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Théâtre

Entre franchise et connivence : Jérôme Commandeur

Denis MAHAFFEY

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L'art de faire rire

Regard entendu de Jérôme Commandeur vers son public

Dès son entrée en scène Jérôme Commandeur est applaudie par le public. La salle est pleine – « Plus une seule place » annonce-t-on au guichet. Un tel accueil n’est pas rare pour les humoristes se produisant au théâtre du Mail pour la première fois, mais qui se sont déjà fait une réputation à la télévision et à la radio. Le public est composé en grande partie de ceux qui veulent voir ces phénomènes en chair et en os et sur scène. Les autres les découvrent.

Il l’admet tout de suite : son nouveau spectacle, « Tout en douceur », est en rodage avant Paris et il se peut que cela se sente. Il en oublie même la première liaison. La relation avec le public est posée : cafouille-t-il réellement, ou le simule-t-il ? La finesse de son jeu est d’entretenir ce doute, de feindre la franchise puis d’avoir un petit rire en coin comme pour dire « C’est un jeu, ne suis-je pas humoriste ? » Il manipule le public puis l’avoue avec un sourire. Parlant d’un biker de Soissons fou de distances, de voyages qui repousseront les horizons au-delà du possible (« Je sais que ce n’est pas le moment de soulever le sujet des bikers, mais j’ai écrit tout ça il y a six mois », c’est-à-dire bien avant la mort du biker national), il déclare « Il est allé jusqu’à Belleu. » Alors que la salle rit et applaudit il ajoute « C’est ça l’ancrage local. » Il prend ainsi le public de court en révélant les méthodes expéditives des humoristes pour faire semblant de connaître une ville dont ils ne voient guère que par la fenêtre de leur loge. Il établit une connivence précieuse avec la salle.

Il passe de sujet en sujet, son embonpoint, ses parents et, partie délicieuse et enlevée, les clichés dont il a horreur. « La charcutière à qui je donne de la monnaie le compte, se trompe et dit « On va y arriver ! » Il hurle « Comment ça, « y arriver » pour compter vingt euros. Bah ! »

Pourtant, en imaginant ses propres obsèques pour finir son spectacle, et en se rappelant tout ce que la vie lui a apporté, il se rend à l’évidence, au moment de mourir, que « c’était mieux avant ! ». Un pied de nez à son propre discours. Mais quand, en saluant le public, il dit son plaisir à l’avoir rencontré, la salle le croit. Pourquoi pas ?

denis.mahaffey@levase.fr

 

[Dernière minute – dernière minute : Jérôme Commandeur sera René Angelil face à Valerie Lemercier dans un film sur Céline Dion.]

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Le Vase des Arts

La poésie pousse les portes

Denis MAHAFFEY

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L'art de la poésie agissante

Aviatrices un peu ghostbusteuses, Anne de Rocquigny et Nathalie Yanoz

La porte de la salle de classe s’ouvre brusquement, au milieu d’un cours de calcul ou de dictée donné par l’instituteur. Deux femmes, habillées bizarrement, l’interrompent, commencent à déclamer de la poésie, interpellent les élèves, ensemble ou individuellement. Dix poèmes et dix minutes plus tard, sans prévenir, elles quittent la salle, referment la porte. La dictée peut reprendre.

Comme tous les ans pendant « Le Printemps des Poètes », la compagnie de l’Arcade, en résidence au théâtre du Mail, charge une « Brigade d’Intervention Poétique » (BIP) d’une mission : déranger les classes des écoles primaires de Soissons.

Cette année, Brigadières Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Nathalie Yanoz devaient visiter plus de quarante classes dans huit écoles : Fiolet, Jean-Moulin, Michelet, Saint-Crépin, Centre, Galilée, Saint-Waast, Tour de Ville. Chaque classe de CE et CM allait recevoir deux visites sur deux jours.

Mais les contraintes actuelles ont limité cette action à douze classes de l’école Fiolet. Tout le reste a été annulé, et seules Anne et Nathalie sont intervenues.

Cette année le thème national est « Courage ». Il tombe bien, peut-on dire, mais peut-être qu’il tomberait toujours bien pour les uns ou les autres.

Le premier jour, les deux comédiennes, en blouse blanche, représentant « SOS Docteurs Courage », avaient abordé la peur qui écrase les peureux, comme l’écrit Jean-Pierre Siméon :

ils ont peur du ciel du vent et des hommes
ils ont peur de vous ils ont peur de nous
ils ont peur d’eux-mêmes

Le second jour, rendez-vous avec elles dans le bureau du directeur de l’école, Ludovic Bleuzet, très content de retrouver la BIP de l’Arcade : « Pour les enfants, la culture se trouve ailleurs, dans un théâtre, alors que ici c’est la culture qui vient vers eux. »

Les comédiennes sont habillées en aviatrices un peu ghostbusteuses, casque et lunettes de protection, blouson de cuir et pantalon.

Elles poussent la porte d’une classe de CE, où les élèves les accueillent, ravis de cette ré-interruption loufoque des études quotidiennes.

Elles prennent position devant le tableau et déroulent une bannière avec une citation de l’Enéide de Virgile : Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s’élève jusqu’aux astres. Les BIP ne se cantonnent pas dans les comptines d’enfant.

Les poèmes se succèdent, de Zéno Bianu, Boris Vian, Paul Eluard, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Carl Norac, Arthur Rimbaud, abordant le courage sous différentes formes. Le déserteur a le courage de refuser d’être guerrier ; l’explorateur ne veut pas mourir avant de voir « la mer à la montagne, la montagne à la mer ».

Les élèves lisent à haute voix des synonymes de « courage » écrits sur des feuilles que brandissent les comédiennes avant de les distribuer. Zèle – volonté – vaillance – toupet – résistance – passion – intrépidité – héroïsme – générosité – confiance – bravoure – audace. Le courage se dessine devant eux, dans toutes ses couleurs, avec tous ses défis.

Tout se passe très vite, les encourageuses de courage partent en courant, reviennent chercher la bannière oubliée, ferment la porte, et ouvrent celle d’une classe de CM.

Elles s’adaptent à chaque classe, à l’âge des élèves, à la disposition de la salle, à l’ambiance créée par le maître, la maîtresse. Toujours, la poésie reste de haute volée, sans compromis, des mots saturés de sens dont les enfants saisissent moins la signification que le sens profond.

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Le Vase des Arts

Prochainement / Un printemps de théâtre

Denis MAHAFFEY

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L'art de rompre les traditions au théâtre

Une course vertigineuse en voiture pendant Le porteur d’histoire.

Deux spectacles montrent que le théâtre peut se libérer de la tradition théâtrale qui veut un acteur pour chaque rôle, et qui laisse les voyages et leurs changements de décors au cinéma. Dans un troisième le poète Claudel revient sur sa piètre opinion de Racine.

Rémi Delieutraz tient l’écharpe rouge qui caractérise le personnage de Phèdre.

Dans Phèdre de Racine, Rémi Deleutriaz outrepasse la règle de la distribution en assumant tous les rôles. Seule une série d’écharpes, beige pour Hippolyte, rouge pour Phèdre, les distingue.

Ayant appris Andromaque par cœur, cet amoureux de Racine a décidé d’en faire un spectacle, comme de Phèdre plus tard. Selon lui « C’est la tragédie de la parole. Nous renfermons des monstres et notre langue se charge de les libérer. » Son approche donne la priorité absolue au texte du meilleur styliste de la langue française – Racine y dit de l’amour, par la bouche de Phèdre :

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C
‘est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Phèdre, Musée Racine de La Ferté-Milon, 16 mai à 21h30 pour la Nuit des Musées.


Dans Le porteur d’histoire d’Alexis Michalik, sur une scène vide à part cinq tabourets, cinq acteurs jouent l’histoire feuilletonesque d’une bibliothèque fabuleuse, d’un trésor qui l’est encore plus. Marie-Antoinette et Alexandre Dumas interviennent. On voyage partout et dans le temps : Algérie en 2001, 1988 dans les Ardennes, 1832 en Algérie ; Villers-Cotterêts, la forêt de Versailles, le Canada, Marseille, Avignon en 1348 et les catacombes de Rome en 258.

Aucune scénographie n’encombre l’intrigue. Loin d’appauvrir l’impact visuel, ce vide l’illumine. Le spectacle ne crée pas l’illusion : le spectateur la crée lui-même.

Le Porteur d’histoire, salle Demoustier, Villers-Cotterêts, 30 mai à 20h30.


Le buste en vitrine de Paul Claudel par sa sœur Camille, exposé à Soissons en 2010.

Le jeune poète Paul Claudel avait trouvé les tragédies de Racine « injouables ». Mais quelques mois avant sa mort, en voyant Phèdre mise en scène par Jean-Louis Barrault, il a changé d’avis. Dans un article pour La Revue des Deux Mondes, Conversation sur Racine, qui prend la forme d’un dialogue entre Claudel et Arcas, serviteur dans Iphigénie, il est revenu sur ses critiques et a admis les vertus de l’alexandrin.

Sous l’égide des associations Jean Racine et son Terroir, et Camille et Paul Claudel en Tardenois, la troupe du Petit Théâtre de Montgobert prépare une lecture de ce texte. Pascal Ponsart-Ponsart sera Claudel, et les paroles d’Arcas, comme dans un rêve, seront dites par trois comédiennes, accompagnées par la flûtiste Eliane Thibault.

Le spectacle sera précédé d’une conférence de Marie-Victoire Nantet, petite-fille de Claudel, qui analysera son antipathie initiale envers Racine, le spectacle sera donné pour le Printemps du Musée.

Conversation sur Racine, musée Jean-Racine, La Ferté-Milon, 19 avril à 15h.

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Le Vase des Arts

Dieu se reconvertit

Denis MAHAFFEY

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L'art de jouer la comédie

Didier Bénureau (à gauche) prend un air entendu qui déroute Jean-François Balmer.

Sur le papier l’idée est maigre : Dieu, la Création terminée, cherche un emploi. Après une semaine d’entretiens d’embauche, sa candidature n’est pas retenue.

Mais sur scène trois facteurs entrent en jeu pour faire de Le CV de Dieu un spectacle comique plaisant, et qui a plu au public du Mail.

Il y a le texte en duo de Jean-Louis Fournier, qui n’entre pas dans un débat théologico-philosophique sur l’existence ou la nature de Dieu. Il fait rire en allant chercher l’humour dans la couche la moins profonde et la plus fertile du terreau comique, là où les mots d’esprit et les plaisanteries viennent de la situation, simples, évidents (une fois dits, pas avant !). « Monsieur… comment je vous appelle ? » demande le DRH. « Mon Dieu. » « Bon, Monsieur Mon Dieu. » Il aide Dieu à remplir sa fiche. « Date de naissance ? » Hésitation, puis « Avant Jésus Christ ». Parmi les questions cherchant à éclairer le caractère du candidat : « Avez-vous une passion ? » « Non….. mais mon Fils oui. »

Le DRH, peintre amateur ébloui d’avoir Dieu, créateur de tant de millions d’aubes, en face de lui, ne peut cependant pas s’empêcher de trouver celle de la veille, rose bonbon avec à côté un vert acide, un tantinet « kitsch ». Dieu n’apprécie guère.

Le comique vient de l’écart criant entre le statut transcendant de Dieu et ses susceptibilités bien humaines, entre sa solitude auguste là-haut et sa maladresse sociale ici-bas.

Un autre facteur : le jeu des deux acteurs. Jean-François Balmer accorde son jeu parfaitement entre grandeur et agacement ; il est arrogant et il fait pitié en revendiquant et en défendant ses prouesses créatrices. Il explique avec mansuétude et un gestuel éloquent pourquoi il a transformé sa première idée, un cube, en boule terrestre – parce qu’il a pensé à ceux qui seraient assis sur les pointes.

Didier Bénureau trouve aussi le ton juste pour basculer entre humilité devant le Tout-Puissant et la supériorité d’un petit chef devant la vulnérabilité d’un candidat.

Il y a un troisième facteur : la mise en scène de Françoise Petit (ancienne directrice du Mail, dont elle a trouvé le nom). Elle a enrichi le texte par des astuces dont le texte ne parle pas. Le DRH, boule d’énergie nerveuse, se détend par une série de gymnastiques qui se prolonge jusqu’à devenir une danse chorégraphiée. Aurait-elle expliqué au costumier Jean Bauer que Dieu, étant à l’origine de tout, du bon goût par exemple, mais alors du mauvais aussi, arriverait pour son entretien vêtu en lamé argent, une étole extravagante drapant l’épaule ?

Et la fin ? Dieu et le DRH, désormais à tu et à toi, partiront ensemble au Ciel pour pêcher, peindre et se tenir compagnie. Le CV de Dieu marche parce qu’il ne tourne Dieu en dérision que gentiment, sans jamais devenir transgressif. Les croyants dans la salle ont pu rire, en se trouvant une largeur d’esprit méritoire.

Jean-François Balmer, retrouvé en civil après le spectacle, répond en souriant à la question « Qu’est-ce que cela vous fait de jouer à Soissons ? » Il avoue sa surprise : « J’ai trouvé que le public avait de la chaleur, et ce n’était pas mon souvenir ici. » On pouvait lui suggérer que les salles pleines qui se succèdent ont généré un enthousiasme qui est peut-être nouveau.

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LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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