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Théâtre

La honte au théâtre

L'art du théâtre en milieu scolaire

Virginie Deville

Lycée Le-Corbusier, classe de Seconde, section Bâtiment Gros Œuvre, dans une salle ensoleillée ; le sujet sera : la honte. Trois comédiens de la compagnie de l’Arcade, en résidence au Mail, présentent Oh ! Trop la honte, un court spectacle sur ce sujet lourd, dans les lycées Nerval et Le-Corbusier et le collège Lamartine depuis une semaine. Le projet poursuit l’exploration par l’Arcade de la question de l’identité. Qui suis-je ou, plus précisément, qui suis-je par rapport à ceux qui m’entourent ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi ? Combien mon identité dépend des autres, de leur regard ? Jusqu’où je m’adapte pour me défendre, ou pour m’intégrer dans un groupe ? Que faire du vide existentiel dans lequel s’engouffrent les réactions des autres ? Comment faire face au sentiment de honte ?

Les trois acteurs Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Patrice Gallet ont préparé un montage de textes sur le sujet de la honte sociale. Il y a des auteurs connus et moins connus. Il y a aussi des souvenirs personnels d’Anne, de Virginie et de Patrice, des moments cuisants qui leur restent collés dans la mémoire.

Anne de Rocquigny

Ils jouent comme s’ils racontaient des expériences personnelles, regardent dans les yeux tel élève, telle élève, écoutent attentivement celui qui se raconte. Tout est fait pour déthéâtraliser ce qu’ils confient. Leur jeu hyperréaliste pourrait faire croire qu’ils s’expriment pour la première fois sur un sujet pénible, une humiliation, un harcèlement. Aucune distance n’est mise entre acteur et auditeurs.

Pourtant c’est du théâtre. Quand un texte est terminé, l’acteur s’arrête, et un autre prend la parole. Ce découpage confirme que nous sommes au théâtre, même si c’est dans une salle de classe. La vie y est représentée, sous une forme qui permet de la regarder sous une loupe.

Parfois deux acteurs jouent ensemble. Un patron critique une employée, son aspect, ses vêtements, son comportement – puis lui propose sans rupture de ton de « monter » avec lui. Un homme accuse une femme qui le croise de lui avoir fixé son « entre-jambes » en passant. Elle tente en vain de terminer l’échange et partir, mais les propos deviennent de plus en plus crus. Dans les deux cas, l’agressivité de l’homme, dans l’étroit passage entre les tables, est renforcée par sa plus grande taille, sa force physique. Voilà l’harcèlement sexuel, doublé par cette menace corporelle.

Patrice Gallet

Une femme qui admet qu’elle est lesbienne subit une fusillade verbale, traitée de tous les noms insultants sans qu’elle n’ait rien fait pour les provoquer.

Le spectacle terminé, les intervenants proposent aux élèves de commenter ce qu’ils ont vu. Les réactions sont d’abord rares et brèves ; mais la franchise des textes aidant, les acteurs devenus médiateurs arrivent à susciter des témoignages, et les élèves s’interrompent même.

Le théâtre, tel que le pratique l’Arcade, évoque, interpelle, interroge, rappelle ; autrement dit il rend conscient et public ce qui pourrait rester enfoui. Le théâtre propose cette parole dans un lieu sûr, séparé de la vraie vie, qu’il permet de regarder intimement mais de l’extérieur. Ce qui pourrit la vie change de couleur sous les projecteurs, dans la clarté de la parole.

Théâtre

Un ange passe

L'art de la clownerie

Simone Fassari à la trompette, Camilla Pessi à l’accordéon

Une échelle de corde descend des cintres du Mail. Un homme, habillé comme un clochard stylé, la remarque, attend pour voir qui va la descendre. Mal à l’aise, il fait tout pour se donner une contenance, puis soudain – quelle horreur ! – s’aperçoit de la présence du public dans la salle, témoin de son embarras.

Enfin, une femme descend d’en haut, comme un ange visitant la Terre. Son costume, pourtant, est moins angélique que carnavalesque, avec sa culotte à frange sous une petite jupe.

Ils restent dans les mêmes rôles compétitifs. Simone est prêt à n’importe quelle bassesse pour vaincre Camilla, et jubile de façon éhontée quand il y arrive. Camilla est d’une naïveté coupable, sourit comme si elle montrait ses dents au dentiste, et est d’une bonne humeur éclatante, toujours prête à céder pour avoir la paix.

Sur scène, « faire le clown » ne signifie pas rigoler en se permettant des idioties et facéties ; il s’agit d’exercer un métier de précision et d’adresse, d’avoir un talent, affiné par une longue formation, pour le contact avec le public. Car un clown joue, non pas pour mais avec les spectateurs, en toute complicité.

C’est la façon dont leur spectacle est encadré qui donne une autre résonance, un tantinet mélancolique, à ce spectacle. Camilla était descendue du ciel au début. A la fin, elle tourne le dos à la salle et remonte l’échelle de corde. Elle porte une petite paire d’ailes blanches aux épaules.

Elle disparaît, Simone s’en va esseulé, convaincu d’avoir vu un ange qui passait par là.

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Théâtre

Un héros décrypté : l’énigme

L'art de jouer

Le sergent Ross (Amaury de Crayencour) interroge Alan Turing (Benoît Soles).

Parfois un spectacle pose une énigme pour cette chronique, et il vaut mieux la décrypter avant de commenter.

La salle du Mail était pleine pour La Machine de Turing, en partie de groupes scolaires, dont ceux des « classes Théâtre », mais surtout de spectateurs sans doute attirés par le triomphe durable et inattendu de la pièce depuis sa création à Avignon en 2018. Le public soissonnais pouvait s’attendre à une soirée pleine d’idées et d’émotion dans une mise en scène vibrante. Surtout, le comédien Benoît Soles était attendu pour son exploit en jouant Alan Turing (qui a existé réellement), homme tourmenté, mathématicien brillant, autiste, victime de la législation rétrograde britannique des années 50. Amaury de Crayencour jouerait les trois autres rôles.

A la fin du spectacle, les applaudissements ont été polis, nourris même, mais loin de l’ovation qu’accordent les Soissonnais quand ils sont comblés. Comment expliquer cette relative tiédeur ?

Turing était concepteur de ce qui deviendrait l’ordinateur. Il a réussi à déchiffrer les communications allemandes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Homosexuel, il a payé cher un comportement imprudent dans un pays où de tels actes étaient prohibés. C’est l’ironie de la pièce : son travail héroïque est resté «  secret défense », alors que ses épreuves judiciaires ont été couvertes par la presse de l’époque. La pièce alterne entre son passé triomphal et son présent lamentable.

Benoît Soles crée une image méticuleuse de la personnalité autiste, et a dû étudier la condition de près, et longuement, pour être si juste. Il saisit avec précision le masque bizarre que Turing porte pour survivre dans un monde qui le dépasse : les gestes outranciers, la voix qui chevrote ou hurle, le corps qui se tord, même la façon de rire, le corps plié, en émettant des bruits d’âne en peine d’amour.

C’est un travail d’orfèvre. Cependant, il révèle peut-être la raison de la réaction moyennement enthousiaste du public, qui était pourtant attentif pendant tout le spectacle.

Benoît Soles y fait le travail d’un excellent imitateur, saisissant tous les traits extérieurs des personnages présentés. C’est toujours impressionnant ; mais l’humoriste ne joue pas, il imite. Un acteur doit faire autre chose. Il ne doit pas se cacher dans son jeu. Il doit transparaître lui-même dans son rôle.

En 2016 la comédienne québécoise Paule Savard avait dit l’importance de ne pas trop se concentrer sur la technique en créant un rôle : « Si j’y mets une part de moi-même, le public réagira. Si je ne le fais pas, il n’y trouvera rien. »

C’est la part d’humanité de l’acteur qui fera ou ne fera pas l’affaire. Benoît Soles est éblouissant de vraisemblance, et le public le prouve en remplissant les salles. Seule une absence au cœur de son jeu pourrait expliquer que quand, le jeu terminé, l’homme remplace l’acteur sur la scène, ce public ait réagi sagement, privé de la rencontre qu’il cherche en venant au théâtre.

Après réflexion, voilà une tentative de réponse à l’énigme.


Imitation Game, à voir sur France 3 le 21 novembre, raconte aussi l’histoire d’Alan Turing. Ceux qui l’ont vu auront gardé le souvenir, moins de sa représentation de l’autisme que de l’homme qui l’a joué, Benedict Cumberbatch.

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Le Vase des Arts

Les quatre …ismes : la rentrée théâtrale

L'art du monologue

Raouf Raïs parle d’un monde désorienté.

Au Mail, le premier spectacle de la saison en salle est Lettre à un soldat d’Allah, chroniques d’un monde désorienté. Mais la longue pause d’été fait de cet événement autant une redécouverte pour les spectateurs après trois mois. Ils retrouvent ainsi les visages qui les accueillent, en bas, et en passant devant les agents de sécurité, et en faisant, non plus déchirer, mais scanner les billets en haut. Ils arrivent dans la salle aux sièges tout rouges mais qui gardent, comme une ombre, le souvenir des bleus qui identifiait la salle pour les artistes et compagnies qui y passaient.

Ils attendent dans le bruissement des conversations. Cinq spectatrices, assises côte à côte au même rang, sont d’anciennes bénévoles de ce qu’on doit désormais appeler, avec un pincement de regret, « l’ancienne » VO en Soissonnais, la fête du théâtre qui jusqu’à l’année dernière mettait les théâtrophiles en ébullition à la Pentecôte. Que penseront-elles du monologue qu’elles vont voir, un « petit format » idéal pour VO ?

Rappel par la direction des incontournables raisons d’éteindre les téléphones mobiles (dont les écrans rayonneraient dans les yeux des voisins autour, de la régie en haut et même des comédiens sur scène).

Enfin, enfin, l’éclairage de la salle baisse et les projecteurs sur scène prennent le relais. Dans l’obscurité chaque spectateur, seul mais en compagnie de tous les autres, entre dans le monde du théâtre, qui ne reproduit pas la vie, mais la représente.

Le texte de Lettre à un soldat d’Allah est adapté d’un essai de l’écrivain Karim Akouche, kabyle né en Algérie et qui vit au Québec, joué par Raouf Raïs et mis en scène par Alain Timár, qui a créé le spectacle à Avignon en 2018.

L’acteur, seul en scène, aborde la question de la radicalisation de jeunes Musulmans – en l’occurrence un ami du narrateur, à qui il s’adresse directement : « C’est fou comme tu as changé. Je ne reconnais ni tes yeux, ni ta barbe, ni tes idées. Un océan de cauchemars nous sépare. Pourtant nous étions si proches. »

Pour commencer il est dans la dénonciation des dérives de la religiosité, avec chevalet de conférence et marqueur à l’appui. Ses remarques peuvent créer un malaise : s’il y a des membres du Rassemblement National dans la salle, jubileront-ils d’entendre leurs préjugés ainsi réconfortés ?

L’écrivain Karim Akouche signe ses livres au Salon du Livre.

Mais l’orateur affine son discours : il vise, non pas l’Islam, mais son dévoiement, l’islamisme, que l’auteur perçoit comme un refus de la raison, de l’humanisme, même de la beauté et de la culture : les islamistes, selon lui, visent à détruire et à interdire ce qui fait des hommes des êtres pensants et croyants, pour en faire des robots qui obéissent à l’irrationnel.

Le discours s’élargit en critique des quatre « …ismes » qui mettent la civilisation en danger : l’islamisme, le consumérisme, le capitalisme, et l’extrémisme de droite.

Le comédien est incisif, athlétique – et parfaitement audible, ce qui assure la compréhension par le public, même quand la mise en scène l’oblige à crier, hurler de longs passages. A propos, la véhémence doit-elle se traduire par des rugissements sur scène ? Dans le passage le plus fort, l’acteur s’assied et lit une lettre écrite à un extrémiste par une jeune fille.

Raouf Raïs sait aussi être déchirant : rappelant son enfance dans l’incompréhension de ce qu’on lui inculquait, il se confie : « Je porte le cadavre de mon enfance. »

Après le spectacle, auteur et metteur en scène le commentent et répondent aux questions en bas. Leur discours devient une reprise des arguments de la pièce, ce qui au mieux prolonge le débat, mais sans l’effet créé par la pièce elle-même. Au théâtre nous jouons à croire à ce qui se passe sur scène : c’est à dire que nous nous prêtons à la même expérience que le personnage. C’est cela le théâtre, et c’est sa force.

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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