référence au Golem de Prague dont la légende attribue la création au rabbin Loew, Maharal de Prague au XVI° siècle, qui donne vie à une figurine d’argile en gravant sur son front les lettres « E.M.E.T. », l’un des noms de Yahvé.
Par bien des aspects, le mythe du Golem rappelle celui, plus contemporain, de la machine autonome incarnée par le robot, l’ordinateur et l’intelligence artificielle (IA).
L’IA est entourée d’un imaginaire proche de celui du Golem. L’IA serait la concrétisation d’un rêve, celui de libérer l’homme du travail. Cependant, en s’affranchissant de sa subordination à l’Homme, l’IA deviendrait un danger pour notre espèce.
Robert M. Geraci, professeur d’étude des religions, présente l’IA apocalyptique, espoir que nous puissions un jour télécharger nos esprits dans des machines et vivre éternellement, comme une idée répandue et influente qui touche à tout, de la vision du monde pour les joueurs en ligne au financement de la recherche gouvernementale et à la pensée philosophique, une vision du monde qui façonne notre culture. La rhétorique de l’IA apocalyptique, cyber-théologie, est similaire à celle des traditions apocalyptiques du judaïsme et du christianisme.

L’idée d’animisme cybernétique
Le philosophe David Pucheu rejoint l’artiste Tabita Rézaire autour des aspects animistes de la cybernétique. Si l’animisme est la croyance en un esprit, une force vitale qui anime tous les êtres vivants et les choses, la cybernétique est, selon Norbert Wiener, la science des communications et de la régulation entre l’être vivant, la machine et la société. En faisant de l’information la base de tout, la cybernétique ferait émerger une sorte de néo-animisme, s’imprégnant ainsi de spiritualité.
[Tabita Rézaire, Premier Connect, 2017]
Une vidéo d’une esthétique joyeuse et surannée du web, qui réunit les concepts chers à l’artiste, la décolonisation de l’internet, des alternatives à nos systèmes de communication, des prises de position fermes face au racisme et à la condition féminine. Elle n’oublie pas la physique quantique, le mycélium, internet des forêts, et établi un parallèle entre notre système informatique et les pratiques de divination Ifa des Yoruba basées sur l’interprétation de signes obtenus en manipulant 16 noix de palme, sortes de jetons dont les combinaisons donnent un total de 256 signes divinatoires établissant ainsi une correspondance avec le système binaire et le code ASCII et ses 256 caractères.
[Alice Anderson, Spiritual Machines (Memorisations), 2018]
Les formes évoquent la statuaire cérémoniale et rituelle de certaines ethnies africaines, amérindiennes ou aborigènes. Le rituel d’Alice Anderson consiste à entourer de fil de cuivre des objets de notre quotidien connecté, qui dès lors incarnent une hybridation entre conscience écologique et transhumanisme, anticipant un nouveau monde. Ces sculptures, le télescopage temporel et spirituel qu’elles opèrent, le cuivre placé ici comme symbole de la connectivité du monde, tout cela souligne que notre monde est encore empreint de pensées animistes, renouvelées à l’ère de l’info-sphère.
 [Justine Emard, The Birth of Robot, 2016-2020]
Cette série de photographies, placées à la manière d’un polyptique médiéval ou renaissant, documente l’apparition de deux générations de robots Alter, fruit de la collaboration entre deux laboratoires japonais de recherche en robotique et en IA. L’apprentissage d’Alter II s’est fait par un transfert de mémoire depuis Alter I, évoquant ainsi une réincarnation, une métempsychose robotique.

L’hubris (la démesure) de la recréation de l’humain

” La visée ultime de la biologie doit être la création artificielle d’une substance ayant toutes lespropriétés de la matière vivante ” écrivait le biologiste Jean Rostand en 1945. Effectivement, duGolem de Prague au docteur Frankenstein de Mary Shelley en passant par la Galathée dePygmalion, Ia littérature et la science sont truffées de recréations de la création, de vies artificielles. “La science a fait de nous des dieux, avant même que nous méritions d’être des hommes “ écrivaitégalement Rostand.

Aujourd’hui, certains philosophes appellent à dépasser cette vision mécaniste du monde, proche d’être achevée par la reproduction de l’humain ou sa simulation par la machine. Notre humanité est ainsi au cœur d’une zone de tension : entre I’hubris (l’orgueil et la volonté de suivre le chemin des dieux) de la recréation artificielle de l’humain, et l’impératif de renouveler notre rapport au monde, pour une nouvelle spiritualité, faisant le constat d’une identité hybride, fruit de multiples rapports. Ils appellent ainsi à désanthropocentrer (sortir d’une conception autocentrée sur notre humanité) notre rapport au monde, par exemple à travers la fiction philosophique et féministe de Donna Harraway dans le Manifeste Cyborg, et son fameux ” plutôt cyborg que déesse “. Parallèlement, l’illusion de la recréation de l’humain s’accélère, une humanité d’éprouvette, par le clonage et la bio-chimie technologique.
Les tenants des nouvelles technologies renouvellent un dualisme classique entre le corps (hardware, électronique, robotique) et l’esprit (software, logiciel) que la philosophie contemporaine a tendance à dépasser. Ce dualisme est incarné dans l’exposition Deus ex Machina par la confrontation des œuvres de Yosra Mojtahedi, pur corps et recréation charnelle via la soft robotique (des robots construits en matériaux ou structures souples, élastiques ou déformables) et de Davide Balula, qui a externalisé les fluides humains générés par nos émotions, avec I’œuvre d’Eugenia Kuyda, un programme avec qui converser pour, à terme, simuler sa personnalité au travers d’un avatar post-mortem. Pour Quimera Rosa, c’est avec une expérience d’hybridation « interbioformae », ici végétal-humain-machine, que ce collectif barcelonais veut dépasser les vieilles classifications entre les règnes et les espèces et repense notre identité en termes d’affinités.
[Yosra Mojtahedi, Vitamorphose, 2019 / Les fleurs du printemps jouissant à la naissance d’un merle noir, 2020]
Vitamorphose est une sculpture robotisée en environnement sonore. Constituée de matières souples (silicone), elle réagit aux êtres vivants qui pénètrent la pénombre où elle est installée : leur simple présence va en modifier la structure, l’amener à respirer, à bouger. Ainsi, cette étrange sculpture, d’apparence immobile et éteinte, donne parfois des ” signes de vie, avec une singulière invitation au toucher. Vitamorphose est-elle une étape dans le chemin qui nous amène à la création de vie non-organique, mais consciente ?
[Davide Balula, Série des Outsourced Affects, 2018]
Pour cette série de Davide Balula, salive, larmes, transpiration ou bile ont été reproduites artificiellement en laboratoire. Ces fluides jetables, que le corps produit puis abandonne, circulent via des machines rudimentaires qui reprennent ainsi par procuration le rôle de ces fonctions corporelles, et mettent l’accent sur la reproductibilité de notre corps
[Eugenia Kuyda, Application de création d’avatars post-mortem, Non daté]
Marquée par le décès d’un proche, Eugenia Kuyda crée un alter ego artificiel de son ami en constituant une base de données de tous leur échanges (texto, photos, e-mails, etc…) et en utilisant un réseau neuronal simulant le cerveau humain et sa capacité à combiner toutes ces informations en une réponse réfléchie. À partir de cette expérience, Eugénia Kuyda conçoit Replika, une application qui crée, à partir d’un maximum de données personnelles, des alter ego numériques sous forme de chatbot ou d’avatar 3D pour continuer d’échanger avec un défunt.
[Quimera Rosa, Trans_Plant, 2019]
Quimera Rosa (Chimère Rose) est un laboratoire artistique de recherche et d’expérimentation sur notre identité, le corps et la technologie, créé à Barcelone en 2008. Ses membres, Cé et Klna, s’inspirent de la notion de cyborg définie par Donna Haraway comme ” chimères, hybrides théorisées, faites de machine et d’organismes “, et proposent de penser notre identité en termes d’affinité plutôt que d’identité.
Le projet Trans_plant est la documentation d’un processus d’hybridation plante-humain-animal-machine appelé interbioformae << entre diverses formes de vie », un néologisme créé pour éviter de reprendre les vieilles classifications que les membres de Quimera Rosa souhaitent justement dépasser, comme ” inter-espèces , ou inter-règnes.
C’est aussi un projet aux implications médicales visant à traiter le HPV (papilloma virus humain), principale cause du cancer de l’utérus, grâce à l’interaction d’injections régulières de chlorophylle dans le sang et de la luminothérapie, protocole documenté à l’aided’une puce RFID.
Cé et Kina cherchent ainsi à stimuler et ouvrir notre empathie, à plaider pour une humanité moins monolithiquement humaine, plus en harmonie avec son environnement, en utilisant le corps comme espace de débat public via l’auto-expérimentation.

Les raisons à tout ça.
Clément Thibault conclue en faisant référence :
– aux travaux des chercheurs Jean Mariani et Danièle Tritsch qui nous invitent à faire la part entre une « économie des promesses » et de réelles avancées scientifiques,
– à l’essai de Robert M. Geraci, Apocaliptic AI, qui évoque, entre autres, l’influence de cette nouvelle vision du monde sur le financement des recherches gouvernementales,
– aux réflexionsexistentielles de Marshall McLuhan () « Nous persistons à penser de manière fragmentaire, plan par plan, alors nous pensons mythiquement »,et qui se demande comment comprendre un monde où la science est si abstraite, où les astres chutent en se prenant dans les plis de l’espace-temps, comment comprendre une réalité à 7 milliards d’humains ?
aux propos de Boris Groys (Politique de l’immortalité, 2005) « Oui, toutes ces machines, internet, l’ordinateur, les systèmes digitaux, reprennent l’ancienne mission de la métaphysique. Heidegger a déjà écrit que la métaphysique sera remplacée par la technique. Aujourd’hui le processus est pratiquement terminé. Mais du coup, la technique est devenue métaphysique. »

 

Quelques références :

https://lejournal.cnrs.fr/billets/transhumanisme-de-lillusion-a-limposture
Si les technologies sur lesquelles se fondent les transhumanistes – biotechnologies, intelligence artificielle, neurosciences… – progressent à un rythme très rapide, les prédictions annoncées par ce mouvement ne seraient qu’illusoires et fantasmatiques selon les chercheurs Jean Mariani et Danièle Tritsch qui nous invitent à faire la part entre une « économie des promesses » et de réelles avancées scientifiques.

https://lejournal.cnrs.fr/billets/le-mythe-de-lhumain-augmente
Avec la prolifération des images de cyborgs ou d’« hommes augmentés » (comme dans les films Robocop et Elysium, le jeu vidéo Deus-Ex, ou même le discours de certaines armées sur leurs soldats du futur) et le développement de la confusion entre virtuel et réel, nous sommes englués dans ce que Roland Barthes, dès 1957, définissait dans son ouvrage Mythologies comme « le divorce accablant de la mythologie et de la connaissance ». Pour lui, « la science va vite et droit en son chemin, mais les représentations collectives ne suivent pas ». 04.12.2014, par Nathanaël Jarrassé

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