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Le Vase des Arts

Siobhan McKenna : les éveils

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Siobhan McKenna dans Sainte Jeanne ( Photo Aedei)

Un spectacle, un livre, une œuvre d’art peut divertir ou émouvoir ; mais parfois il éveille des aspirations endormies, et ainsi changer une vie. Voici un exemple vécu par le chroniqueur.
Commentaires denis.mahaffey@levase.fr

Siobhan McKenna (se dit « Chevonne » – que ceux qui entrent en orthographe gaélique irlandaise abandonnent tout espoir) était une actrice réputée dans le théâtre dublinois du milieu du siècle dernier, et plus tard à Londres, New York… Elle est née en 1923 et morte en 1986. Au cinéma elle a joué dans Le docteur Zhivago, mais sa réputation s’est faite au théâtre. Etait-elle célèbre ? Les critères pour le mesurer n’existaient pas alors (nombre de suivants Twitter ou de couvertures de Gala). Par respect, n’ayons pas recours à la méchante formule suisse sur Johnny Halliday, dit être « mondialement célèbre en France ». Les Irlandais sont de toute façon rétifs à la célébrité : en gagnant le prix Nobel, le poète Seamus Heaney a été adoubé moqueusement « Famous Seamus ».

Son plus grand rôle était celui de Jeanne d’Arc dans Sainte Jeanne du dramaturge irlandais (encore eux !) George Bernard Shaw. Elle l’a joué d’abord dans sa propre traduction gaélique, et a été invitée à le reprendre en anglais pour le Gate Theatre de Dublin. Elle apportait un éclairage visionnaire à cette analyse souvent ironique de la Pucelle. C’était un triomphe.

La production, venue à Belfast pour deux semaines, a joué à guichets fermés dans le Grand Opera House, théâtre d’un style orientaliste exacerbé, tourelles et pinacles en émeute sur le toit, velours rouge, tentures à frange et moulures dorées à l’intérieur, les loges de chaque côté de la scène appuyées sur des têtes d’éléphant. Elevé dans la ville, manquant d’éléments de comparaison, je prenais cette exubérance décorative pour l’ordinaire d’un théâtre.

Intérieur du Grand Opera House de Belfast

A mi-saison Siobhan McKenna, née dans une famille catholique, nationaliste et irlandophone de Belfast, et peut-être piégée par une question de journaliste, a déclaré son opposition à la partition de l’île depuis 1922. Des Unionistes, représentant la communauté protestante, se sont hérissés contre cette mise en question de l’union du Royaume et ont exigé l’annulation de la seconde semaine.

Etudiant originaire de cette communauté, et peu concerné par un conflit pourtant existentiel pour le coin du monde que j’habitais, j’étais plus interpellé par la tentative de censure. J’ai proposé autour de moi l’écriture d’une lettre collective à la presse pour défendre la liberté d’expression. L’apathie de la réaction était à la mesure de la faiblesse avec laquelle je défendais mon propos. « A quoi ça servirait ? » a dit une amie (qui s’est engagée plus tard dans une action éducative parmi les prisonniers politiques pendant les « Troubles » des années 70 et 80). Mais ce piètre élan a marqué l’éveil timide d’une conscience politique. Je commençais mon apprentissage de renégat.

Puis j’ai vu Sainte Jeanne. L’intensité flamboyante de Siobhan McKenna a illuminé des parties de moi jusqu’à là accroupies dans leur obscurité primitive. A la fin, Jeanne, réhabilitée après avoir été brûlée, est réapparue mais, frustrée par la réaction frileuse à sa proposition de revenir sur terre, a levé son visage vers le ciel. Un projecteur créait un puits de lumière entre elle et l’au-delà. Elle s’est écriée « Dieu qui as fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints ? Combien de temps, oh Seigneur, combien de temps ? » Ai-je été sensible au ton railleur de Shaw ? Même pas. Il a allumé un idéalisme prêt à prendre feu. Je marchais vers le bus qui me ramènerait à la maison, éveillé par la volonté de consacrer ma vie à une cause : il s’agirait moins de promouvoir le progrès politique et social que d’augmenter la splendeur aveuglante de l’univers. Siobhan et Jeanne me l’avaient révélée : le reste suivrait.

Publié dans L’Echange, 2016

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Le Vase des Arts

Black Metal à Montgobert

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L'art du rock extrême

Les deux frères me reçoivent sur la terrasse ensoleillée de la maison de leurs parents à Montgobert, un village que la forêt entoure et dans lequel elle pénètre à chaque tournant de rue. Ayant grandi au milieu de la nature, Baptiste et Paul Robert sont sensibles à l’ambiance mystérieuse de leur forêt environnante : « Elle est sécurisante, nous nous y trouvons safe. »

Baptiste a 22 ans et travaille dans les vidéo-conférences à Paris ; Paul, 19, est étudiant en Electricité industrielle à Cuffies. Ils sont aimables, attentionnés, calmes et courtois.

Nous nous rencontrons pour parler de leur autre activité, encore secondaire mais dans laquelle ils espèrent percer : leur duo de rock Black metal, « Depressive Witches », créé en 2018, développé pendant le premier confinement.

Baptiste à la guitare, Paul à la batterie

D’origine scandinave, le Black est une déclinaison exacerbée du Heavy metal, caractérisé par sa négativité, son atmosphère sombre, morbide, oppressante. Les sujets de prédilection des Witches sont la sorcellerie et les épopées.

Un clip pour la chanson « From the woods I rise », tourné avec l’aide d’un ami dans la forêt en face puis monté par Baptiste, et visible sur Youtube, illustre ce sujet avec des images macabres, violentes, ses personnages en vêtements néo-gothiques, ses maquillages « peinture de cadavre » (« corpse paint »). C’est intense, volontairement excessif, imaginatif et inventif.

Ils avaient appris à jouer à l’Ecole de musique de Crouy, Baptiste la trompette, Paul le violon. En Seconde, Baptiste a découvert le Black metal, et une autre voie musicale s’est ouverte, la guitare pour Baptiste, la batterie pour Paul. « Nous avons développé notre style en approfondissant nous-mêmes les techniques du metal extrême » explique Paul.

Baptiste écrit les paroles en anglais, chacun travaille de son côté, selon ses idées et envies, et ils coordonnent le résultat. La ligne de la guitare inspire les rythmes de la batterie.

En juin dernier ils ont sorti leur premier album, Bad flask, et ils en terminent un autre, Distant Kingdoms.

Baptiste est clair : « Le talent ne suffit pas. » Il faut se faire connaître. En février 2022 ils partiront en tournée en Europe de l’Est, avec leur père en manager. Des dates sont confirmées en Serbie, République Tchèque, Roumanie, d’autres restent en attente.

Le moment décisif arrive. Nous quittons la terrasse et montons au studio – un coin de lit défait, entouré de matériel électronique, trahit son autre fonction : être la chambre de Baptiste.

Ils se préoccupent de me protéger. Protéger ? Contre le niveau sonore qui sera assourdissant. Il faut mettre un casque pour la chanson « Distant Kingdom ».

Ils commencent. Guitare, batterie, chant. Une avalanche de sons qui écrase l’espace. Leurs cheveux fouettent l’air, leur regard est menaçant. L’énergie concentrée vibre, fait vibrer. Paroles, accords, rythmes, tout fuse en un paroxysme. Voilà le Black metal.

Silence. Baptiste et Paul sourient. Ce sont des musiciens et ils ont joué.

Que cherchent-ils dans le rock extrême ? « Vivre de cela » avait dit Baptiste sur la terrasse. Gagner leur vie, donc. Mais aussi se réaliser grâce à cette même musique, gagner la vie et non pas en perdre le sens, pour n’avoir pas essayé.

Site : depressivewitches.fr

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n°11 – éd. Villers-Cotterêts/La Ferté-Milon.]

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Un concert aux couleurs proustiennes / Le merveilleux intégral

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L'art des Siècles

François-Xavier Roth fait applaudir un groupe de ventistes.

Deux concerts avec l’orchestre Les Siècles ont eu lieu à la Cité de la Musique, à une semaine d’intervalle.

Un trio de compositeurs français, Massenet, Fauré, Bizet, a été choisi pour mettre en valeur d’anciens élèves des Conservatoire et écoles de musique du Département, récemment devenus musiciens professionnels. Le dispositif, qui les réunit pour trois jours avec des membres des Siècles sous le nom de « Grande symphonie de l’Aisne », est sensé maintenir en quelque sorte la continuité annuelle de la « Jeune Symphonie », destinée aux élèves et interrompue depuis deux ans par les confinements. L’Association pour le Développement des Activités Musicales dans l’Aisne (Adama) poursuit ainsi le même objectif : offrir aux musiciens débutants la pratique d’un travail symphonique, l’occasion de se frotter à la vie d’un orchestre. Il y avait vingt-six jeunes instrumentistes – dont tous les trois trombonistes.

Trois trombonistes nouvellement professionnels : Antoine Gourlin, Pierre Bazin et Vincent Radix (de g. à dr.)

Benjamin Garzia a remplacé le chef en titre François-Xavier Roth, qui était souffrant.

Les deux premières œuvres, les Scènes pittoresques de Massenet et la Ballade pour piano et orchestre op.19 de Fauré, soliste Florent Boffard, exigent des musiciens une sensibilité au contexte historique du tournant du siècle, au style de la période, un respect pour l’ambiance d’époque. Pour le public, cette partie du concert a offert une occasion d’entendre, dans la clarté acoustique de l’auditorium, des œuvres moins familières, dont celle de Massenet, dont la réputation repose davantage sur ses opéras.

Pour finir, retour à la musique célèbre avec la Symphonie en Ut majeur de Bizet.  Comment imaginer que le compositeur avait si peu d’estime pour cette œuvre de jeunesse qu’elle a disparu, n’étant retrouvée qu’en 1932 ?

Le concert a été conçu parallèlement à celui du Festival de Laon rendant hommage à Marcel Proust pour le 150e anniversaire de sa naissance et le centenaire de sa mort en 1922. Le programme imprimé contient un texte intitulé « Un fil d’or », cataloguant le dense réseau de liens entre ces compositeurs et Proust, reliés par un parent, un ami, un camarade de classe, un salon littéraire.

Comme Jean-Michel Verneiges, directeur à la fois d’Adama et du festival de Laon, est connu pour sa sensibilité aux résonances entre la musique et la littérature – qui ont mené à plusieurs « concerts-lectures » – il est légitime de reconnaitre sa contribution à cette mine d’informations proustiennes.

Le texte a même modifié l’écoute du concert, en suggérant que Proust aurait trouvé la fameuse « petite phrase » de la sonate de Vinteuil dans la Ballade de Fauré. Précisément, au début de la composition une phrase se détache. Serait-ce celle-là ? C’est comme si Proust lui-même était dans la salle – en sachant qu’un écrivain peut très bien inventer une musique qui n’a jamais été entendue, ne le sera jamais, il n’a besoin que de mots.

Le chef d’orchestre François-Xavier Roth

Six jours plus tard l’orchestre Les Siècles au complet, sous la direction de François-Xavier Roth remis et en forme, a joué deux œuvres inspirées par de vieux contes fondés sur le merveilleux, Ma mère Loye de Ravel et l’Oiseau de feu de Stravinsky.

Cherchant ses sources chez Charles Perrault et d’autres auteurs, Ravel a choisi La Belle au bois dormant, Petit Poucet, Laideronnette impératrice des pagodes, La Belle et la Bête, et Le jardin féerique. Ces cinq saynètes ont été composées pour le piano et jouées pour la première fois par deux enfants, puis Ravel les a transcrites pour orchestre symphonique.

Stravinsky a écrit L’oiseau de feu pour les Ballets Rusees de Diaghilev. Les Siècles aiment innover, ce qui explique qu’au lieu d’opter pour une des suites existantes, comprenant une sélection de mouvements, l’orchestre ait joué la partition intégrale, avec ses 24 mouvements, le tout commençant par un grognement de contrebasses, que rejoignent les autres cordes.. L’effet des 24 mouvements a été cumulatif. Il y avait aussi du spectacle : les musiciens devaient gérer l’énorme complexité de la partition et la multiplicité d’instruments (dont un célesta et un piano). Le concert s’est terminé dans l’enthousiasme général, du public et sur le plateau.

Après les applaudissements et rappels François-Xavier Roth a pris la parole pour saluer la contribution de Jean-Michel Verneiges à l’action musicale aisnoise, et rappeler ce qui a mené à la construction de la Cité de la Musique : la nécessité de permettre à de telles œuvres d’être entendues.

Deux compositions merveilleuses donc, autant par le sujet que par la musique, tour à tour mystérieuse et capricieuse, menaçante et ludique, jamais prévisible, comme la magie elle-même.

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Le Vase des Arts

Imany : l’envoûtement en musique

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L'art du chant envoûtant

Sur la scène du Mail, Imany – nom de scène de la chanteuse Nadia Mladjao, d’héritage comorien – sait capter les regards. Enveloppée de noir, voilée sous un grand chapeau, au fond d’une grande chaise en rotin, puis émergeant drapée dans un vêtement rouge plissé qui lui moule le corps et couvre les cheveux, rôdant comme un félin, elle est un aimant pour les yeux les spectateurs. Elle ne s’adonne, dans cette première partie du spectacle, à aucune familiarité, ne sourit pas, reste hiératique, point de mire.

Mais elle partage les regards de la salle avec les huit musiciens qui l’entourent, cinq femmes et trois hommes habillés en noir. Chacun porte dans les bras un violoncelle, et ils jouent comme ça, debout ou assis, constamment en mouvement, suivant une chorégraphie énergique, attirant eux aussi l’attention. Ils élargissent la perception du violoncelle, instrument à la réputation plutôt sage et sereine : ici il est bruyant, cru, capable de tous les excès.

Imany – son nom signifie “foi” en arabe – chante, principalement ses propres compositions en anglais, mais aussi des standards, d’une voix ronde et un peu rauque  (elle expliquera cela plus tard).

Après It’s a wild world de Cat Stephens elle salue le public, sourit. La cérémonie d’envoûtement est accomplie. Elle reprend, mais dans un autre registre, dit son plaisir d’être là, son soulagement d’avoir pu chanter malgré « la crève ».

Elle parle du spectacle, de la détermination qu’il lui a fallu pour le faire selon ses intentions. Elle dit son admiration pour ses musiciens. « Je voulais des violoncellistes mais ne savais pas si je les trouverais. Et ils sont venus, prêts à tout. Je leur demande de sauter, ils demandent « Jusqu’où ? »

Le discours alterne avec la musique. Elle aborde le sujet du « voodoo », décrit ce qui se passe quand quelqu’un fait appel à un prêtre – « ou une prêtresse ! » Il faut « prendre et jette par terre huit noix. L’image qu’elles forment permet de savoir à quel voodoo s’adresser. »

Les musiciens jouent. Ils se mettent même en demi-cercle, comme pour un récital de musique de chambre, et entonnent… le thème du Lac des Cygnes de Tchaïkowski . Serait-ce une façon de narguer gentiment les auditeurs ?

Le spectacle prend fin dans une danse générale endiablée, pendant laquelle la tête d’Imany se découvre, laissant voir sa coiffure, avec deux longues nattes, celle d’une jeune fille, d’une enfant.

Dans le monde de l’invisible qu’est le voodoo, né en Afrique et disséminé le long des routes de l’esclavagisme, tout est déguisé, caché. Imany, spectre secret au début, femme-enfant rayonnante à la fin, montre le chemin vers sa découverte.

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