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Théâtre

Avoir c’est être ?

Denis MAHAFFEY

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L'art de la consommation

L'animateur (Vincent Dussart) brandit un dernier modèle.

L’animateur (Vincent Dussart) brandit un dernier modèle.

« Il reste quatre minutes, pas une seconde de plus, pour vous rendre au rayon où vous pouvez vous procurer ce magnifique égouttoir à asperges !  Deux clientes, cabas à roulettes à la remorque, se précipitent comme des pantins désarticulés dans les étroits passages entre les pupitres. L’animateur les attend au tableau noir, le sourire factice, les bras étendus. Leur joie est immense mais de courte durée ; elles repartent vers la prochaine affaire à ne pas rater.

Devant « SOLDES » sur une grande banderole, les comédiens Vincent Dussart, Anne de Rocquigny et Virginie Deville enchaînent des moments de pâmoison ou d’angoisse devant les pressions exercées sur les acheteurs. Lavage de cerveaux par la publicité : « Nous ne répondons pas à la demande, nous la créons. »

L’intervention théâtrale a lieu dans une classe de Quatrième au collège Lamartine. Elle sera répétée au collège Gérard-Philipe et aux lycées St-Vincent de Paul, Le Corbusier et Nerval.

« Consommer c’est exister ? » est une action pédagogique de la compagnie de l’Arcade, en résidence au théâtre du Mail.

Une acheteuse (Anne de Rocquigny) croit faire une affaire.

Une acheteuse (Anne de Rocquigny) croit faire une affaire.

Un débat s’engage dans la classe. Les articles de marque portés par les élèves sont décomptés. « Si je n’ai pas les codes, je ne serai pas accepté » admet l’un. « Mais c’est la personnalité qui compte » déclare un autre élève. « Au fond il s’agit de s’aimer » conclut Vincent Dussart.

Une action ponctuelle ? Non, elle est en cohérence avec le long questionnement par l’Arcade du besoin maladif de remplir un vide intérieur en accaparant une personne ou un objet. Combien dépendons-nous de « l’autre » pour avoir l’illusion d’exister pleinement ? Le spectacle « La revue tragique » de 2010, monté par la même compagnie, montrait la violence que génère chez les héroïnes de la tragédie grecque le rejet par le bien-aimé. C’est le manque, le trou, qui pousse quelqu’un vers sa destruction en tant que personne.

« Consommer c’est exister » se focalise sur ce même phénomène, mais au niveau du malaise adolescent, qu’on croit calmer en adoptant les codes vestimentaires en vogue. Le mal de l’hypercommercialisation est d’enfoncer ce message par des campagnes de publicité orientées.

Elle (Virginie Deville) se rend compte que le désir ne sera jamais satisfait.

Elle (Virginie Deville) se rend compte que la satisfaction est de courte durée.

Après cette première étape du projet, toutes les classes concernées ont vu « L’avaleur » au Mail, histoire d’une lutte régie par des considérations financières à l’exclusion de toute considération humaine. On peut y voir d’ailleurs un lien avec l’autre préoccupation à long terme de l’Arcade : l’usure du travail qui détruit au lieu de valoriser ceux qui le font. « Pulvérisés », à créer par l’Arcade en novembre, étudiera l’inhumanité des conditions de travail à travers le monde.

Pour la troisième étape, l’animateur revient dans les classes et aide les élèves à bâtir des « tableaux vivants » pour illustrer « Consommer c’est exister ? ». Photographiés pour en garder une trace, ils utilisent les corps pour étudier la façon dont l’image du corps est exploitée pour piéger les consommateurs.

[Une version plus courte de cet article paraît dans le Vase Communicant n° 224.]

denis.mahaffey@levase.fr

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Le Vase des Arts

La démesure : Monsieur de Pourceaugnac de Molière

Denis MAHAFFEY

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L'art de la commedia dell'arte

De faux médecins vont examiner le pauvre Limousin.

Brice Cousin est Monsieur de Pourceaugnac.

Dans sa mise en scène de Monsieur de Pourceaugnac de Molière pour le Théâtre de l’Eventail d’Orléans, Raphaël de Angélis a déployé une multitude d’astuces scénographiques, utilisé des masques et des marionnettes, dont une géante, inventé des accessoires étranges, affublé les acteurs de voix outrancières, d’accents épais et de comportements exagérés, et fait intervenir dans l’action des chanteurs et musiciens pour la partition de Lully.

Le résultat, présenté à la CMD de Soissons, est un spectacle démesuré, jovial, riche, qui emprunte beaucoup à la commedia dell’arte. Le public a réagi avec enthousiasme à chaque effet, chaque trouvaille.

Seulement, Monsieur de Pourceaugnac raconte les malheurs d’un Limousin entre les mains de Parisiens qui cherchent à le faire repartir en le ridiculisant, tourmentant, menaçant d’arrestation et de mort. Tout cela parce que ce provincial ose venir courtiser une jeune Parisienne. Mais quelle idée ! Ne sait-il pas qu’un bouffon de Limoges – ville qui ne devrait servir à héberger les limogés – ne peut pas étaler effrontément, habillé comme un clown, sa grossièreté offensante devant les habitants de la capitale ?.

Tous en scène devant la marionnette géante

En 2011, un autre metteur en scène, Isabelle Starkier, avait donné le rôle à l’acteur noir Daniël Jean, générant tout de suite un malaise. Quand deux Suisses voulaient le pendre, pour « le voir gambiller les pieds en haut », comment ne pas penser aux lynchages aux USA.

Au contraire, Brice Cousin est un grand gaillard au visage solaire et au sourire facile. Sa persécution ne dérange pas immédiatement. Un gros bizutage, c’est tout. Mais les brimades deviennent de plus en plus cruelles. Il est enfin chassé, travesti en femme pour passer inaperçu.

A la fin du spectacle l’acteur revient sur scène, caché à l’intérieur d’une gigantesque marionnette représentant le pauvre Pourceaugnac, entourée des autres personnages en liesse, comme pour dire que ce n’était qu’un jeu qui avait mal tourné, et que tout finira bien.

La production a donc fait rire à gorge déployée des témoins de scènes de cruauté. Raphaël de Angélis (il joue le mauvais génie Scribani, ne se démasquant qu’au moment des rappels) réussit à démontrer avec éclat les horreurs que peut faire passer la comédie.

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Théâtre

Un ange passe

Denis MAHAFFEY

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L'art de la clownerie

Simone Fassari à la trompette, Camilla Pessi à l’accordéon

Une échelle de corde descend des cintres du Mail. Un homme, habillé comme un clochard stylé, la remarque, attend pour voir qui va la descendre. Mal à l’aise, il fait tout pour se donner une contenance, puis soudain – quelle horreur ! – s’aperçoit de la présence du public dans la salle, témoin de son embarras.

Enfin, une femme descend d’en haut, comme un ange visitant la Terre. Son costume, pourtant, est moins angélique que carnavalesque, avec sa culotte à frange sous une petite jupe.

Ils restent dans les mêmes rôles compétitifs. Simone est prêt à n’importe quelle bassesse pour vaincre Camilla, et jubile de façon éhontée quand il y arrive. Camilla est d’une naïveté coupable, sourit comme si elle montrait ses dents au dentiste, et est d’une bonne humeur éclatante, toujours prête à céder pour avoir la paix.

Sur scène, « faire le clown » ne signifie pas rigoler en se permettant des idioties et facéties ; il s’agit d’exercer un métier de précision et d’adresse, d’avoir un talent, affiné par une longue formation, pour le contact avec le public. Car un clown joue, non pas pour mais avec les spectateurs, en toute complicité.

C’est la façon dont leur spectacle est encadré qui donne une autre résonance, un tantinet mélancolique, à ce spectacle. Camilla était descendue du ciel au début. A la fin, elle tourne le dos à la salle et remonte l’échelle de corde. Elle porte une petite paire d’ailes blanches aux épaules.

Elle disparaît, Simone s’en va esseulé, convaincu d’avoir vu un ange qui passait par là.

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Théâtre

Un héros décrypté : l’énigme

Denis MAHAFFEY

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L'art de jouer

Le sergent Ross (Amaury de Crayencour) interroge Alan Turing (Benoît Soles).

Parfois un spectacle pose une énigme pour cette chronique, et il vaut mieux la décrypter avant de commenter.

La salle du Mail était pleine pour La Machine de Turing, en partie de groupes scolaires, dont ceux des « classes Théâtre », mais surtout de spectateurs sans doute attirés par le triomphe durable et inattendu de la pièce depuis sa création à Avignon en 2018. Le public soissonnais pouvait s’attendre à une soirée pleine d’idées et d’émotion dans une mise en scène vibrante. Surtout, le comédien Benoît Soles était attendu pour son exploit en jouant Alan Turing (qui a existé réellement), homme tourmenté, mathématicien brillant, autiste, victime de la législation rétrograde britannique des années 50. Amaury de Crayencour jouerait les trois autres rôles.

A la fin du spectacle, les applaudissements ont été polis, nourris même, mais loin de l’ovation qu’accordent les Soissonnais quand ils sont comblés. Comment expliquer cette relative tiédeur ?

Turing était concepteur de ce qui deviendrait l’ordinateur. Il a réussi à déchiffrer les communications allemandes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Homosexuel, il a payé cher un comportement imprudent dans un pays où de tels actes étaient prohibés. C’est l’ironie de la pièce : son travail héroïque est resté «  secret défense », alors que ses épreuves judiciaires ont été couvertes par la presse de l’époque. La pièce alterne entre son passé triomphal et son présent lamentable.

Benoît Soles crée une image méticuleuse de la personnalité autiste, et a dû étudier la condition de près, et longuement, pour être si juste. Il saisit avec précision le masque bizarre que Turing porte pour survivre dans un monde qui le dépasse : les gestes outranciers, la voix qui chevrote ou hurle, le corps qui se tord, même la façon de rire, le corps plié, en émettant des bruits d’âne en peine d’amour.

C’est un travail d’orfèvre. Cependant, il révèle peut-être la raison de la réaction moyennement enthousiaste du public, qui était pourtant attentif pendant tout le spectacle.

Benoît Soles y fait le travail d’un excellent imitateur, saisissant tous les traits extérieurs des personnages présentés. C’est toujours impressionnant ; mais l’humoriste ne joue pas, il imite. Un acteur doit faire autre chose. Il ne doit pas se cacher dans son jeu. Il doit transparaître lui-même dans son rôle.

En 2016 la comédienne québécoise Paule Savard avait dit l’importance de ne pas trop se concentrer sur la technique en créant un rôle : « Si j’y mets une part de moi-même, le public réagira. Si je ne le fais pas, il n’y trouvera rien. »

C’est la part d’humanité de l’acteur qui fera ou ne fera pas l’affaire. Benoît Soles est éblouissant de vraisemblance, et le public le prouve en remplissant les salles. Seule une absence au cœur de son jeu pourrait expliquer que quand, le jeu terminé, l’homme remplace l’acteur sur la scène, ce public ait réagi sagement, privé de la rencontre qu’il cherche en venant au théâtre.

Après réflexion, voilà une tentative de réponse à l’énigme.


Imitation Game, à voir sur France 3 le 21 novembre, raconte aussi l’histoire d’Alan Turing. Ceux qui l’ont vu auront gardé le souvenir, moins de sa représentation de l’autisme que de l’homme qui l’a joué, Benedict Cumberbatch.

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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