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Vierzy : un silence au delà de la parole

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L'art de l'enquête

De g. à dr. Maryse, Babette, Corinne, Brigitte, Marie-Anne

Promotion 71-73, par Marie-Anne Balin, dit l’avant et l’après de la catastrophe du tunnel de Vierzy, pour des élèves-infirmières chargées de secourir les accidentés.

Le soir du 16 juin 1972 le toit du tunnel de Vierzy, entre Soissons et Villers-Cotterêts, s’est effondré, juste avant le passage d’un train venant de Paris, qui percute l’éboulis. Quelques minutes plus tard un train venant de Soissons s’y enfonce à son tour.

Ce même soir un groupe d’élèves de Première année de l’Ecole d’infirmières de Soissons était parti joyeusement vers Reims, chantant et chahutant en chemin, pour fêter la fin de leur année à un spectacle de Robert Hossein. En arrivant elles ont trouvé leur Directeur sur le trottoir devant le théâtre. Un plan d’urgence venait d’être lancé, et elles devaient se rendre immédiatement au lieu de la catastrophe.

Marie-Anne Balin, Soissonnaise depuis 1991, a souvent été interpellée, à des soirées entre amis, quand l’une ou l’autre amie infirmière racontait cette soudaine annulation d’une sortie, la rupture entre une soirée exubérante et l’épreuve qui les attendait. Une autre chose l’avait chaque fois intriguée : celles qui racontaient le basculement sur le trottoir rémois refusaient d’aller plus loin, de raconter la suite.

En juin 2023, quand ses amies préparaient la réunion décennale régulière de la Promotion, qui cette fois marquerait aussi un demi-siècle depuis Vierzy, elle s’est décidée à contacter ses membres. Les réactions ont été mixtes : de « C’est trop dur » à « C’est génial ! ». Elle a enfin obtenu le consentement de vingt infirmières (dont tout de même deux infirmiers), et a commencé à recueillir les contributions. Un accord : les événements dans le tunnel ne seraient pas traités.

Plutôt que de les reproduire individuellement, elle en a fait un narratif collectif, tressant les témoignages individuels pour montrer leur vie quotidienne strictement réglée (« Je ne veux pas voir une fille en pantalon dans l’Ecole » clamait le Directeur), avec ses joies et peines, réussites et peurs, épanouissements et affolements. Puis une seconde partie, où chacune confie la suite de sa vie professionnelle.  Pour arriver au présent, cinquante-trois ans plus tard.

Les infirmières parlent

Le 4 mars dernier, quatre infirmières retraitées et l’auteure, Maryse, Babette, Corinne, Brigitte et Marie-Anne, réunies dans les locaux du Vase Communicant, ont parlé du livre qui les raconte. Pour toucher au silence devant toute tentative d’approche des heures terribles dans le tunnel, le mot « trauma » leur est suggéré. Elles réagissent. Elles sont d’accord. « Mais il y a tant de traumas pour une infirmière en formation, et toute sa vie. » « La nudité, pour commencer. » La vie d’infirmière est faite de traumas, de sang, vomi, excréments, douleur, agonie, mort douce ou atroce. Des horreurs qu’elles acceptent, en tenant la route choisie. Elles subissent et se relèvent. Un trauma de plus, et puis quoi ? Recommencer. Raconter le tunnel ? Elles y ont fait le nécessaire, comme elles ont passé le restant de leurs jours à faire le nécessaire. Le silence recouvre tout, aide à dissimuler le trouble, permet de continuer.

Promotion 71-73 : disponible dans les librairies de Soissons et sur le site de l’auteure marieannebalin.fr. 15€
Dédicace à L’Arbre Généreux, 5 avril, 10-12h et 14 17h

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n° 394.]

Un commentaire, une question ? : denis.mahaffey@levase.fr

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