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Le Vase des Arts

La communauté de Bach et Chopin

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L'art du lyrisme

Réunir Bach et Chopin au même programme pouvait sembler aussi bizarre que d’associer la polyphonie médiévale et Queen. Andrew von Oeyen allait jouer les Suites françaises et l’Ouverture française de l’un, suivies des quatre Ballades du second, pour un concert à la Cité de la Musique et de la Danse de Soissons.

L’histoire du concert commence il y a un an, en septembre 2020, quand ce pianiste américain est venu à Soissons pour enregistrer son nouvel album dans l’auditorium de la CMD de la Danse à Soissons. Sa maison d’édition Warner l’avait recommandée, ayant appris d’un autre de ses artistes, Renaud Capuçon, la qualité acoustique pointue de la grande salle, œuvre de l’architecte Henri Gaudin (*).

Il y a enregistré l’Ouverture française, deux transcriptions de Bach par Wilhelm Kempff, et deux sonates de Beethoven. L’album, sorti en juin 2021, s’intitule Bach & Beethoven. Andrew von Oeyen explique ses choix. « Quand la pandémie du Covid a frappé, c’est Bach qui m’a le plus attiré. Je crois que Bach représente, peut-être plus que tout autre compositeur, un sens si clair de l’ordre dans un monde de chaos. A vivre dans une époque si difficile pour les artistes, j’ai trouvé que le langage de Bach était à la fois opportun et intemporel. Cela m’a donné de l’espoir. » Dans cette crise mondiale, Bach l’a aidé à se « remettre à zéro ». Beethoven lui a paru une autre source de réconfort. « En 2020 j’avais beaucoup de Beethoven dans mes doigts, pour des concerts qui n’allaient pas avoir lieu. » Il l’apprécie « pour sa nature directe, pragmatique, sa gravité ».

Ce même programme était proposé pour son concert à Soissons. Mais Benoît Wiart, directeur de la CMD, a suggéré d’associer plutôt Bach et Chopin. Andrew von Oeyen est donc revenu un an après l’enregistrement jouer une partie du contenu de l’album, l’Ouverture française, mais avec l’intégrale des Ballades de Chopin. Le résultat : un concert révélatoire, en faisant entendre ce que les deux compositeurs ont en commun.

Les Suites consistent en une série de danses, rythmées, sautillantes ou solennelles, et dont les mélodies émergent d’une architecture méticuleuse musicale. Le pianiste en a donné une lecture précise et clarifiante, en terminant par une Gigue majestueuse qui a dû faire bondir le cœur de tout Irlandais dans la salle.

Les Suites ont été suivies de l’Ouverture française, autre séquence de danses, mais dont les mélodies se détachent parfois, comme pour gagner leur autonomie, échapper à la structure qui les sous-tend. On ne pouvait que penser à l’autre compositeur de la soirée.

Chopin a suivi Bach. Les Ballades possèdent leur structure, mais elle est subordonnée aux sensations qui s’expriment. Une mélodie délicate, romantique, peut à tout moment exploser, et l’ambiance changer de l’onirique à la passion fervente.

Andrew von Oeyen reçoit les applaudissements de la salle.

Comment comparer les deux approches, la rigoureuse et la déchaînée ? Bach travaille à l’intérieur d’une structure définie, Chopin est prêt à la renverser, l’abandonner et y revenir comme bon lui semble.

Ni l’un ni l’autre n’édicte une réaction, n’insiste sur une émotion. Des commentateurs tendent à étiqueter ce qu’ils distinguent dans la musique, la mélancolie, la souffrance, la nostalgie, ou la joie, la béatitude, l’extase. Un auditeur peut simplement céder au lyrisme qui illumine la musique de Bach comme de Chopin.

Rappelé par le public, Andrew von Oeyen s’est rassis, a dit son bonheur d’être à Soissons, ou plutôt d’y être revenu jouer sur le même Steinway que pour l’enregistrement. En bis il a joué une transcription du Largo du Concerto No. 5 de Bach, qui se trouve aussi dans son album.

Le récital partagé entre Bach et Chopin avait préparé le terrain. En écoutant, les auditeurs étaient à même de se laisser, chacun, trouver dans leurs notes le reflet de son propre lyrisme intérieur.


(*) Le nombre d’enregistrements faits à la CMD a même mené la Direction à installer une vitrine d’exposition et de vente des albums concernés.

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Le sérieux de la musique légère : Boris Vian

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L'art de la chanson

« Boris Vian n’aimait pas la musique classique » a déclaré Nicolas Simon, chef d’orchestre de la Symphonie de Poche, au début d’un récital de ses chansons, Boris Vian : écumeur de nuit, à la Cité de la Musique de Soissons,.

Il aurait donc tourné le dos sciemment à quatre siècles de musiques de tous genres ? Ou incriminait-il plutôt la réputation que traîne aussi bien la musique Ancienne que Baroque, Classique que Romantique, de demander une attention soutenue, de manquer de gaîté, d’être « sérieuse ».

Car s’il y a quelque chose que refusait Boris Vian c’était de paraître sérieux. Il pratiquait la légèreté, dans la musique de ses chansons comme dans ses écrits. Colin, dans le roman L’Ecume des jours, taille ses paupières en biseau en faisant sa toilette, alors que le poumon de Chloé sert de pépinière à un nénuphar.

Mais cette légèreté de style va de pair avec le sérieux des sujets qu’il aborde, l’amour, la violence, la mort. Sur la mélodie décontractée du Déserteur il met une critique si profonde de la conscription militaire – sous forme d’une lettre d’une exquise politesse au Président de la République – que la chanson est restée interdite tout au long de la guerre d’Algérie.

Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens.

Les deux membres des Lunaisiens, ensemble spécialiste de la chanson historique et populaire, le directeur Arnaud Marzorati et la soprano Agathe Peyrat, comme les douze musiciens de la Symphonie de Poche qui les accompagnaient, ont respecté l’ambiance détendue.

Les premières notes de la soirée sont venues d’un saxhorn baryton, dérivé du saxophone, du trombone et de l’euphonium et dont le braillement a sommé l’auditoire de faire attention a ce qui suivrait. Ensuite, les instrumentistes, dont un accordéoniste, ont accompagné avec beaucoup de verve les deux chanteurs – dont les voix ont été amplifiées, alors qu’ils semblaient capables de se faire entendre dans la parfaite acoustique de la CMD.

Le baryton et la soprano ont interprété des chansons connues et moins connues de Vian, dont La complainte du progrès et La java des bombes atomiques. Au lieu de chanter Le Déserteur ils en ont récité les paroles, soulignant ainsi leur force polie mais implacable.

Un seul air n’était pas de Vian. Bertolt Brecht a écrit Surabaya Johnny, Kurt Weill en a composé la musique… et Boris Vian l’a traduite en français. Agathe Peyrat a donné une interprétation forte de cette dénonciation de la trahison d’une femme par un malfrat.

En dirigeant l’orchestre à côté des chanteurs, Nicolas Simon a déployé un art souvent associé à la musique légère : la danse. Ses hanches, ses pieds, ses épaules évoluaient constamment en harmonie avec son bâton.

Pour finir le récital, l’orchestre a lancé un arrangement digne d’une comédie musicale américaine, et Arnaud Marzorati et Agathe Peyrat ont chanté On n’est pas là pour se faire engueuler – ré-entendue en deuxième bis, devant l’enthousiasme du public.

Comme Boris Vian lui-même, la soirée a été moqueuse et grave, romantique et cynique.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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Jean Denis : l’homme au périscope

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L'art de vivre éveillé

Jean Denis entre livres et dessins [Photo Benoît Maleplate]

Jean Denis vient de publier Mon troisième confinement à 1013 mois, un récit au jour le jour de sa vie sous Covid d’octobre à décembre 2020, un patchwork d’anecdotes, de citations, de réflexions sur une multitude de sujets. 1013 ? A diviser par 12 pour savoir qu’il avait alors 84 ans.

Jean Denis ouvre sa porte d’entrée ; un fin tube en plastique part de ses narines vers l’intérieur de la maison et le suit dans ses déplacements, comme le cordon de micro d’un crooner d’avant Bluetooth.

Il s’installe dans son fauteuil devant la cheminée du salon, en propose un autre en face, puis arrache le tube à oxygène, admet qu’il entend mal – « J’ai quatre appareils, tous égarés », et est prêt à parler.

La pièce est remplie de rangées de livres, de tableaux, dessins, encres, aquarelles, huiles sur les murs, mais aussi par terre, appuyés aux meubles, chaises, tables, commodes, autour d’une petite table de travail avec des pots de peinture, des crayons, du papier.

Jean Denis est vif, attentif, souriant. Au lieu de se concentrer sur le livre qu’il vient de publier, il engage la conversation sur un tas de sujets, des épisodes de sa vie, son parcours familial, amical et professionnel, son activité d’artiste et auteur, l’état du monde. Il est comme un sous-marinier balayant l’environnement marin à travers son périscope, constatant et commentant tout ce qu’il observe.

Né à Metz et élevé à Nancy pendant la Guerre 39-45, fils d’un militaire de carrière, il est arrivé à Soissons en 1962, ingénieur puis directeur à l’entreprise Chapsol. Evacué à la campagne lorraine, il en garde « une flopée de souvenirs » de la liberté dans la nature. « Tous les enfants devraient avoir ça. »

Son livre est de petit format mais, alternant avec le quotidien, il aborde de grandes idées : certaines évidentes, comme des bassins de rétention pour pallier à la sécheresse et servir à la pisciculture ; d’autres inédites, telles des éruptions volcaniques provoquées pour limiter le réchauffement climatique. Il parle d’hommes politiques, des violences commises et subies par la police.

Le livre est illustré par ses propres dessins et tableaux, avec d’autres de Jean-Yves Simon et de Norman Calabrese, ses grands amis en peinture. Depuis qu’il a reçu une boîte de peintures à 15 ans, il est « amateur de peinture ». En 1999 il a fondé l’association des Pinceaux Voyageurs. « C’était pour aider Simon, rentré sans le sou d’Inde et qui est devenu notre professeur de dessin. »

Vivant seul depuis la mort récente d’Anne-Marie, qu’il a épousée à 25 ans, il reçoit un jour de sa petite-fille un livre dont les pages sont blanches. A lui de les remplir. Elle avait à peine connu sa mère, leur fille, décédée très jeune, et demande que son histoire y soit restituée.

C’est un trait de famille. Le père de Jean, qui se morfondait sur la Ligne Maginot en 1940, avait rempli un cahier, que Jean prépare à la publication.

En même temps il est en train d’écrire sa propre autobiographie.

Après une grève dure chez Chapsol, il se rend à l’usine avec sa femme, retrouve le piquet de grève, et repart. « Mon épouse me dit d’un air étonné : « Tu leur as serré la main ! » « Bien sûr, lundi nous allons de nouveau travailler ensemble. » Nous sommes égaux, à des postes différents, mais égaux en tant qu’hommes et femmes. C’est primordial. »

Voilà Jean Denis en une phrase. La rencontre donne une envie : le revoir, pour savoir ce que son périscope lui aura révélé de merveilles de mer, de monstres marins, de vaisseaux émergeant du brouillard, d’esprits bénins cachés dans l’écume des tempêtes. Et écouter l’avis qu’il aura sur chaque phénomène.

Jean Denis, Mon troisième confinement, en vente à la librairie Interlignes.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n°334.]

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Autour de la table : la Guerre de Troie

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L'art du raccourci

Une longue table métallique sur la scène du Mail, les pieds fixés par des boulons, et avec un plateau en bois, entourée de chaises, métalliques aussi, comme pour une réunion de travail dans une usine. Huit acteurs entrent en scène. L’un va au piano pour accompagner le spectacle, les sept autres s’installent autour de la table.

Mais ils n’y resteront pas. Au cours du spectacle ils vont monter dessus, se cacher dessous, courir autour.

Le jugement de Pâris : Héra, Athéna, Aphrodite

Le Théâtre du Mantois, de Mantes-la-Jolie, joue La Guerre de Troie (en moins de deux…). La limite de temps sous-entendue dans le titre va être respectée en accélérant la vitesse de l’action et le débit du texte, mais sans rien omettre de la longue histoire, qui commence par la naissance d’Hélène, future plus belle femme du monde et déclencheuse pour cette raison de dix ans de lutte de dix ans entre Grecs et Troyens, et qui se termine par la destruction de Troie.

La mythologie grecque traite d’un monde de passions, de trahisons, de violences. A la différence d’une société purement humaine, les dieux interviennent, souvent pour des motifs triviaux. Le guerre est déclenchée parce que Pâris le Troyen, appelé à choisir celle de trois déesses qui recevra une pomme d’or, rejette la proposition de pouvoir fait par Héra et celle de bravoure militaire par Athéna, et donne la pomme à Aphrodite, Déesse de l’Amour, qui lui promet d’épouser… la plus belle femme du monde. La complication qui mène à la guerre : Hélène est déjà mariée à Ménélaos, roi grec.

Le concours (dans laquelle Hélène est représentée par une poupée aussi blonde que Barbie) illustre l’approche des Mantois : avec une énergie débordante, chaque déesse tente de convaincre Pâris ; quand il a décidé, Aphrodite et lui croquent la pomme (une Golden, quelle autre variété conviendrait ?) devant les deux dépitées.

Hélène, la poupée la plus belle du monde

La colère légendaire d’Achille, la mort de Patrocle, la venue de Priam roi de Troie pour demander le retour du cadavre de son fils : le texte consiste en des citations, dites avec précipitation mais avec une grande clarté, par l’un ou l’autre ou en chœur : Homère, Sophocle, Euripide, Hésiode, Virgile, Offenbach et, comme le dit l’affichette du spectacle, « etc, etc ».

Le comique du spectacle, qui ressemble à un vaudeville, vient du ton railleur, et de l’agilité corporelle des acteurs. Par moments, la créativité fait penser au Théâtre du Soleil : les chaises sont empilées sur la table, puis recouverts par de grands tissus marron, et voilà, convaincant parce que le public s’y prête, le Cheval de Troie.

Rien n’est pris au sérieux, sauf la guerre qui sous-tend tout : on ne rit pas d’une guerre, on rit et fait rire de l’absurdité de la guerre.

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