
Bertrand Chamayou joue le concerto pour piano de Jules Massenet.
Les deux œuvres courtes d’Emmanuel Chabrier, choisis pour ouvrir le concert de l’orchestre Les Siècles à la Cité de la Musique, ont galvanisé la salle. Déjà la brève Joyeuse marche est tonique, avant-goût des excès délibérés de ce qui allait le suivre. España possède des moments de calme, mais ils sont à chaque fois rompus par les passages fanfaronnants, surtout le motif iconique aux cuivres qui trombones en tête, roulent les mécaniques, plongeant et remontant comme s’ils voulaient narguer les auditeurs, et même leur co-instrumentistes.
Ma voisine dans le fauteuil à côté, qui est néerlandaise, a reconnu la musique qu’elle entendait dans les haut-parleurs de la fête de son village d’enfance.
L’attention des auditeurs étant ainsi gagnée, et après la pause pour que le piano soit placé – un Pleyel, pour respecter le choix des Siècles d’utiliser des instruments d’époque – Bertrand Chamayou s’y est mis pour jouer le Concerto pour piano de Jules Massenet.
C’est ce pianiste qui a sorti l’œuvre de la relative obscurité dans laquelle elle était tombée, jusqu’à être une rareté dans les salles de concert. Massenet était circonscrit par une petite mais intense célébrité comme compositeur de la Méditation de Thaïs.
Dès les premières notes le concerto s’impose. Un accord orchestral sur deux mesures, et le soliste part sur une série d’arpèges montants et descendants, s’étendant sur tout le clavier. A entendre, et à voir ses mains, l’auditeur est tenté de visualiser deux chevaux au galop dans un pré, cerclant et cerclant pour la pure joie de dépenser ensemble leur énergie.
Après la liberté la lutte, dans un mouvement lent. Il y a un thème déchirant de beauté, mais qui émerge de façon souterraine, ne se déclarant jamais ouvertement. L’auditeur doit être à l’écoute pour le recevoir pleinement.
Enfin, le dernier mouvement relance la ronde, sur des thèmes pris dans le folklore slovaque. Pour le pianiste et l’orchestre, cette conclusion exige des exploits physiques et d’interprétation.
Bertrand Chamayou, spécialiste de Ravel, dont il a enregistré la totalité de sa musique pour piano, a proposé en bis un fragment de ce compositeur, comme un petit pont vers la dernière œuvre au programme, les Contes de ma mère l’oye. La partition met en musique, dans l’adaptation symphonique de l’original pour piano à quatre mains, cinq contes, dont deux de Perrault. Cela a ménagé un atterrissage en douceur après les envolées précédentes, tout en démontrant la portée et les subtilités du style du compositeur.
Simon Proust, le jeune directeur invité des Siècles, est dynamique en tout, de ses commentaires (sans micro, hélas) à son investissement corporel. Et il allait diriger Les Siècles le lendemain au théâtre des Champs-Elysées, pour accompagner la version pour ballet.
Enfin, le titre de cet article parle de « mystère ». Quel mystère ? C’est que ceux qui ont écouté Bertrand Chamayou peuvent se demander pourquoi le concerto de Massenet ne soit pas aussi populaire que les autres grands du genre, Beethoven 5, Mendelssohn, Tchaïkovski 1, Grieg, Rachmaninov 2 et Mozart 21 ? Son inclusion commence, peut-être…
Un commentaire, une question ? denis.mahaffey@levase.fr