Entendu un dimanche après-midi dans l’auditorium de la Cité de la musique à Soissons, L’histoire du soldat de Stravinsky, avec un texte de l’écrivain suisse C.F. Ramuz, pouvait paraître avoir toute l’innocence d’une histoire à faire peur aux enfants. Ce n’allait pas être si enfantin que ça.
Un soldat vend son violon au Diable en échange d’un livre qui permet de prédire l’avenir. Le soldat devient riche, courtise une princesse, mais s’écarte un instant des règles de la transaction, et part en Enfer.
Stravinsky y intègre et refait à son goût une grande variété d’influences musicales. La partition inclut le paso doble, le tango, la valse, le ragtime, le kletzmer, même Bach, même un hymne de Martin Luther. Mais le compositeur fait subir à ces genres, surtout aux danses populaires, une métamorphose, en y introduisant des dissonances et cassures de rythmes. L’effet est de donner une allure corrosive à des musiques habituellement lissées par le besoin de plaire.
Dans sa version originale, entendue pour la première fois en Suisse en 1918, avec neuf musiciens, trois acteurs – le Narrateur, le Soldat et le Diable – et deux danseurs. Le Lemanic Modern Ensemble (*) avec ses dix instrumentistes a choisi une présentation en théâtre de rue, sans la formalité d’un ensemble symphonique : casquettes, sans cravates, bretelles sur les pantalons. Vers la fin, ils se sont même levés et ont défilé autour plateau en jouant.
Il n’y avait pas de danseurs dans cette production, et les trois rôles étaient tenus par un seul acteur. Lambert Wilson est un acteur accompli, il a du charisme et un visage patiné par la célébrité (ce qui a pu contribuer à l’affluence dans l’auditorium. En revanche la concentration des rôles a créé une confusion. Des spectateurs ont admis en sortant qu’ils ne savaient pas toujours qui avait la parole – et que la musique simultanée rendait certains passages inaudibles.
Au fond, c’est la partition qui a assuré le succès du concert. Stravinsky y illustre parfaitement le bouillonnement musical du début du 20e siècle, et le caractère audacieux, même révolutionnaire, de son approche.
Enfin, il y a un autre aspect à l’Histoire du soldat, qui a pu être brouillé par la présentation avec un seul récitant.
Le texte de Ramuz ne fait jamais référence au fascisme, mais il en anticipe des aspects clés. Il démontre comment un pouvoir diabolique peut exercer son attrait. Pour séduire il fait des engagements illusoires, menant à l’imposition d’un ordre implacable, la manipulation sociale, la perte de toute liberté. Le pauvre soldat damné évoque le sort des masses face aux régimes totalitaires qui allaient émerger en Europe.
Suite au chaos de la première guerre mondiale, Stravinsky et Ramuz ont su préfigurer les fascismes qui allaient émerger. L’œuvre prouve que la musique peut contribuer à la perception de la menace, hier comme aujourd’hui.
(*) Lemanic Modern Ensemble, fondé en 2007, est basé à Genève et Annemasse, et joue un répertoire de musique moderne et contemporaine. Son nom fait penser a « lémanique », c’est-à-dire la région autour du lac Léman.
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