Connectez-vous avec le Vase

Théâtre

Les compagnies du Mail au jour le jour

Denis MAHAFFEY

Publié

le

L'art de la création théâtrale

Ce panorama de “Mail & Compagnies” a été mis à jour au fur et à mesure des spectacles, du 2 au 10 février. Les premiers se trouvent alors en bas de cet article, les derniers en haut.

Vendredi 10 février
La mort s’invite à la fête

Dans la grande salle du Mail « Calyssa en ce jour étoilé », créé quelques jours avant à Vailly, a été un des deux spectacles (avec « L’île aux pirates ») à clôturer en parallèle la semaine « Mail & Compagnies ».

Delphine Magdalena et Sylvain Juret derrière Calyssa et Joachim.

Delphine Magdalena et Sylvain Juret derrière Calyssa et Joachim.

La pièce, écrite par Jean-Louis Wacquiez, touche au sujet délicat de la réaction des enfants à la mort d’un proche, en mêlant, comme sait le faire cette compagnie, marionnettes et acteurs. Les deux personnages principaux, Zoë et son camarade Joachim, sont manipulés par Delphine Magdalena et Sylvain Juret, qui restent visibles et qui leur prêtent leurs voix.

La petite Zoë est fort attachée à son grand-père, ancien marin qui vit en Bretagne, et elle chérit l’objet qu’il lui envoie chaque année pour son anniversaire. Elle lui est liée encore plus dans sa riche vie imaginative. D’étranges « têtards » bien bavards lui rendent visite dans la nuit, et son grand-père y apparaît aussi.

Il n’y a pas de cadeau pour ses huit ans. Son père lui apprend que sa mère est partie au chevet du vieillard ; plus tard il lui annonce qu’il est mort.

Quelles ressources aideront Zoë à faire face à cette mort, qui mettrait autant en danger son autre vie rêvée ?

Sa famille ne fera guère l’affaire. Son père est affectueux, mais incapable de la voir telle qu’elle est – déjà il ne l’appelle que « ma chérie », comme s’il avait oublié son nom (or elle en a deux, Zoë et « Calyssa », celui qui lui est attribué dans son monde imaginaire).

C’est ce monde, dans sa propre tête, qui lui apporte secours. Un Mexicain (Jean-Louis Wacquiez) surgit de nulle part et, devant sa détresse, lui explique que même si « en France on ne parle pas de la mort » pour les Mexicains c’est une occasion de faire la fête. Il installe le cadre pour cette fête de la « muerte », avec des bougies et des objets reçus du grand-père.

Le père retrouve Zoë, Joachim et le Mexicain lancés dans une folle danse et proteste devant cette liesse inconvenable. Le Mexicain le réconcilie à la démarche. Plutôt de s’attrister devant la mort, il s’agit de célébrer toute la vie du défunt, et se réjouir que ceux qui l’aiment soient encore en vie. La mort donne de la force à la vie.

L’éloquence de ce spectacle vient des deux marionnettes, et elle leur est transmise par les deux marionnettistes. Loin d’imiter maladroitement le comportement humain, les marionnettes l’épurent, l’intensifient. Elles émeuvent en attirant l’attention sur les gestes essentiels qui montrent l’émotion.

Le comédien américain W.C. Fields est supposé avoir prévenu : « Ne travaillez jamais avec des enfants ou des animaux. » On pourrait ajouter « ou des marionnettes ». Il est difficile d’égaler leur finesse.

denis.mahaffey@levase.fr

Didier Dordolo et Cécile Migout piratent...

Didier Dordolo et Cécile Migout piratent…

Jeudi 9 février
La piraterie au féminin

De l’énergie, et des masses : c’est l’ingrédient qui ne manque pas dans les spectacles Acaly pour enfants. L’histoire est menée à une vitesse trépidante, les dialogues vont au pas de course, les gestes se multiplient, la musique galope, les lumières scintillent en changeant de couleur. Surtout, les comédiens ne s’économisent pas. Et le jeune public achète chaque fois.

« L’île aux pirates » commence même sous une tempête, représentée un peu dans le style du théâtre du Soleil, par l’éclairage et des voiles qui battent au vent. Le bateau du sanguinaire capitaine Kistabiche (Didier Dordolo), le « Bouddha Volant », s’échoue en route pour l’île aux Souvenirs où un trésor attend. Son mousse Push (Cécile Migout) se trouve confronté à un dilemme : trouver une solution ou chercher un autre emploi. (Disons ici que ces deux acteurs savent occuper magistralement une scène et tenir le regard de la salle, avec une réelle candeur comique.)

Push déniche quelqu’un pour faire les réparations. Seul problème, c’est une femme, alors que le capitaine a une piètre opinion des capacités en général. Allez, une barbichette et l’illusion est parfaite. Florela (Constance Parizot) fait le nécessaire, tire l’élastique de sa barbichette – et Kistabiche doit se rendre à l’évidence de l’égalité des sexes.

Car l’autre ingrédient de tout spectacle Acaly est un message de générosité, un appel au respect du monde. Quand le metteur en scène Fabrice Decarnelle a interrogé les spectateurs après le spectacle, ils ont eu du mal à définir son sens, sans que cela veuille dire qu’à leur niveau le message ne soit pas passé.

Le bateau repart, et Fabrice Decarnelle annonce même une suite à venir au théâtre Saint-Médard en avril, dans laquelle le « Bouddha volant » arrive à la fabuleuse île aux Souvenirs.

denis.mahaffey@levase.fr

Mardi 7 février
Le système solaire pour les tout petits

Frédérique Bassez fait des bulles.

Frédérique Bassez fait des bulles.

Un panneau au fond du plateau de la petit salle du Mail contient des trous ronds de différentes dimensions, placés apparemment ici et là sans raison géométrique. Une jeune femme émerge par un de ces trous. Elle saute et sautille, s’étire et s’enroule, s’assied et se lève. Surtout elle regarde et sourit aux enfants devant elle.

Elle cherche dans un grand carton une balle avec laquelle elle joue, puis une autre de taille et de couleur différentes, et une autre et une autre. Chaque balle a son caractère, et l’échange avec la jeune femme est chaque fois une conversation différente.

Sa complicité avec le public est totale. Les enfants ne la quittent pas des yeux, suivent ses mouvements, rient, réagissent à ses questions – applaudissent même le long du spectacle.

Sommée par sa mère (c’est elle-même avec un chapeau) à ranger ses jouets, elle le fait en trouvant, avec les conseils des enfants – c’est évident, elle n’y arriverait pas toute seule – le trou dont la bordure correspond à la couleur et la taille de chaque balle. Elle bouche donc les trous avec les balles l’un après l’autre. Miracle ! Le panneau apparaît comme une représentation du système solaire. C’est magique. Elle nomme les planètes, et c’est fini. Le tout a duré une demi-heure, et les enfants n’ont pas décroché.

Frédérique Bassez joue avec Musithéa pour la « Semaine » chaque année depuis 2012, quand elle a eu un petit rôle dans « Les fourberies de Scapin ». Il y a eu deux spectacles avec d’autres comédiens ; mais surtout elle a créé trois spectacles où elle est seule en scène, réagissant avec le public : « Sorcière la trouille », « Au p’tit poème » et cette année “Boules et balles”.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAElle semble progressivement simplifier et intensifier sa démarche. Elle se comporte avec toute l’exubérance d’une fillette, mais avec une précision dans les mouvements, une souplesse de danseuse et d’acrobate. Elle se met au niveau des enfants qui la regardent, mais en ajoutant une assurance et un mordant d’adulte. Jamais elle ne laisse apparaître la moindre bonhomie condescendante, ni un enthousiasme qui cacherait des approximations.

Dans cette « Semaine » il y a des créations et des reprises. Pour « Balles et boules » il s’agit plutôt d’un vrai lancement après un essai. Frédérique Bassez explique : « J’ai crée ce spectacle l’année dernière, mais ne l’ai joué que pendant une semaine. » Pourquoi ? « Je ne l’ai pas assez vendu. Je sais comment créer les spectacles, pas les vendre. » De toute évidence Musithéa a su faire le nécessaire.

denis.mahaffey@levase.fr

Lundi 6 février
Sous le plus mauvais jour

La seconde semaine de « Mail & Compagnies » a commencé par un spectacle entre création et reprise : la « re-création » par la compagnie du Milempart de « Histoires cachées ». La production date d’il y a deux ans, mais elle a été repensée, revue et remise en scène, et la distribution a changé.

Le complot se trame en bas ; les notaires sont dubitatifs en haut.

Le complot du petit fût de fine se trame en bas ; les notaires sont dubitatifs en haut.

Sans atteindre la pureté acrobatique et abstraite de « Contes de des contes » de la « Semaine » 2016, la production est rapide, nerveuse, les mouvements sont souvent chorégraphiés ou au moins formalisés. Mélanie Izydorczak et Laurent Colin, fidèles du Milempart, Emilie Letoffé, et un nouveau comédien Thibaut Thibaux deviennent tour à tour personnages ou commentateurs, émergent l’un après l’autre d’un vieux coffre avec une tricherie maligne, ou disparaissent dans un placard aux airs de cabine de magicien. Ils se présentent hommes ou femmes selon les besoins de l’intrigue.

Didier Viéville, metteur en scène de la compagnie, a adapté trois contes de Maupassant en prenant des libertés nécessaires pour le passage de nouvelle en théâtre. « La relique » est un conte épistolaire transformé en pièce. Un fiancé qui traite la vérité comme une pâte à modeler s’y englue en essayant de faire passer un vulgaire os d’animal pour une relique de saint. Sa fiancée exige une vraie relique ; il serait prêt à aller jusqu’à Rome, mais craint que même le Saint Père ne puisse l’aider.

« Le parapluie » offre une occasion de cumuler l’avarice, la malhonnêteté et l’humiliation autour d’un parapluie usé jusqu’aux baleines, et d’un autre dont le vil prix explique sa rapide détérioration.

Pour « Le petit fût », la « Mère Magloire » du conte devient le « Père », qui tombe aussi facilement dans le piège qui consiste à l’amener à donner sa maison en viager, puis à l’arroser de « fine » en libre service et jusqu’à l’apoplexie.

Par coïncidence le théâtre amateur du Grenier a choisi le même conte parmi d’autres pour son spectacle « Histoires vraies ». Colette Fourreaux y campe une magistrale soularde dans le rôle de la « Mère ». Didier Colin titube de façon aussi convaincante.

Le public pour ce spectacle dans la grande salle est fait surtout de classes de Quatrième. « C’est parce que Maupassant est à leur programme » explique Didier Viéville, qui regrette cette limitation. Ce n’est pas qu’en Quatrième que les jeunes peuvent s’amuser – et s’instruire – devant le spectacle des faiblesses humaines.

« Histoires cachées » excelle à pointer les dilemmes dans lesquels Maupassant place ses personnages, qui se fourvoient en cédant à leurs instincts les moins élevés. D’éventuelles victoires sont toujours viciées par les moyens adoptés pour les atteindre. La production a la bonne idée, par sa mise en scène, d’éviter une représentation naturaliste de l’abjection. L’humain est vu sous son plus mauvais jour, la marque de Maupassant, mais la présentation stylisée met la distance qu’il faut.

denis.mahaffey@levase.fr

Karine Tassan cuisine les plats, Rémi Gadret cuisine les instruments.

Karine Tassan cuisine les plats, Rémi Gadret cuisine les instruments.

Vendredi 3 février
Une journée gastronomique et fabuleuse

La compagnie Les Muses s’y Collent n’a pas de problème à créer un spectacle chaque année pour la « Semaine de la création théâtrale » Après les cartons vides de « Tangram » en 2016, Karine Tassan et Rémi Gadret reviennent avec une cuisine modulable pour une nouvelle recette théâtrale. « La cuisine de Zélie » montre les préparatifs d’un dîner pour « Monsieur Gourmand ». La cuisinière suit les recettes pour une « soupe aux bulles », un « soufflé sifflant » et un « gâteau à comptines ». Ce menu traduit une loufoquerie gastronomique constante, où chaque geste est traduit par son commis musicien en sons, de percussion ou autres.

La musique et la sonorisation du spectacle sont élaborées et éloquentes. Après une introduction tirée, selon Rémi Gadret, de la partition écrite par Bernard Herrmann pour « Citizen Kane », tout consiste en sons générés sur divers instruments et objets. L’idée la plus spectaculaire est une contrebasse improvisée à partir d’une poubelle retournée, une ficelle et une manche à balai. Non seulement elle marche, mais un système de looping permet à la musique de se poursuivre encore après le démontage.

C’était la « deuxième » du spectacle, créé la veille. Karine et Rémi admettent avoir besoin encore de le rôder, de synchroniser les sons et mouvements. Sous ses apparences ludiques, la pièce est complexe, et demande un jeu bien synchronisé.

Beaucoup de spectateurs dans la salle étaient assez jeunes pour réagir, non pas avec un regard critique posé et pesé, mais avec des sensations. Felix, trois ans, de l’école de Chacrise, par exemple, ne voudrait plus voir cette pièce « parce que je n’aime pas la soupe au crapaud ». En effet, après avoir collecté des bulles émises par des poissons pour sa soupe, à laquelle elle ajoute du savon râpé, la cuisinière sort un pot rempli d’une matière verte, visqueuse et, elle l’avoue elle-même, puante, dont elle ajoute un bloc gluant à la marmite ; la recette n’exigeait-elle pas « de la bave de crapaud » ? Voilà le pouvoir du théâtre, convaincre sans avoir besoin d’être crû.

Pass’ à l’Acte, qui tient aussi à présenter chaque fois une création, a joué la suite de « La Fontaine à fables » de l’année dernière, sous le titre logique de « La suite à fables ». Le principe, une relecture de certaines fables de La Fontaine par Eric Tinot et Fabrice Ply, mise en scène par Mario Gonzalez, est maintenu, et le décor, un grand panneau couvert de 1 800 fleurs de dentelle blanche, revient aussi.

Eric Tinot, masqué, joue la tête de la laitière ; son corps et ses jambes ne sont qu'à elle.

Eric Tinot, masqué, joue la tête de la laitière ; son corps et ses jambes ne sont qu’à elle.

Les acteurs masqués ou des marionnettes jouent au dessus de ce panneau, qui sert d’écran de projection. Pour certaines histoires, telle « Le chat et le renard », les marionnettes émergent par des fentes dans ce panneau. Un poisson y nage, une fourmi passe la tête.

Le texte de La Fontaine est parfois respecté, parfois adapté. Le traitement peut être mis à jour aussi. Au lieu de s’enfler, la grenouille qui veut être aussi grosse qu’un bœuf fréquente des salles de musculation, augmentant son tour de poitrine comme son tour des biceps, mais le résultat  est pareil : crevaison spontanée.

Le spectacle déploie une grande énergie bien ciblée, et une complicité est construite avec le public, souvent invité à répondre et à commenter. Le public pour cette séance matinale était très jeune ; la veille les acteurs et metteur en scène avaient répondu longuement aux questions de spectateurs plus âgés.

denis.mahaffey@levase.fr

Jeudi 2 février – 1er jour
Une création et une reprise

“Mail et Compagnies”, la semaine de la création théâtrale, a commencé par une création et une reprise.

Entre Marion Gonzalez (à dr.) et Fabrice Ply, Eric Tinot répond aux questions des jeunes spectateurs après le spectacle.

Entre Mario Gonzalez (à dr.) et Fabrice Ply, Eric Tinot répond aux questions des jeunes spectateurs après le spectacle.

Dans la petite salle en bas, la compagnie Pass’ à l’Acte a dévoilé la suite de « La fontaine à fables » de l’année dernière : “La suite à fables”. Mario Gonzalez a mis en scène ce spectacle de marionnettes manipulées par Eric Tinot et Fabrice Ply. Il en sera dit davantage après la séance de vendredi matin.

Dans la grande salle – trop grande pour l’échelle du spectacle – Arts et nuits blanches a repris, à la demande des organisateurs, « Eléonore et l’ancêtre » de Gérard Blaud. La pièce garde toute sa pertinence dans ces années du centenaire de la Grande guerre.

Une jeune fille retrouve un soldat dans son grenier. D’où surgit-il ? D’où vient son uniforme bleu horizon ? Comment expliquer son ignorance de tout ce qui fait le monde moderne ?

Ghhislaine Ferrer et Sébastien Lalu

Ghislaine Ferrer et Sébastien Lalu

L’incompréhension est totale entre lui et la fille, comme s’ils ne parlaient pas le même langage. Il s’avère que c’est l’arrière-grand-père d’Eléonore, revenu à la vie on ne saura pas comment. Les générations apprennent difficilement à se connaître, à se comprendre, à approfondir leur relations, alors que l’ancêtre raconte sa vie avant et pendant la guerre à son arrière petite-fille.

Ghislaine Ferrer et Sébastien Lalu ont affiné leur jeu depuis la création. Eléonore en particulier s’est intériorisée, et les relations initiales entre elle et le soldat sont moins un affrontement qu’un questionnement de chaque côté. Quand le soldat repart dans l’inconnu, un regret palpable flotte dans l’air.

denis.mahaffey@levase.fr

Continuer la lecture

Le Vase des Arts

Ma Fôret Fantôme : mise en scène devant les yeux

Denis MAHAFFEY

Publié

le

L'art de la mise en scène

Le Choeur-fantôme (Patrice Gallet)

Depuis la décision prise il y a plus d’un an de monter Ma Forêt Fantôme, qui traite du Sida et d’Alzheimer, une troisième pandémie est arrivée, le Covid. Cet article décrit les dernières répétitions avant la Première le 5 novembre, qui est reportée. Le spectacle aura à attendre.

 La scène est dominée par un grand lustre recouvert de fleurs serrées, comme une guirlande démesurée de cimetière, ou une pièce d’art topiaire qui survole son jardin, ou une banale suspension qui a choisi d’embêter le monde par sa floraison extravagante, et v’la ! Il tourne, ou il ne tourne pas.

Claude (Patrick Larzille) avec Suzanne (Sylvie Debrun)

La compagnie de l’Arcade, en résidence au Mail depuis 2016, s’est engagée dans deux semaines de travail intense avant la création de Ma Forêt Fantôme, pièce de Denis Lachaud mise en scène par Vincent Dussart.

Assister à deux répétitions d’un spectacle, l’une un travail détaillé sur une scène, l’autre un filage où la pièce est jouée du début à la fin, montre le processus de la mise en scène, l’élaboration du jeu des comédiens, et révèle le sens donné au texte.

Le texte imprimé commence par une scène entre deux personnages ; mais dans cette production elle est précédée par une séquence dansée sur un rock vigoureux style années 90, par un personnage hors normes, plaçant le spectacle sous le signe du « camp », anglicisme complexe à cerner : c’est l’adoption, en exagérant et avec une dose d’autodérision, des gestes et comportements conventionnels de la féminité et la masculinité. Le camp met les normes sexuelles entre guillemets.

Patrice Gallet joue (campe !) ce rôle revêtu d’une immense cape de verdure fleurie, comme le lustre, d’abord vigoureusement, puis en flanchant soudain. Affaibli, il s’assoit, pose élégamment, les jambes croisées. Le danseur est atteint, mais garde son aplomb. C’est le résumé de l’histoire : il accompagnera, soutiendra en chant, comme un chœur antique, les personnages frappés par un double mal.

Quatre personnes le rejoignent. Un frère et sa sœur, Jean et Suzanne (Xavier Czapla et Sylvie Debrun), sont vivants ; les deux autres, Nicolas (Guillaume Clausse), compagnon d’amour du frère, et Paul (Patrick Larzille), mari de la sœur, sont morts, l’un du Sida, l’autre d’Alzheimer. Ils se côtoieront, les vivants et les fantômes, pour raconter le présent endeuillé, le passé heureux.

Interrogé pendant une pause, debout à côté de sa régie installée sur deux fauteuils de la salle, Vincent Dussart trouve que le manque de sensibilité envers les trente millions de morts du Sida a laissé un trauma collectif dont la société n’arrive pas à faire le deuil. Tant que les morts sont regardés à travers le prisme déformant de l’homosexualité, ils continueront à hanter les générations qui suivent. Un fantôme ne peut s’en aller que lorsqu’il n’attend plus d’être accepté, d’être rapatrié avec les honneurs qu’il mérite. Sinon, comme le frère d’Antigone il errera parmi les vivants.

Vincent Dussart, metteur en scène

La mise en scène de Ma Forêt Fantôme enrichit la pièce. Vincent Dussart travaille avec les acteurs en nuançant leurs gestes (« Guillaume, ne le regarde pas en t’écartant ») et leurs paroles. Il dynamise chaque instant.

En se parlant les acteurs sont souvent face à la salle. Il ne s’agit pas d’interpeller les spectateurs, mais les inclure dans ce qu’ils regardent. Le trauma du Sida, d’Alzheimer les implique. Le théâtre est un moyen de déstructurer les perceptions. Face aux fantômes vivants d’aspect, ils sont invités à abandonner une analyse logique et accepter que le visible et l’invisible ne sont pas toujours distincts.

Les déplacements et positions des personnages sur le plateau suivent des schémas et itinéraires formels qui confèrent une dimension rituelle à l’action. Ainsi, comme au théâtre antique, le spectacle devient une cérémonie.

Une répétition est aussi technique : tout s’arrête pour l’ajustement du dispositif qui fera tomber des pétales sur le plateau autour des acteurs. Réglé, il est remonté dans les cintres.

Les cinq comédiens font la pause, chacun à sa façon. Il n’ya pas de gouffre entre eux et les personnages qu’ils jouent ; ils restent toujours eux-mêmes. C’est un principe fondamental pour Vincent Dussart : un acteur ne se cache pas dans son rôle mais s’y révèle, au public comme à lui-même. Certes ils intégrant les exigences de la mise en scène, qui sont parfois redoutables : il y a des scènes où deux dialogues ont lieu simultanément en restant parfaitement intelligibles ; on imagine les répétitions nécessaires pour les tisser ensemble.

Jean (Xavier Czapla) soutient Nicolas (Guillaume Clausse)

Il y a des moments qui choquent, comme les paroxysmes de Claude et de Nicolas soudain conscients qu’ils sont condamnés. Il y a d’autres qui sont déchirants ou réconfortant : Jean annonce les lieu, date et heure de la mort de Nicolas, qui arrive derrière lui, met une main sur sons bras et appuie l’autre bras sur son épaule comme sur un accoudoir. Nicolas est mort, il est déjà revenu. Le fantôme ne hante pas, il console.

Ce spectacle lance un nouveau cycle entrepris par l’Arcade, Les fantômes de l’intime. Vincent Dussart conclut : « Avant, j’appuyais là où ça faisait mal. Maintenant il s’agit d’apporter une consolation. »

A la fin, dans une scène placée en 2020, écrite par l’auteur pour cette production, Suzanne montre à son tour des signes de démence, et Jean, en dansant, fait une nouvelle rencontre. L’histoire humaine, ses malheurs et ses bonheurs, ses lassitudes et ses déterminations, ne va pas s’arrêter.

Continuer la lecture

Le Vase des Arts

La clé de l’énigme

Denis MAHAFFEY

Publié

le

L'art du théâtre de rue

La Réfugiée Poétique, spectacle au Mail, raconte une histoire. Celle d’une réfugiée, le titre le dit. Elle vivote entre deux barrières de route et un pont en dos d’âne, dont elle fait – ou imagine qu’elle fait – une balançoire qui fait basculer son monde, puis un bateau qui l’amène ailleurs. Mais le déroulement de cette histoire reste énigmatique, par exemple le rôle de la grande statue qui fait penser au Balzac de Rodin, ou au Commandeur de Don Giovanni, blanche comme la neige (beaucoup de neige tombe au cours de la soirée, d’ailleurs), mais légère comme du polystyrène.

Claire Ducreux est danseuse-mime-clown. Il ne s’agit pas que d’étiquettes : elle pratique les trois arts sur la scène : une danse acrobatique mais toujours gracieuse, du mime éloquent comme la parole, et la relation directe et ininterrompue d’un clown avec ses spectateurs.

La réfugiée et ses invités… et la statue

Elle a assemblé deux courtes pièces de théâtre de rue pour faire un spectacle de plus d’une heure.

Sa réfugiée est vulnérable, sans rien, sans pouvoir, sans statut. Mais elle arrive, par son humilité, à obtenir ce qu’elle veut, notamment des trois spectateurs qu’elle fait monter sur scène avec elle, une femme, un homme, un jeune garçon. Elle les habille de blanc, les regroupe autour de la statue en tableau vivant puis, après le départ des autres, recrute l’homme comme pagayeur pour un voyage vers d’autres mers.

Elle traite les trois volontaires avec une considération exquise, à la différence d’humoristes qui ridiculisent ceux qu’ils font monter de la salle.

Pourtant, quid des précautions sanitaires ?  Elles sont mises à mal, sauf pour le garçon. La réfugiée touche, étreint, fait enlever son masque à l’homme d’équipage.

Ceux des spectateurs qui auront alors reconnu le visage du régisseur général du Mail se seront douté que le choix des participants n’a pas été laissé au hasard. Toutes les précautions avaient été prises.

Et l’histoire ? Qui pouvait la résumer en sortant du théâtre ?

La clé ne se trouverait-elle pas dans le titre ? « Poétique » : le spectacle de Claire Ducreux est un poème. Il faudrait abandonner sa recherche de logique, son désir de cohérence, de suite dans les idées, et se laisser aller à regarder un poème visuel, en s’ouvrant non pas au sens mais à la sensibilité. Un poème ne se raconte pas : de mot en mot il crée des sensations et des images. Claire Ducreux le fait avec des gestes et des regards.

[Modifié le 22/10/20 pour préciser le poste tenu par une des personnes appelées sur scène, décrite par erreur comme l’ingénieur du son.] 

Continuer la lecture

Le Vase des Arts

Les Brigades du Printemps reviennent en automne

Denis MAHAFFEY

Publié

le

L'art du courage en poésie

Anne de Rocquigny (à g.) et Virginie Deville à l’école de la Gare

Rien, mais rien, même pas le covid-19, n’arrêtera la poésie. En mars, la Brigade d’Intervention Poétique (BIP) devait, comme depuis des années, faire irruption dans des classes des écoles primaires de Soissons pour surprendre et réjouir les élèves en déclamant des poésies pendant dix minutes. Les trois brigadières étaient Anne de Roquigny, Nathalie Yanoz et Virginie Deville, en mission pour l’Arcade, compagnie de en résidence au théâtre du Mail.

Mais à peine douze classes visitées par Anne et Nathalie dans une seule école, et le confinement a cassé leur élan poétique. Elles ont réussi à quitter la ville par la peau des vers, et le silence est retombé sur leurs poètes.

Il est même retombé sur tout le monde le temps du confinement strict, puis, petit à petit, presque à leur surprise, les gens ont pu recommencer à se parler de derrière leurs masques. Il fallait être courageux pour supporter le silence et pour en sortir.

Pour les BIP, la coïncidence était trop belle : le thème des interventions cette année est « le courage ». Alors Anne et, cette fois, Virginie sont revenus pour quatre jours de poésie, solution hydroalcoolique et masque en plus, accompagnés des mêmes poètes, dont Norge, Vian, Jean-Pierre Siméon, La Fontaine, Eluard, Queneau, Prévert, Rimbaud.

Rien d’autre n’a changé, sauf que les mêmes poèmes s’éclairent de tout ce qui s’est passé depuis le printemps. Le courage, d’une valeur à atteindre, est devenu une nécessité quotidienne.

Pour plus de détail sur les interventions, lire La poésie pousse les portes paru dans le Vase des Arts en mars.

Continuer la lecture
P U B L I C I T É

Inscription newsletter

Catégories

Facebook

Top du Vase