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Le Vase des Arts

Josquin Desprez après 500 ans

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L'art de la polyphonie

Au-delà de Saint-Quentin, à l’écart de l’étroite route romaine qui traverse la Thiérache tout droit jusqu’à Bavay et même plus loin, le village de Beaurevoir a deux prétentions à la célébrité historique : Jeanne d’Arc y a été emprisonnée en 1430, et Josquin Desprez y serait né (le conditionnel est conseillé) en 1450.

Pochette de l’album, avec le portrait d’un jeune musicien de Leonard de Vinci

Considéré à son époque, à travers l’Europe, comme le plus grand compositeur de l’Ecole franco-flamande, et même de tout le début de la Renaissance, Josquin est mort en 1521. Son quincentenaire est marqué par la sortie d’un recueil de ses chansons, enregistrées par l’Ensemble Clément Janequin que dirige le contre-ténor Dominique Visse, qui l’a fondé en 1978, et qui est responsable de cette initiative.

Josquin jouissait d’une immense renommée, voyageait beaucoup, composait de très nombreuses œuvres. Martin Luther a dit de lui «Il maîtrisait les notes quand les notes maîtrisaient les autres.»

Surtout, il a innové dans la polyphonie – et imposé les formes de la composition polyphonique pour tout le 16e siècle – en augmentant le nombre de voix, dépassant le quatuor habituel. Cette multiplication des voix, comme des fils avec lesquels le compositeur tisse une dense tapisserie, créé un enrichissement sonore aussi innovateur à la Renaissance que le «mur de son» créé par Phil Spector pour les Beatles et Leonard Cohen au 20e.

Les compositions de Josquin se caractérisent par le voile de mélancolie qui les recouvre. Il est sensible même dans une chanson comme Plus nuls regretz, qui célèbre pourtant le traité de Calais de 1507. C’est comme si Desprez avait à cœur d’explorer la nature de la douleur humaine. La beauté transcendante de la polyphonie, des voix qui se croisent, chacune tour à tour dominant les autres puis se retirant, qui s’interrompent, s’interpellent, se soutiennent, est nuancée. Les émotions sont distanciées par une sorte d’ostinato de la tristesse. Et en même temps le chant polyphonique surprend toujours, comme si une série de récitals individuels n’étaient réunis que par une heureuse coïncidence.

Cette musique fait partie du bouillonnement artistique de la Renaissance, un essor animé par les références et valeurs classiques retrouvées. Une révolution technique contemporaine a été l’apparition des premières partitions imprimées, contribuant à leur portée. L’imprimeur anversois Susato a publié des volumes de chansons de Josquin, dont «Le Septiesme Livre» en 1545, d’où la plupart des œuvres de cet album sont tirées.

L’Ensemble Clément Janequin les a enregistrées au château d’Hardelot du Pas-de-Calais, dans son étonnant théâtre en bois qui recrée l’ambiance des salles élisabéthaines de Londres où Shakespeare faisait jouer ses pièces. Une vidéo permet d’assister au travail et d’entendre Dominique Visse parler du compositeur.

L’Ensemble Clément Janequin à la chapelle Saint-Charles, Dominique Visse au centre.

Un projet de cette envergure, qui met en lumière des trésors du passé musical, a besoin de financements extérieurs. L’enregistrement par l’Ensemble, produit par l’agence de musique classique Satirino, est financé par la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Hauts-de-France et l’ADAMI (qui gère les droits d’artistes-interprètes et finance des initiatives).

L’ADAMA, organisme qui encourage les activités musicales dans l’Aisne, a l’intention d’organiser des manifestations autour du quincentenaire de Josquin à l’automne prochain, élargies pour inclure le 900e anniversaire de l’ordre de Prémontré, mettant ainsi en valeur l’important patrimoine médiéval et Renaissance départemental.

Ce grand projet donnera sans doute à l’Ensemble Clément Janequin l’occasion de chanter ces airs «en concert». En 2012 il a donné un récital dans la chapelle Saint-Charles à Soissons. La pureté musicologue du chant polyphonique était égayée par la jovialité des chanteurs. Pour Dominique Visse la seule solution pour partager pleinement ce genre de chant est «d’être plus théâtral que le répertoire ne le demande». L’écoute de ce nouvel album le confirme : c’est un enregistrement, c’est aussi un spectacle sonore.


DM ajoute :
Les origines axonaises de Desprez justifient la couverture de ce lancement dans le Vase des Arts. Il y a un autre lien. Ian Malkin de Satirino est une vieille connaissance, d’abord amicale, ensuite quand il accompagnait à Soissons les musiciens qu’il représentait et que j’entendais en tant que critique.
En septembre 2020 il m’a demandé de traduire en anglais deux chansons de Josquin pour le livret de ce CD (Nuls regretz et Du mien amant).
J’ai lu, relu à haute voix, le sens a émergé mais le langage désuet était déroutant. J’ai fait appel à Martine Besset de Soissons, dont l’érudition comprend une connaissance du Vieux Français – les chansons sont en Moyen Français. Ensemble nous avons longuement détaillé les textes, en faisant des recherches et des recoupements. Parfois nous avons dû nous fier à la vraisemblance.
Sans être chanteurs ni musiciens ni techniciens ni producteurs, nous avons pris part à l’aventure.

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Le Vase des Arts

Un concert : Haydn du début à la fin

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L'art du quatuor

Mathilde Borsarello et Bleuenn Le Maître, violons, Cécile Grassi, alto, Guillaume Martigné, violoncelle

Le mélomane moyen pouvait hésiter avant de prendre son billet pour un concert composé exclusivement des trois quatuors à cordes de l’opus 54 de Haydn. L’événement ne visait-il plutôt les musicologue avec un goût pour l’exhaustivité, heureux de cocher ces œuvres sur leur liste d’écoute ? N’est-il plus attirant de varier le plaisir en choisissant différents genres et compositeurs ?

Mathilde Borsarello, premier violon de Psophos (*), le quatuor qui a donné ce concert à la Cité de la Musique de Soissons, a pris la parole avant de jouer, pour promettre aux auditeurs « des émotions, des surprises ». Voilà la réponse aux craintes de monotonie. Les auditeurs n’auraient pas le temps de s’ennuyer en écoutant Haydn, qui met dans un seul mouvement d’un seul quatuor assez d’idées, de trouvailles pour une symphonie.

C’est précisément dans ses soixante-huit quatuors à cordes (dont il a inventé jusqu’au nom, en commençant par le terme « divertimento a quattro », avant d’adopter « quartett ») qu’il a montré une telle abondance. Comme on dit, il faut « écouter vite » pour ne rien rater de ces richesses.

Les quatuors qui forment l’opus 54, n° 1 en sol majeur, n° 2 en ut majeur et n° 3 en mi majeur, sont des œuvres de sa maturité. Ecrits pour le public de Paris, ils donnent une prééminence au premier violon, au point que les trois autres instrumentistes de Psophos, Bleuenn Le Maître, violon, Cécile Grassi, alto, et Guillaume Martigné, violoncelle, l’accompagnent souvent comme un orchestre le fait pour un soliste.

L’ordre a été modifié pour le concert, en commençant par le n° 2, suivi du 3 et en terminant par le 1. Ce n’est qu’avec le dernier accord de la soirée que les auditeurs ont pu comprendre pourquoi. Le mouvement final est un presto, dont la conclusion monte en puissance, promettant une fin résonnante et définitive. Au lieu de cela, la musique s’arrête. Soudain, comme si les musiciens en avaient assez et déposaient leurs instruments. Le public a ri de la soudaineté. Au lieu d’une fin à la mesure de la force du mouvement, on imagine Haydn choisissant cet arrêt sec, et souriant à l’idée de prendre ses auditeurs au dépourvu.

L’entente entre les membres du quatuor semble non pas seulement parfaite mais cordiale. Leur interprétation est gracieuse, sans emphase, révélant la structure, le sens de ce qu’ils jouent. Fait remarquable : ils ne se regardent apparemment jamais, alors que, privés de direction, les chambristes ont besoin de rester en contact par le regard. C’est une preuve de la longévité de Psophos. Les vingt-cinq ans de son existence ont dû créer un courant de communication à un niveau plus profond, invisible aux auditeurs.


(*) Venu du latin byzantin, le mot « psophos » (ψόφος) veut dire « bruit ou son inarticulé » donc non pas parlé mais musical.

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La fin d’une affaire

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L'art du monologue

Patricia Roland incarne la femme bafouée.

La voix humaine de Jean Cocteau est un défi pour toute actrice. Seule sur scène avec un téléphone, une femme conjure son amant de ne pas la quitter, plaide, pleure, tente de convaincre. En vain. A la fin, incapable d’agir, elle le supplie de raccrocher.

Patricia Roland de la compagnie amateur L’art et la manière, et née à Chivres-Val,  relève le défi, cherchant en elle-même la matière première de son jeu. « Le plus difficile est de faire comprendre ce qui est dit à l’autre bout de la ligne. » Ces autres voix – l’homme, son majordome, la standardiste, une appelante sur une ligne croisée – ne s’entendent que dans les réactions de la femme. « Je suis seule, mais je dois « jouer » les autres rôles. »

Le texte est poignant, pour l’actrice comme pour les spectateurs, car il touche à l’amour bafoué, qu’il soit vécu ou redouté. Mais c’est l’art du théâtre qui, en agitant l’esprit, le libère.

Jean Cocteau a écrit La voix humaine en 1929, et la pièce a été créée par Berthe Bovy en 1930. De nombreuses actrices et cantatrices (pour l’adaptation par Francis Poulenc) se sont mesurées aux exigences de ce texte, au théâtre, à l’opéra ou à l’écran, dont Anna Magnani, Ingrid Bergman, Madeleine Robinson, la soprano Denise Duval, Simone Signoret (qui l’a enregistré sur disque, en exigeant de le lire chez elle, sur son lit, avec son propre téléphone, qui a pleuré en le terminant, et qui a dû être convaincue de laisser diffuser l’enregistrement).

Pour jouer le rôle, toutes ont dû affronter le sujet intime de l’abandon, réel ou craint. Il leur a fallu le courage d’entrer dans la peur atavique d’être laissé seule, cauchemar des enfants, danger perçu ou renié en entrant dans une relation. Etre aimée, puis ne l’être plus. Perdre la dignité, être humiliée.

Pour jouer La voix humaine il n’est pas nécessaire d’avoir vécu le retrait froidement calculé de l’amour. Il faut plutôt ouvrir la porte à ce fantôme universel qui hante l’humain. C’est ce défi-là que relève à son tour Patricia Roland. Comment être la même après s’y être aventurée ?

Selon Jacques Delorme, directeur artistique de la compagnie et metteur en scène de cette pièce, qui a longuement travaillé avec elle, « A la répétition, parfois Patricia pleure, parfois pas. » Son jeu ne devient pas mécanique.

Sur scène, en jouant La voix humaine, Patricia Roland devient le guide pour une visite de la douleur affective humaine.

La voix humaine au Mail les 2 déc. à 20h30 et 4 déc. à 17h15 (Téléthon), et au théâtre St.-Médard le 15 janv. à17h.

[Une version antérieure de cet article est parue dans le Vase Communicant n° 343.]

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Le Vase des Arts

François-Xavier Demaison : la montée en extravagances

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L'art de l'humoriste

Le directeu r de théâtre se souvient de son beau militaire.

La salle du Mail, aussi remplie qu’avant le Covid, a réagi avec enthousiasme dès que François-Xavier Demaison, avec une énergie tonique, a surgi sur scène. La plupart le connaissaient par ses nombreux passages à l’écran ; d’autres attendaient de le découvrir ; combien avaient assisté au Mail à son spectacle de 2008, quand il a raconté sa reconversion de banquier new-yorkais, devenu conscient de la fragilité de la vie, en humoriste ?

Ses qualités dépassent largement celles nécessaires pour un humoriste de série, c’est à dire des flèches (« Un Italien ? c’est un Français de bonne humeur »), une grande aisance d’échange avec les spectateurs, du dynamisme à revendre, ça c’est essentiel, à moins d’exhiber la lassitude existentielle d’un Gaspard Proust (dont le dernier spectacle au Mail s’appelait Pfff !). Il a aussi un fil rouge : dix bouteilles de vin, fabuleuses au point de mériter le jeu de mots du titre : « Di(x)vin(s) » ; chacune mène à l’histoire des circonstances dans lesquelles il l’a bue (avec son père, ou une Américaine survitaminée qui commence chaque phrase par « My Gaaaad !! »).

François-Xavier Demaison se distingue par le rythme qu’il impose à ses récits et à l’interprétation des personnages qui les habitent. Il commence posément, le contexte est mis en place, la distribution précisée. Mais il y a une rapide montée en puissance, et en extravagance. Il pointe l’élément décisif de la personnalité de chacun, le rend énorme, même grotesque. Le public le suit dans son alpinisme du dément.

Le boxeur : “Droite ! Droite : Uppercut !”

En parlant d’une de ses bouteilles il se présente en directeur du théâtre, descend dans la salle, s’insère dans le troisième rang, obligeant les spectateurs à se lever pour passer. Pourquoi ? Il a perdu son chat, en devient presque hystérique, car le minet risque de faire pipi sur le velours. Il enchaîne avec l’histoire de sa rencontre avec un beau militaire pour lequel son cœur avait battu la chamade. Il porte le récit au paroxysme, se penche, le ventre contre le bord de la scène, et invite le spectateur qu’il a désigné à profiter, comme le beau militaire de ses souvenirs, de la situation. Le spectateur s’acquitte honorablement de son devoir en lui mettant généreusement la main aux fesses.

Ceux qui ont vu le spectacle de 2008 ont eu le plaisir de retrouver son vieux boxeur sonné, à l’articulation approximative, à la démarche cahotante. Sa mâchoire inférieure en saillie, il sautille en criant « Droite ! Droite ! Uppercut ! »

Il est absurde, mais il est touchant, voilà ce que François-Xavier Demaison réussit à montrer dans ses personnages ; ils sont caricaturaux, mais attendrissants, ces êtres humains fragiles comme la vie.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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