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Le Vase des Arts

Orchestre national de Lille : Nemanja Radulović l’éblouissant

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L'art du violon

Un concert tend à commencer par une œuvre censée créer une ambiance et permettre au public de prendre ses marques pour celles, plus conséquentes, qui suivront. Le violoniste Nemanja Radulović n’a pas attendu une telle montée en puissance. Avec l’Orchestre National de Lille sous la direction bondissante d’Alexandre Bloch, il lance le Poème d’Ernest Chausson, ce grand souffle Romantique, moins concerto pour violon qu’un chant qu’accompagne l’orchestre le long de trois mouvements qui s’enchaînent. Après l’introduction orchestrale, un long passage solo du violon établit les ordres de précédence. Radulović fait tout de suite remarquer son style, incisif et éblouissant mais jamais démonstratif. Il transmet ce que possèdent les meilleurs interprètes, qu’ils jouent ou chantent ou déclament ou dansent : la capacité à donner du brillant à ce qu’ils font, à dépasser ce qui est attendu. Plus que cela, à faire transparaître quelque chose d’eux-mêmes, le reflet d’une personnalité.

Nemanja Radulović joue Ernest Chausson.

L’éblouissement persiste lorsque l’orchestre et le soliste passent tout de suite à Tzigane de Ravel, qui commence par une longue introduction pour le violon, alors que les musiciens de l’orchestre attendent et écoutent.

Il y a aussi une raison visuelle d’être impressionné : cette « rhapsodie de concert » est d’une difficulté technique notoire, et Radulović est spectaculaire : ses doigts, son archet, ses cheveux, son aisance apparente.

Il y a deux façons pour un violoniste de jouer Tzigane : comme une séduction, attirant l’auditeur dans un monde changeant de rythmes complexes, ou comme un défi, que doivent relever ceux qui écoutent. Radulović choisit plutôt cette approche-ci, mais sans jamais chercher à épater. Ce n’est pas un artiste de cirque.

Rappelé plusieurs fois par une salle enthousiaste, il reprend son violon pour un bis… et choisit, après les feux d’artifice, la longue mélodie lisse, familière et chantante de la Méditation de Thaïs de Massenet. Serait-ce pour ramener la salle sur terre après les envols ?

Pour finir, le Concerto pour Orchestre de Béla Bartók permet aux instrumentistes, accompagnateurs du soliste, d’être sous les projecteurs pour cette œuvre concertante dans laquelle les différents pupitres, cuivres, cordes et paires d’instruments montrent leur virtuosité.

Nemanja Radulović devait venir à la CMD en 2018 mais n’a pas pu pour des raisons de santé. Ce concert montre qu’il est à la hauteur de sa réputation, que l’attente n’a pas été vaine.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.com

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Le sérieux de la musique légère : Boris Vian

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L'art de la chanson

« Boris Vian n’aimait pas la musique classique » a déclaré Nicolas Simon, chef d’orchestre de la Symphonie de Poche, au début d’un récital de ses chansons, Boris Vian : écumeur de nuit, à la Cité de la Musique de Soissons,.

Il aurait donc tourné le dos sciemment à quatre siècles de musiques de tous genres ? Ou incriminait-il plutôt la réputation que traîne aussi bien la musique Ancienne que Baroque, Classique que Romantique, de demander une attention soutenue, de manquer de gaîté, d’être « sérieuse ».

Car s’il y a quelque chose que refusait Boris Vian c’était de paraître sérieux. Il pratiquait la légèreté, dans la musique de ses chansons comme dans ses écrits. Colin, dans le roman L’Ecume des jours, taille ses paupières en biseau en faisant sa toilette, alors que le poumon de Chloé sert de pépinière à un nénuphar.

Mais cette légèreté de style va de pair avec le sérieux des sujets qu’il aborde, l’amour, la violence, la mort. Sur la mélodie décontractée du Déserteur il met une critique si profonde de la conscription militaire – sous forme d’une lettre d’une exquise politesse au Président de la République – que la chanson est restée interdite tout au long de la guerre d’Algérie.

Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens.

Les deux membres des Lunaisiens, ensemble spécialiste de la chanson historique et populaire, le directeur Arnaud Marzorati et la soprano Agathe Peyrat, comme les douze musiciens de la Symphonie de Poche qui les accompagnaient, ont respecté l’ambiance détendue.

Les premières notes de la soirée sont venues d’un saxhorn baryton, dérivé du saxophone, du trombone et de l’euphonium et dont le braillement a sommé l’auditoire de faire attention a ce qui suivrait. Ensuite, les instrumentistes, dont un accordéoniste, ont accompagné avec beaucoup de verve les deux chanteurs – dont les voix ont été amplifiées, alors qu’ils semblaient capables de se faire entendre dans la parfaite acoustique de la CMD.

Le baryton et la soprano ont interprété des chansons connues et moins connues de Vian, dont La complainte du progrès et La java des bombes atomiques. Au lieu de chanter Le Déserteur ils en ont récité les paroles, soulignant ainsi leur force polie mais implacable.

Un seul air n’était pas de Vian. Bertolt Brecht a écrit Surabaya Johnny, Kurt Weill en a composé la musique… et Boris Vian l’a traduite en français. Agathe Peyrat a donné une interprétation forte de cette dénonciation de la trahison d’une femme par un malfrat.

En dirigeant l’orchestre à côté des chanteurs, Nicolas Simon a déployé un art souvent associé à la musique légère : la danse. Ses hanches, ses pieds, ses épaules évoluaient constamment en harmonie avec son bâton.

Pour finir le récital, l’orchestre a lancé un arrangement digne d’une comédie musicale américaine, et Arnaud Marzorati et Agathe Peyrat ont chanté On n’est pas là pour se faire engueuler – ré-entendue en deuxième bis, devant l’enthousiasme du public.

Comme Boris Vian lui-même, la soirée a été moqueuse et grave, romantique et cynique.

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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Jean Denis : l’homme au périscope

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L'art de vivre éveillé

Jean Denis entre livres et dessins [Photo Benoît Maleplate]

Jean Denis vient de publier Mon troisième confinement à 1013 mois, un récit au jour le jour de sa vie sous Covid d’octobre à décembre 2020, un patchwork d’anecdotes, de citations, de réflexions sur une multitude de sujets. 1013 ? A diviser par 12 pour savoir qu’il avait alors 84 ans.

Jean Denis ouvre sa porte d’entrée ; un fin tube en plastique part de ses narines vers l’intérieur de la maison et le suit dans ses déplacements, comme le cordon de micro d’un crooner d’avant Bluetooth.

Il s’installe dans son fauteuil devant la cheminée du salon, en propose un autre en face, puis arrache le tube à oxygène, admet qu’il entend mal – « J’ai quatre appareils, tous égarés », et est prêt à parler.

La pièce est remplie de rangées de livres, de tableaux, dessins, encres, aquarelles, huiles sur les murs, mais aussi par terre, appuyés aux meubles, chaises, tables, commodes, autour d’une petite table de travail avec des pots de peinture, des crayons, du papier.

Jean Denis est vif, attentif, souriant. Au lieu de se concentrer sur le livre qu’il vient de publier, il engage la conversation sur un tas de sujets, des épisodes de sa vie, son parcours familial, amical et professionnel, son activité d’artiste et auteur, l’état du monde. Il est comme un sous-marinier balayant l’environnement marin à travers son périscope, constatant et commentant tout ce qu’il observe.

Né à Metz et élevé à Nancy pendant la Guerre 39-45, fils d’un militaire de carrière, il est arrivé à Soissons en 1962, ingénieur puis directeur à l’entreprise Chapsol. Evacué à la campagne lorraine, il en garde « une flopée de souvenirs » de la liberté dans la nature. « Tous les enfants devraient avoir ça. »

Son livre est de petit format mais, alternant avec le quotidien, il aborde de grandes idées : certaines évidentes, comme des bassins de rétention pour pallier à la sécheresse et servir à la pisciculture ; d’autres inédites, telles des éruptions volcaniques provoquées pour limiter le réchauffement climatique. Il parle d’hommes politiques, des violences commises et subies par la police.

Le livre est illustré par ses propres dessins et tableaux, avec d’autres de Jean-Yves Simon et de Norman Calabrese, ses grands amis en peinture. Depuis qu’il a reçu une boîte de peintures à 15 ans, il est « amateur de peinture ». En 1999 il a fondé l’association des Pinceaux Voyageurs. « C’était pour aider Simon, rentré sans le sou d’Inde et qui est devenu notre professeur de dessin. »

Vivant seul depuis la mort récente d’Anne-Marie, qu’il a épousée à 25 ans, il reçoit un jour de sa petite-fille un livre dont les pages sont blanches. A lui de les remplir. Elle avait à peine connu sa mère, leur fille, décédée très jeune, et demande que son histoire y soit restituée.

C’est un trait de famille. Le père de Jean, qui se morfondait sur la Ligne Maginot en 1940, avait rempli un cahier, que Jean prépare à la publication.

En même temps il est en train d’écrire sa propre autobiographie.

Après une grève dure chez Chapsol, il se rend à l’usine avec sa femme, retrouve le piquet de grève, et repart. « Mon épouse me dit d’un air étonné : « Tu leur as serré la main ! » « Bien sûr, lundi nous allons de nouveau travailler ensemble. » Nous sommes égaux, à des postes différents, mais égaux en tant qu’hommes et femmes. C’est primordial. »

Voilà Jean Denis en une phrase. La rencontre donne une envie : le revoir, pour savoir ce que son périscope lui aura révélé de merveilles de mer, de monstres marins, de vaisseaux émergeant du brouillard, d’esprits bénins cachés dans l’écume des tempêtes. Et écouter l’avis qu’il aura sur chaque phénomène.

Jean Denis, Mon troisième confinement, en vente à la librairie Interlignes.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n°334.]

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Autour de la table : la Guerre de Troie

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L'art du raccourci

Une longue table métallique sur la scène du Mail, les pieds fixés par des boulons, et avec un plateau en bois, entourée de chaises, métalliques aussi, comme pour une réunion de travail dans une usine. Huit acteurs entrent en scène. L’un va au piano pour accompagner le spectacle, les sept autres s’installent autour de la table.

Mais ils n’y resteront pas. Au cours du spectacle ils vont monter dessus, se cacher dessous, courir autour.

Le jugement de Pâris : Héra, Athéna, Aphrodite

Le Théâtre du Mantois, de Mantes-la-Jolie, joue La Guerre de Troie (en moins de deux…). La limite de temps sous-entendue dans le titre va être respectée en accélérant la vitesse de l’action et le débit du texte, mais sans rien omettre de la longue histoire, qui commence par la naissance d’Hélène, future plus belle femme du monde et déclencheuse pour cette raison de dix ans de lutte de dix ans entre Grecs et Troyens, et qui se termine par la destruction de Troie.

La mythologie grecque traite d’un monde de passions, de trahisons, de violences. A la différence d’une société purement humaine, les dieux interviennent, souvent pour des motifs triviaux. Le guerre est déclenchée parce que Pâris le Troyen, appelé à choisir celle de trois déesses qui recevra une pomme d’or, rejette la proposition de pouvoir fait par Héra et celle de bravoure militaire par Athéna, et donne la pomme à Aphrodite, Déesse de l’Amour, qui lui promet d’épouser… la plus belle femme du monde. La complication qui mène à la guerre : Hélène est déjà mariée à Ménélaos, roi grec.

Le concours (dans laquelle Hélène est représentée par une poupée aussi blonde que Barbie) illustre l’approche des Mantois : avec une énergie débordante, chaque déesse tente de convaincre Pâris ; quand il a décidé, Aphrodite et lui croquent la pomme (une Golden, quelle autre variété conviendrait ?) devant les deux dépitées.

Hélène, la poupée la plus belle du monde

La colère légendaire d’Achille, la mort de Patrocle, la venue de Priam roi de Troie pour demander le retour du cadavre de son fils : le texte consiste en des citations, dites avec précipitation mais avec une grande clarté, par l’un ou l’autre ou en chœur : Homère, Sophocle, Euripide, Hésiode, Virgile, Offenbach et, comme le dit l’affichette du spectacle, « etc, etc ».

Le comique du spectacle, qui ressemble à un vaudeville, vient du ton railleur, et de l’agilité corporelle des acteurs. Par moments, la créativité fait penser au Théâtre du Soleil : les chaises sont empilées sur la table, puis recouverts par de grands tissus marron, et voilà, convaincant parce que le public s’y prête, le Cheval de Troie.

Rien n’est pris au sérieux, sauf la guerre qui sous-tend tout : on ne rit pas d’une guerre, on rit et fait rire de l’absurdité de la guerre.

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P U B L I C I T É

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