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La guerre des rires n’aura pas lieu

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L'art du rire contagieux

Eglise méthodiste d'Agnes Street, Belfast, construite 1886, fermée 1974

Depuis mars, en l’absence de spectacles vivants et de rencontres avec les artistes à commenter, cette chronique a parfois pris d’autres chemins à travers l’art de la vie. Pour conclure cet entracte singulier, et avant la pause estivale, voici le récit d’un éclat de rire imaginé qui aurait pu changer l’histoire, adapté d’un écrit publié dans le blog L’Echange en 2014.
Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

 

De chères petites têtes, dont plusieurs blondes, mais plutôt des châtains, et même quelques rousses, alignées et inclinées : nous étions les enfants de la famille Mahaffey en prière ; plus précisément, les enfants de quatre frères. Eux, ou leurs épouses nos tantes, nous répartissaient plus ou moins en fratries. Notre sagesse d’image n’était pourtant qu’apparente.

Nous nous retrouvions le dimanche matin au temple méthodiste d’Agnes Street à Belfast en Irlande du Nord. Le Méthodisme est né au 18e siècle d’un mouvement de renouveau de l’Église anglicane mené par John Wesley, prédicateur éloquent et passionné. Etudiant à Oxford, il se réunissait avec des camarades pour prier, lire la Bible et agir charitablement selon un programme « méthodique », d’où le nom, railleur mais assumé par la nouvelle dénomination.

La sobriété des stalles et du balcon en fer à cheval faisait penser à une salle de concert, sauf qu’à la place de l’estrade s’érigeait une chaire centrale, flanquée de deux volées de marches. Cet intérieur évitait tout effet architectural susceptible de porter les esprits vers un émerveillement décoratif qui brouillerait la clarté de la doctrine protestante. Ensemble pour accueillir Dieu, mais chacun seul face à Lui, sans intermédiaire. Le pasteur, sans habits sacerdotaux, car sans sacerdoce, menait l’office. Hymnes chantés à pleine voix (la congrégation se piquait d’être entendue jusqu’à l’artère voisin de Shankill), prières, sermon – mot qui convient mieux que « homélie », car il nous sermonnait, nous conjurait d’accepter Jésus comme notre rédempteur personnel. Sans effort, la grâce et l’effort étant incompatibles. La sainteté attendait, il suffisait d’« ouvrir la porte du cœur ». Apostat peut-être congénital, je ne savais pas ce qu’il entendait par là : je me voyais ouvrir une petite porte, sortir la tête, voir si Jésus était dans les parages. Non ? Je rentrais la tête, perdu pour Dieu.

Ce dénuement liturgique contrastait avec ce que nous savions ou supposions des Catholiques, que leur prêtre, dont le rôle sacré venait de son ordination, guidait vers le mystère de la foi par les rites incantatoires, le miracle de la messe faisant du pain et du vin le vrai corps et le sang du Christ. Pour nous, la communion n’était qu’un acte symbolique. De nos temples austères nous regardions d’un mauvais œil les églises catholiques : le faste, les statues pieuses, cierges seraient des pièges tendus par le Diable.

L’histoire irlandaise faisait que l’opposition entre les deux confessions n’était pas qu’une question de dogme. Il y allait, nous laissait-on entendre, de la survie de la communauté protestante. Une menace existentielle. Ma grand-mère ne disait-elle pas « Si les Catholiques gagnent les élections, des prêtres donneront les cours à l’école » (alors que feu mon grand-père avait été militant de l’autonomie, étape vers l’indépendance de l’île) ?

La sobriété ambiante du temple n’empêchait pas nous autres enfants de trembler de sensations dans lesquelles la peur se mêlait à l’excitation. Mais il ne s’agissait point d’une sainte terreur du divin, ni d’extase spirituel : le risque était qu’un geste incongru – éternuement, bâillement, chute d’un hymnaire, regard bizarre – ne déclenchât, sous les yeux du pasteur et dans les oreilles de tout le monde, un fou rire roulant le long de la rangée. La répartition stratégique des adultes en brise-lame n’y ferait rien.

Cela pouvait mal tourner. Un dimanche mon plus jeune cousin, trop jeune pour se maîtriser, a dû être sorti dans les bras de son père. Remontant la nef, face à tous, il murmurait « Papa, j’peux pas m’arrêter ! » Le pasteur a dû s’interrompre, mais était trop figé dans son rôle moralisateur pour commenter avec bienveillance cette spontanéité enfantine. Nous ses cousins gardions la tête baissée, le visage rougi à force de nous retenir.

Le jour de la réouverture après des travaux de rénovation, tout juste terminés la veille, nous avons retrouvé notre temple nettoyé, décapé, repeint dans des tons de crème et beige, les boiseries vernies au tampon. Toutes les places étaient occupées, les chants étaient fervents, les prières intenses, avec un sermon à tout casser sur la grâce divine à portée de cœur.

La chaleur n’était pas que spirituelle. Les corps assis agissaient sur le vernis frais. Quand les participants se sont levés pour le dernier hymne, chacun avait imprimé sur l’assise des stalles deux ovales floues. C’était à croire que, l’attention étant devenue adoration, Dieu tout‑puissant (qui pouvait donc tout) avait, devant un tel élan de foi, nanti chaque adorateur, chaque adoratrice d’ailes célestes dont seule l’ombre rémanente était accessible à nos yeux d’ici-bas.

Imaginez le mal que nous avions devant ces empreintes de fesses de toutes les tailles. Une déflagration jubilatoire a-t-elle eu lieu ? Les gloussements mal étouffés des enfants Mahaffey sont-ils devenus une déferlante, courant le long de notre stalle, s’emparant des adultes parmi nous, puis envahissant les rangs, remplissant les lieux d’un immense rire ? Il serait entendu dehors, déborderait du quartier, sauterait de temple en église, de chapelle en salle de prière. Même parmi les mécréants rétifs au devoir d’adoration les rictus se mueraient en rire franc, en un séisme de réjouissance qui engloutirait les écarts de croyances, d’incroyance, les inimitiés, rappelant que Dieu n’est que (n’est que ?!) l’Etre derrière toutes les différences qui nous divisaient. En pouffant publiquement de rire, aurions-nous contré le conflit armé qui s’impatientait dans les coulisses ? Ne pouvions-nous pas convertir la guerre entre communautés en concurrence entre nos capacités de rigolade ?

Mais nous les petits Mahaffey pesions trop peu dans la balance contre la rigidité des positions établies. Nous avons étranglé nos rires dans la gorge. A défaut de rire les uns avec les autres, se bidonner tous et chacun à la face de vieilles antipathies, nous allions tôt ou tard, et pendant trente ans, nous entretuer.

[16/07/20 Texte ajusté pour tenir compte de commentaires utiles]

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Du côté de la lumière – une histoire de vie et de mort

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L'art de la mémoire

 Les voyages étant devenus une rareté depuis un an et demi, il faut se souvenir de ceux du passé, en attendant de partir en voiture, monter dans un train ou un bateau ou, comme dans ce récit, prendre l’avion. C’est une histoire où la mort frôle, o légèrement ! la vie.

La nuit tombait sur l’aéroport de Bahrein. Après avoir roulé au sol jusqu’au bout de la piste, l’avion Bombay-Amsterdam de Kuwait Airways attendait son signal pour repartir. J’avais pu débarquer avec les autres passagers et passer dans l’aérogare, reflet en blanc d’un palais arabe, aux arches qui s’élançaient au dessus des comptoirs d’enregistrement et boutiques.

Enfin – le temps se fige comme une provocation dans cette situation – les moteurs sont montés en puissance. Tout vibrait, les sièges, les compartiments à bagage au-dessus de nos têtes, comme si une force extérieure secouait le fuselage.

C’était avant l’époque des tablettes tactiles individuelles au dos de siège devant chaque passager. Un seul film serait projeté sur des écrans au plafond au dessus des couloirs. Mais les sièges était pourvus d’écouteurs et d’une panoplie de chaînes audio. Mon goût exclusif pour la musique classique avait été fracturé par un ouragan intérieur, celui même qui avait mis mes pieds sur le chemin des Indes. J’en revenais, habillé de rouge, d’ocre, de rose, d’orange, les couleurs de l’aube selon le maître dont l’image était accrochée à mon collier de perles en bois.

J’ai choisi une chaîne rock, car si l’avion s’écrasait – une possibilité qui m’avait toujours inquiété mais qui me titillait à présent sans plus – je voulais avoir de bonnes pulsations dans la tête.

L’avion est parti sur la piste, toute l’énergie qu’il contenait convertie en poussée, écrasant chaque passager contre son dossier. Il roulait de plus en plus vite, les irrégularités de la piste sensibles comme des pavés sous un vélo. Je vivais la puissance, la tension transmise par le corps, et la voix de mon co-belfastien Van Morrison, haut perchée sur la basse pilonnante, qui chantait

From the dark end of the street,
To the bright side of the road
.

Les cahotements allaient se lisser quand l’avion prendrait son envol, soudain aérien comme un oiseau. Il passerait de l’agitation terrestre à la quiétude des airs, les moteurs se calmant jusqu’à un bourdonnement de fond.

Soudain, cette séquence a été interrompue.

Une détonation a fracturé le passage au décollement, suivie instantanément par le couinement des freins. La ceinture de sécurité me retenait en place, alors que l’avion a été ballotté dans tous les sens puis, sans changer de direction, s’est arrêté.

Par le hublot j’ai vu une rangée de camions rouges le long de l’aérogare démarrer déjà en notre direction. Dans le silence de la cabine, vite remplacé par un brouhaha de voix, j’imaginais leurs sirènes.

Un pneu avait éclaté, nous avons appris. Nous descendrions et attendrions dans le terminal. Nous avons quitté l’avion par une échelle à côté du pneu crevé, grand comme un autobus à impériale.

Debout dans le bus, j’ai fait la connaissance d’une jeune mère anglaise, accompagnée par deux enfants. Elle rentrait de l’Orient, et son mari suivrait. Elle était remuée, au point de me confier sa philosophie, basée sur le… « rock’n roll », c’est-à-dire, pour résumer en un mot, anti-bourgeoise. Pour elle, même l’Univers était fondé sur ce principe. «Regarde l’Espace qui nous englobe tous», et elle s’est penchée pour me le dire sotto voce – «plein de roches roulantes, c’est le rock’n roll, tu vois ?»

Nous avons passé la nuit dans l’aérogare, qui s’est remplie progressivement de voyageurs, continuant à affluer alors qu’aucun avion ne pouvait décoller. Il y avait un ressentiment palpable envers nous qui étions incriminés par notre relation à l’avion accidenté.

Un Anglais m’a toisé, m’a posé une question et, en entendant mon accent, a dit «Je m’étonne qu’un homme de l’Ulster» – province irlandaise qui a la réputation d’être la plus sérieuse, travailleuse de l’île – «ait pu s’attifer avec ces accoutrements vestimentaires et croyances farfelues.» J’ai accueilli ses remarques avec un grand sourire bienveillant, pour démontrer mon état de grâce et, plus perfidement, comme la meilleure façon de le frustrer.

Le matin nous sommes partis pour l’Ouest dans un autre avion de Kuwait Airways. Détendu dans mon siège, j’ai vécu une seconde fois le décollage. Rock’n roll ou chant polyphonique Renaissance dans les oreilles ? Malicieusement, la mémoire ne l’a pas retenu.

Ce qui a résisté au passage du temps est la soudaine conscience, alors que la vie vibrait de toutes ses forces, que la mort avait frôlé la piste d’aéroport puis s’était retirée… cette fois-là.  La lumière et le noir, comme dans la chanson de Van Morrison, se touchent.

Commentaires à denis.mahaffey@levase.fr

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Le philosophe et la comtesse

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L'art de l'occulte v. la raison

Deux lumignons brûlent sur la cheminée dans des coupes de verre rouge.

C’est l’habitude de la maison : une mort ou son anniversaire, une maladie grave, et nous les allumons, sans nous occuper du sens précis du geste. Mettre la lumière vacillante là où les ombres blessent le quotidien, peut-être.

Cette fois ils tremblotent à la nouvelle de la mort du Covid d’un vieil ami en Pologne, le philosophe et traducteur Jerzy Prokopiuk.

Je l’ai rencontré à Varsovie dans les années 70, et l’ai invité plusieurs fois à Paris – formalité sans laquelle il n’aurait pas été autorisé à quitter la Pologne ni obtenu un visa pour entrer en France.

Château de Montségur                                             [Photo Internet]

Il gagnait sa vie en traduisant des ouvrages en polonais. Ses intérêts étaient l’ésotérisme et plus précisément le gnosticisme, sujets dont les autorités polonaises (à la différence des Russes) désapprouvaient l’étude, et il ne pouvait glisser un livre occasionnel sur le sujet qu’après avoir traduit deux ou trois autres livres plus orthodoxes.

Mon assemblage de chambres de bonne, 25 mètres carrés au total, était presque trop exigu pour contenir nos longs débats houleux. Il voyait partout des signes de l’occulte ; j’y voyais la puissance de l’imagination et la raison humaines. Nous parlions fort, nous buvions, nous n’étions jamais d’accord, et nous avons formé une amitié profonde.

Il est parti quelques jours en Occitanie pour rencontrer un groupe d’Anthroposophes, disciples de Rudolf Steiner, mais voulait surtout explorer le pays cathare.

Le Gnosticisme, l’Anthroposophie, le Catharisme : ces courants spirituels avaient en commun de prêcher la recherche de la connaissance de soi pour illuminer directement le divin dans l’homme, et libérer ainsi l’âme du carcan du monde malveillant créé par le Dieu de la Bible.

Jerzy est rentré à Paris ébloui par ses rencontres. Il m’a donné un disque du chanteur occitan Marti, contenant Montségur, plainte poignante qui relate comment, en 1244, pendant la croisade albigeoise, quatre cents Cathares sont montés sur un bûcher plutôt que de renoncer à leur foi cathare.

« Les Anthroposophes occitans seraient plutôt, mais discrètement, des néo-Cathares » a-t-il conclu. Il avait été reçu et hébergé par une adepte, Fanita de P., qui était dorénavant, à chaque venue en France, son mécène, sa protectrice. Pendant un de ses séjours elle est même montée à Paris, et nous a rejoints à la table de nos débats houleux.

C’est ainsi que la comtesse entre dans cette histoire.

Fanita était âgée, mais a monté et remonté les quatre-vingt-neuf marches jusqu’à notre porte d’entrée. Ses robes descendaient jusqu’à mi-mollet, ses cheveux étaient attachés en haut par des peignes, son port était altier, sa voix avait le ton des privilégiés. Une grande dame en tout, sauf que son regard était pétillant et son langage vigoureux et ironique. « Je suis Comtesse certes ; mais quelle déchéance, car par mon premier mari j’étais Marquise. » Ah ce marquis, il avait encore son rôle à jouer dans notre histoire !

Elle a facilité toute l’activité de Jerzy en France par ses relations et même matériellement. Rentré une autre fois du Midi, Jerzy m’a montré deux bagues qu’elle lui avait données, une alliance en or incisée et l’autre avec une émeraude. Elle avait été ferme : « Celle-là vous garderez en cas de grand besoin. » Il m’a donné la bague d’or pour me remercier de l’accueillir (je l’avais oubliée jusqu’à entreprendre ce récit, et ne sais plus où ni sur quel doigt elle serait à présent).

Quant à l’émeraude, ce Polonais tant privé de moyens percevait aussitôt un « grand besoin », et il est parti à la place Vendôme la faire estimer.

Il est rentré penaud mais rieur. Le joaillier l’avait examinée. La pierre était fausse, en pâte de verre. Jerzy n’a pas eu de mal à expliquer le contretemps. Le marquis avait été un joueur invétéré, comblé de dettes. Il a sans doute fait remplacer l’émeraude, qu’il a aussitôt vendue. Voilà. Jerzy ne pouvait pas le dire à Fanita.

Nos vies ont évolué, je ne l’ai plus revu et nos échanges se sont raréfiés. Mais il est devenu un personnage reconnu dans son milieu, rédacteur en chef du périodique polonais Gnose, et il a reçu des honneurs, prix et médailles.

Tout à l’heure je cherchais un mot, l’ai dit, et mon épouse y avait pensé en même temps. Jerzy aurait dit de la télépathie, ce flux étrange entre les cerveaux. Moi j’y vois la réaction de celle qui me connaît à fond, ma façon de penser et de m’exprimer. Il me plait d’imaginer l’occultiste et le journaliste se disant bruyamment et affectueusement leur désaccord profond sur le sujet.

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Fantasia

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L'art de voyager

Un voyage à l’étranger, dans un pays exotique ? Ce n’est pas encore possible dans la réalité ; le Vase des Arts remplace alors la réalité par un récit de voyage. Commentaires denis.mahaffey@levase.fr

La douzaine de cavaliers sur des chevaux abondamment harnachés tournent le dos aux spectateurs et s’éloignent au petit galop sur la terre aride d’été. Trois cents mètres plus loin, ils tirent sur les rênes pour arrêter leurs montures et les remettre dans l’autre sens, dans un tumulte de sabots levés, de jambes pliées, de troncs courbés, et se lancent à plein galop vers le point de départ, robes, burnous, écharpes et keffiehs voletant au vent qu’ils soulèvent. Chacun brandit un fusil long comme un mousquet, agrippé à mi-longueur pour avoir l’index sur le déclencheur et, en s’approchant, ils baissent le canon et commencent à tirer au-dessus de la tête des spectateurs.

Au premier rang de la foule, mon corps réagit convulsivement, plus au bruit des tirs qu’au danger d’une balle perdue, et j’essaie de me cacher derrière Julienne, seule femme dans la foule, seule à avoir une chaise. Il y a quelques sourires devant ma panique, c’est tout. Le spectacle terminé, les mains serrées partout, nos hôtes nous laissent reprendre notre chemin.

 * * *

La guerre d’Algérie à peine terminée, le pays tout juste indépendant, nous étions trois à le traverser d’Est en Ouest, de la Tunisie au Maroc : Roger, professeur de mathématique au lycée Sadiki à Tunis, Julienne, professeur agrégée d’allemand au lycée Français, et Denis, professeur d’anglais au lycée de Jeunes Filles de Radès, dans la grande banlieue sud de Tunis. Nous étions partis en fin d’année scolaire dans la Dauphine de Roger, pour regagner la France par la côte du Maghreb et l’Espagne. Julienne reprendrait son poste à la rentrée, Roger et moi avions quitté les nôtres.

Quel accueil nous attendait, nous nous demandions en atteignant la frontière tuniso-algérienne. Fallait-il être prudents, devais-je être notre porte-parole, ayant l’avantage de ne pas être français ? Presque un million de Français avaient fui l’Algérie dans un chaos de fin de guerre, et nous, nous allions arriver en goguette.

En voyant les passeports de Julienne et de Roger, le garde-frontière a souri. « Français ! »  Ils étaient les bienvenus. Un Irlandais l’intéressait moins.

La réaction s’est confirmée à chaque contact, passager ou plus soutenu. Etre français de passage conférait un statut, suscitait un intérêt, générait une chaleur. « Tu viens de quelle ville ? » « Qu’est-ce vous faites dans la vie ? » « Comment tu trouves l’Algérie ? »

Abonnés aux auberges de jeunesse, nous avons été accueillis chaque soir avec enthousiasme.

Près de Béjaïa, qui avait été Bougie avant l’indépendance, le personnel de l’auberge nous a proposé, à cause de la chaleur écrasante, de déménager les lits de camp et de dormir avec eux sur la plage, sous les étoiles foisonnantes, brillantes.

Parfois, les auberges citées dans le guide n’existaient plus, ou n’étaient pas ouvertes. Ne trouvant pas celle d’Alger, nous avons repris la route côtière. A l’entrée et à la sortie de Bab el Oued, encore sous administration coloniale, nous avons été contrôlés par des gendarmes français. Plus loin nous avons vu le bâtiment indiqué sur notre guide comme auberge de jeunesse.

Le gérant nous a reçus. « L’auberge est en travaux. Mais vous pouvez rester la nuit, si vous voulez. Je ne serai pas là mais je vous verrai demain matin. »

Nous avons dormi par terre dans deux de la dizaine de petites chambres vides autour d’une cour. Le gérant a cadenassé le grand portail sur la route en partant.

Au milieu de la nuit une voiture s’est arrêtée, quelqu’un a cogné sur le portail, il y a eu des cris. Puis le silence, la voiture est repartie.

Julienne n’avait pas été éveillée. Nous avons été inquiets devant cette tentative d’intrusion (des amis du gérant, des voyageurs égarés comme nous ?), mais notre insouciance fondamentale a vite gommé l’incident. Le cadenas a tenu, pourquoi revenir sur une éventuelle agression, ou pire ?

Le matin nous nous préparions à partir lorsque le directeur est arrivé et a insisté pour servir un petit-déjeuner sur le toit-terrasse de l’auberge. C’était enfin clair : il allait tirer son profit légitime de ces rafraîchissements. Tartines grillées, beurre, confiture, café. Nous sommes allés le chercher pour annoncer notre départ. « Combien nous vous devons ? » Il nous a regardés. « Rien du tout, je vous ai dit que l’auberge est fermée. » J’ai noté l’adresse, afin de lui dire notre gratitude par courrier. J’étais jeune et irresponsable : ce n’est qu’ici, enfin, que je rends hommage à cet hôte.

Ce jour-là nous sommes passés par Tipasa, ses traces romaines, sa lumière. Roger et Julienne parlaient de Camus, et quand enfin j’ai lu Noces à Tipasa j’ai compris ce que nous avions senti. « Qu’est-ce que le bonheur sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ? » a-t-il écrit et, le temps de la visite, nous avions été heureux.

Il y a eu d’autres moments mémorables. Un jour, près de Tizi-Ouzou, alourdis par la chaleur d’après-midi, nous avons arrêté la voiture et sommes partis en courant à travers une longue plage vide vers la mer. La sensation d’eau sur le corps a été au-delà de nos attentes. La plage n’offrait ni abri ni cachette, et Roger a saisi l’occasion de se soulager dans l’eau. Julienne, nageuse médiocre, s’est approchée dans une tempête d’éclaboussures, et nous avons dû faire dévier sa route, de peur qu’elle ne se trouve nez à nez, ou pire, avec ce qui se balançait sur les vagues méditerranéennes.

Mais c’est la rencontre des Algériens qui nous a marqués, nous a réconfortés. Le cas le plus public, le plus officiel a été l’invitation par des notables d’un village à assister à la fête du village, et à la fantasia, simulation traditionnelle d’un assaut militaire. Une chaise a été apportée pour Julienne, seule femme présente. C’est donc derrière elle que je me suis abrité quand les balles ont commencé à siffler. Digne Français, digne Française, Roger et Julienne y ont fait face sans broncher.

Comment expliquer ces relations ? Le pouvoir colonial ayant été évincé, les Français battus et expulsés, les Algériens ont-ils retrouvé, chez de simples voyageurs passant sur leurs terres, de précieux liens de langage, de références, de culture ?

Nous avons traversé la frontière marocaine. Je ne suis jamais retourné en Algérie ; seules restent des images, et la douceur d’une réconciliation après le conflit.


Mes remerciements à Fatma Bel Hadj Hamida, mon élève au lycée de Radès, devenue Professeur de Biophysique à la Faculté de Médecine de Tunis, et qui a fourni des informations sur le phénomène de la fantasia, qu’elle appelle aussi « Tir de joie » ou « Zigara ».

[Photo : Internet]

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