A une dizaine de jours d’intervalle, deux événements récents à la Cité de la musique en décembre ont pointé une différence de fond entre leurs sources musicales, autant dans les œuvres choisies que dans l’interprétation par les musiciens. Les notes sur le programme distribué à l’entrée des deux récitals, ceux du Quatuor Psophos et du Duo Shum, ont eu recours au même mot pour expliquer le nom de chaque groupe. Le mot grec « psophos » désigne « le bruit dans son état premier, l’origine du son » ; le mot slave « шум » (« shum ») signifie « bruit, vacarme ».
Les deux concerts ont illustré ce que différents compositeurs ont fait du bruit originel.
Les quatre cordistes du Quatuor Psophos, déjà venus à la Cité en 2024, se sont joints à la soprano Sandrine Piau pour un récital des lieder de Schubert. L’originalité de ce choix est la transposition par Jacques Gandard des accompagnements d’œuvres écrites pour voix et piano. Le disque tiré de cette collaboration, Schubert Quintette imaginaire, avait été enregistré dans la grande salle de la Cité.
Sandrine Piau est intervenue entre les différents lieder (*), d’abord pour raconter la genèse du « quintette ». Elle a résumé le sens des chants, notant que la plupart étaient plutôt consacrées à la mort – Schubert a appris à trente ans qu’il allait mourir de la syphilis. Il y a une progression biographique, passant des bonheurs de la vie à la mort qui s’approche. Le dernier chant, Le roi des aulnes, qui raconte la chevauchée désespérée d’un père, tenant son jeune fils, et tentant de s’échapper au Roi maléfique. Arrivé à la maison, il découvre que « in sein Armen das Kind was tot ». « Dans ses bras l’enfant était mort » : la mort a – et est – le dernier mot.
La musique que Schubert a fait de la matière première, le bruit, surtout dans ses lieder, s’insinue, ne brusque rien, éveillant des réactions délicates, par ses mélodies et ses harmonies. Sa musique ne somme jamais l’auditeur à s’émouvoir, à s’emporter. Plutôt que de susciter des émotions, elle lui permet de rentrer en contact avec sa propre intériorité, suscite ce qui pourrait s’appeler une « tendresse » fondamentale.
Cela peut expliquer pourquoi Schubert est le compositeur favori de tant de mélomanes.
Après Psophos, le Duo Shum et ses deux musiciennes, la pianiste canado-ukrainienne Anastasia Rizikov et la violoncelliste franco-russe Lisa Strauss, ont interprété une tout autre traduction du bruit en musique. Rachmaninoff, Stravinski et le compositeur argentin Fazil Say, né en Turquie, font le contraire de Schubert : leur musique est forte, brillante, évocatrice, elle entraîne les auditeurs dans un tourbillon d’émotions, les touchent dans leurs sentiments les plus profonds.
Les compositeurs slaves savent aller au cœur des choses, et n’hésitent pas à le faire. Tchaïkovski se permet de longs, parfois très longs passages préparatifs avant de laisser éclater un thème qui bouleversera son public. Peu importe le nombre de fois qu’ils l’entendent, il fait battre leur cœur à chaque écoute.

Anastasia Rizikov et Lisa Strauss
Le Duo Shum pratique ce répertoire de l’Europe de l’Est et de plus loin avec éclat. Lisa Strauss a joué un extrait de l’Oiseau de feu de Stravinski avec une emphase qui, loin d’exagérer, fait fleurir la partition.
Sur le plateau les deux musiciennes n’adhèrent pas aux règles d’élégance conventionnelles de bien des solistes femmes, comme pour dire qu’elles vont mordre dans la chair de leur musique et s’habillent en conséquence.
Un contraste riche entre deux concerts, et qui donne toute sa valeur à ce qui a été joué : le contraste est une question d’approche, non pas de valeur comparative. Se laisser attendrir en écoutant Schubert et être ému aux larmes pour Rachmaninoff : voilà comment jouir des richesses du bruit devenu musique.
(*) Les mots de Sandrine Piau sont résumés ici à l’aide d’un spectateur assis près du plateau, car ses paroles étaient loin d’avoir la portée de son chant. Pourtant la Direction de la Cité propose toujours l’utilisation d’un micro pour d’éventuelles interventions parlées.
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