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Le Vase des Arts

Le nom de Chostakovitch

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

En l’absence de manifestations publiques actuelles, retrouvons un concert mémorable dans l’histoire personnelle du chroniqueur.
Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

En octobre 2017 l’orchestre Mariinski a quitté la fosse d’orchestre de l’Opéra de Saint-Petersbourg pour une tournée à l’étranger sous la direction de Valery Gergiev. Un soir d’automne pluvieux dans le nord de l’Irlande il allait jouer la 11e symphonie de Dimitri Chostakovitch, celle qui dépeint la révolution russe de 1905. Le concert serait donné dans l’Ulster Hall, grande salle publique de la ville de Belfast. Un événement prestigieux dans la vie musicale locale ; une apothéose pour moi, par la coïncidence entre la musique de Chostakovitch et mon retour dans la ville où j’ai grandi.

J’ai toujours été fasciné par ce compositeur – toujours, c’est-à-dire que je ne sais plus quand ni comment j’ai fait connaissance avec son nom. Fasciné plus qu’admiratif, car je ne le savais de lui que le nom, rien de plus : sa musique n’était pas disponible. Des compositeurs russes j’avais entendu Tchaïkovski, Rimski-Korsakov, peut-être Khatchatourian, et ce nouveau nom a dû représenter un franchissement de mes horizons vers le lointain de la musique. Je disais et redisais son nom : « Chosta-ko-vitch ». Une seule fois, j’ai entendu un quintette à la radio. Je ne l’ai ni aimé ni pas aimé, mais l’attirance ne s’est pas amoindrie.

Photo Natalya Coward (*)

Au concert de Belfast j’étais placé – médiocrement pour un critique – sous le balcon en fer à cheval, assis, comme tout le public, sur une chaise métallique empilable, car la salle sert aussi à des matchs de boxe. A quinze ans mon frère y a combattu en amateur, frêle dans son débardeur avec des gants comme des miches de pain.

Moins porté sur le sport et plus sur la musique, j’ai joué du piano sur la haute estrade à deux concerts maçonniques. Chaque fois j’ai joué un solo et j’ai accompagné un garçon dont la voix avait une indifférence d’ange à sa propre beauté, et dont le regard vif suggérait que chanter ne l’empêchait pas de cogiter des bêtises faites et surtout à faire. Soliste, j’ai eu un trou au milieu du morceau, et ai improvisé pendant un quart de seconde interminable avant de retrouver le fil. Personne n’a semblé remarquer la contrefaçon éphémère de Sinding, et j’ai été très applaudi.

Avec une amie, adolescente aussi, j’ai assisté aux concerts de l’Orchestre de la Ville de Belfast ; nous avons fait l’apprentissage du répertoire symphonique classique. Nous avions un abonnement ; j’ai vu au balcon les deux places que nous occupions.

Nous avions été innocemment éblouis par une pianiste australienne, Eileen Joyce, qui changeait de robe pour chaque compositeur : soie bleue pour Brahms, velours noir pour Beethoven, popeline blanche à fanfreluches pour Chopin. Le lendemain au lycée nous avons dû vite nous raviser et taire notre enthousiasme quand une camarade plus avertie a dit « J’ai failli vomir ! ». Le critique du journal du soir raillait aussi les changements-éclair, en proposant de les étendre aux musiciens d’orchestre… « avec des paillettes pour Tchaïkovski ».

Chostakovitch m’a servi. Arrivant presque en retard pour un examen de piano, j’avais plusieurs livres sous le bras, dont un sur Chostakovitch. L’examinateur a commenté mon intérêt pour un compositeur classé peu accessible et, je pense, a été bienveillant quand je me suis emmêlé les doigts dans la gamme de Si bémol mineur.

Il y a cinq ans j’ai entendu Gautier Capuçon jouer le second Concerto pour violoncelle de Chostakovitch dans la nouvelle Cité de la Musique et de la Danse de Soissons. La longue attente n’avait pas été vaine : elle a pris fin avec  cette œuvre-bilan d’un homme ayant pris bien des coups dans la vie, et qui en fait un constat, humain et sublime.

Non seulement j’entendais sa musique en vrai pour la première fois, mais j’ai pu en faire le sujet d’une chronique du Vase des Arts.

Le soir de 2017 à Belfast, la musique de Chostakovitch, jouée et dirigée par des Russes en Irlande, là où j’avais appris son nom, justifie la grandeur du mot « apothéose ».

Les quatre mouvements de 1905 s’enchaînent : l’attente sur la place du Palais ; l’écrasement de la révolte ; la marche funèbre ; le tocsin qui présage la suite. Le peuple continuera à se lever mais, Chostakovitch l’a écrit, sera chaque fois « trahi et puni ».

Je suis né sur une île qu’un conflit a fendue en deux ; le Sud est parti sur la voie d’un avenir indépendant, le Nord vestigial n’a survécu qu’en se figeant dans un éternel présent. Au moindre mouvement la construction déséquilibrée pouvait s’effondrer. J’ai quitté le pays, le nom de Chostakovitch dans mes bagages. Je reviens et entends sa symphonie, qui met en musique la récurrence tragique d’événements. Immobilité et turbulence : l’humain en fait ce qu’il peut.

(*) Voisine de rang au concert, russe elle-même.

Adapté d’un écrit de 2019.

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Le Vase des Arts

Jeune Symphonie de l’Aisne

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L'art du stage

Ni le fait d’être le dernier événement orchestral de la saison culturelle, empiétant sur la pause d’été, ni l’attrait durable de l’auditorium couleur crème à la Cité de la Musique n’expliquent l’affluence dimanche après-midi, et la chaleur avec laquelle le public a accueilli la Jeune Symphonie de l’Aisne.

Qu’est-ce qui inspire cette réception presque affectueuse ?

Pour commencer, le public et l’orchestre se retrouvent après deux années de privation à cause de la pandémie : la joie des retrouvailles, donc. Surtout, il y a le plaisir de voir des musiciens de l’orchestre Les Siècles, férus de concerts symphoniques, partager le plateau avec de jeunes musiciens en herbe, élèves des Conservatoires et écoles de musique de l’Aisne. Ceux-ci entrent en arborant un grand sourire, ou un peu timidement – et on les comprend.

On peut imaginer qu’ils avaient décidé d’apprendre un instrument, ou y avaient été poussés par leurs parents, et ont pris des cours individuels, sans autre ambition que de savoir jouer correctement. Et voilà qu’ils se trouvent sur scène, de vrais musiciens d’orchestre.

Mêler ainsi les confirmés et les apprentis reflète une intention départementale, mise en œuvre par l’Association pour le Développement d’Activités Musicales dans l’Aisne (Adama) sous son directeur Jean-Michel Verneiges. Dans un Département rural et sans grandes villes, la meilleure façon de créer une vie musicale  riche, et qui enrichit la population, est de fournir un enseignement spécialisé dans les conservatoire et écoles de musique, et d’encourager les musiciens amateurs.

L’Adama organise des actions qui sortent de jeunes musiciens des salles de cours et les habituent à jouer dans des ensembles orchestraux et de musique de chambre. Notamment, la Jeune Symphonie de L’Aisne rassemble chaque été des musiciens volontaires pour des stages dispensés par des membres de l’orchestre Les Siècles, suivis d’un grand concert.


Deux jours avant le concert de dimanche, les violoncellistes répètent avec Josquin Buvat de l’orchestre Les Siècles. Ils reprennent et reprennent de brefs extraits du programme, pour perfectionner leur interprétation. Pour Poulenc, le formateur insiste sur la qualité “lumineuse” qu’il faut atteindre dans leur toucher.


La pandémie a provoqué l’annulation de ce projet en 2020 et 2021, et a encore des conséquences cette année. Le nombre de stagiaires a été réduit (ce qui a fait que le dernier rang d’instrumentistes de chaque côté ne se retrouve pas le dos au mur comme en 2019) ; le stage, au lieu d’être résidentiel et sur une semaine chaque fois, a été fractionné en journées, commençant en avril, ce qui a permis aux participants de rentrer chez eux (et explique que seuls quelques stagiaires venus de Départements limitrophes ont pu prendre part).

Un autre signe de la situation sanitaire : François-Xavier Roth a dû renoncer à la direction d’orchestre pour le concert ; Benjamin Garzia, bien connu lui-même des Soissonnais, a pris sa place.

Le programme était associé à un événement majeur départemental, l’inauguration prochaine de la Cité Internationale de la Langue Française dans le château restauré de Villers-Cotterêts. Pour faire honneur aux écrivains qui ont tant fait pour le renom de cette langue, les organisateurs ont choisi des compositions qui s’appuient sur des œuvres littéraires de quatre grands auteurs, Mallarmé, Loti, La Fontaine, et Corneille. Leurs mots ont inspiré la musique, mais étaient absents du concert.

Pour commencer, le Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy prélude qui reflète la nature à la fois mystérieuse et claire du poème de Mallarmé, et qui a ouvert une voie subtile aux œuvres plus franches qui suivraient.

Benjamin Garzia, chef d’orchestre

La Suite de Ramuntcho, longue comme une symphonie, est la musique de scène que Gabriel Pierné a composée pour l’adaptation, par Pierre Loti lui-même, de son roman d’amour et d’aventure dans le pays Basque. Il a permis à l’orchestre de montrer sa maîtrise des rythmes en constante mutation – une spécialité du compositeur, a expliqué Benjamin Garzia.

Les animaux modèles comprend six courtes illustrations des Fables de La Fontaine, écrites par Poulenc pour un ballet chorégraphié et dansé par Serge Lifar en 1942. L’orchestre a su s’adapter à la brièveté des épisodes et aux changements de ton nécessaires.

Avec la suite de ballet de l’opéra Le Cid de Massenet, bien librement adapté de la pièce de Corneille, l’orchestre a pu terminer son concert de sortie de stage dans des rythmes entraînants de l’Espagne.

Même dans les conditions incommodes imposées par la crise sanitaire,  la Jeune Symphonie de l’Aisne a prouvé ses compétences, sa musicalité et sa popularité. Elle ajoute presque cinquante nouveaux instrumentistes au nombre disponible dans de Département – ou ailleurs.

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Exposition

Alain Séchas : la malice à l’œuvre

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L'art de l'anthropomorphisme

Le vernissage vu par Alain Séchas

Un des 140 dessins sur Instagram

L’art contemporain peut déranger par sa recherche de nouvelles formes et d’une grammaire artistique inédite. Alors les amateurs rassemblés au vernissage de l’exposition d’Alain Séchas, présent et arborant un sourire aimable mais, peut-être, discrètement malicieux, ont pu se féliciter que, à première vue, ses images étaient claires.

Le rez-de-chaussée de l’Arsenal est couvert de chats anthrophomorphisés et de rangées de grandes fleurs, dans des couleurs vives. Les chats s’affairent, les fleurs regardent ceux qui les regardent. Un art naïf ? Pas si sûr. Le visiteur, détendu par le style et le bariolage, s’arrête devant un tableau de gens à tête de chat, et s’aperçoit qu’il s’agit d’un…. vernissage, jusqu’aux verres retournés sur une table, comme ceux qui nous attendent dehors.

Le chat au soleil (avant)     [Neon]

Le chat au soleil (après)   [Néon]

Les images d’Alain Séchas entendent épingler les comportements vaniteux des humains, leur envie de briller, ou au moins passer, dans des situations mondaines.

Quant aux fleurs, elles interrogent ceux qui passent : Pour qui vous prenez-vous, à nous regarder comme des décorations ?. Alors que…

Une salle contient, en deux rangées, 140 dessins au feutre que l’artiste a mis sur Instagram. Billets d’humeur désopilants, dont l’intention est de pointer ce qu’ils révèlent de la faiblesse/bêtise humaine. Un chat artiste peint un homme dont la tête n’est qu’un gros griffonnage. Il demande au portraitiste « Vous avez réussi cette fois ? ». La toile porte exactement le même griffonnage.

Il est brisé, n’y touchez pas : Alain Séchas a – malicieusement – détourné le dernier vers d’un poème romantique de Sully-Prudhomme pour rappeler que nous sommes dans la Cité du Vase. L’exposition est ouverte jusqu’au 18 septembre.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n° 338.]

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Exposition

Autour de la rose, des êtres de terre

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L'art de la terre crue

Les églises désaffectées, en perdant la dignité de leur consécration, ont du mal à se recycler correctement. Elles sont transformées en restaurants, bowlings, magasins, dépôts, au mieux salles de concert comme à Tergnier, au pire abandonnées ou démolies. Saint-Léger à Soissons est devenue une annexe du Musée, utilisée pour entreposer de vieilles pierres ou pour des expositions avec quelques cimaises montées dans la nef et le chœur. Avant l’ouverture de la Cité de la Musique en 2014, elle accueillait des concerts et des spectacles – comment oublier le soir où le grand portail s’est ouvert pour admettre un cheval sans cavalier, le bruit de ses sabots faisant valser les échos ?

 

Camille Perrin entre deux êtres de terre

Quand la grande rose de la Cathédrale a été soufflée par une tempête en janvier 2017 et a dû être reconstruite, les fragments de l’ancienne, devenus témoins de l’histoire, ont été entreposés un temps, puis assemblés sur le sol de Saint-Léger, les vitraux représentées par des panneaux, et exposés au public sous le titre La Tempête et la Rose. Que faire ensuite ?

Un appel à projets a été lancé, en partenariat avec la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) des Hauts de France, pour mettre en valeur ces restes, leur donner un sens.

Le chantier a été attribué à deux artistes plasticiennes, Carmen Perrin et Virginie Delannoy, accompagnées par Frédérique Jonnard, architecte spécialiste de constructions en terre crue, pisé, adobe… Une architecte ? Oui, car le projet serait fondé sur l’utilisation de cette matière.

Carmen Perrin a parlé de son impression, en visitant pour la première fois le futur chantier, d’horizontalité, de « l’absence d’humains ». Le projet consisterait, a-t-elle expliqué, à peupler l’espace autour de la rose. Cent piliers de terre crue, mélangée à de la paille et commandée à un fournisseur d’argile, seraient construits et mis en place. Le travail serait collectif, c’était un facteur important

La technique a été mise à l’essai au printemps. Une couche de terre est déposée dans un coffrage carré, et pilonnée. D’autres couches sont ajoutées, jusqu’à obtenir une hauteur totale de 60cm, 1m ou 1m20.

Deux jeunes architectes de Lyon, participants à l’atelier

Après ces préparatifs, le chantier a été lancé le 4 juillet, avec les artistes, l’architecte, quatre jeunes architectes de l’école d’architecture de Lyon, et des volontaires, recrutés surtout par le guide-conférencier Erick Balin, associé au projet depuis le début.

Le 12 juillet tous les participants, le public et la presse ont été invitées à visiter les lieux. Le travail est allé si vite que tout devrait être complété avant la fin du stage prévue le 16 juillet.

Tout le sol était recouvert par des bâches, sur lesquelles s’érigent les piliers déjà finis et qui se mettent à sécher. Le pilonnage d’un nouveau pilier était en cours, comme un rythme pour encourager des travailleurs.

Christophe Brouard, directeur des Musées de Soissons, a lancé un échange, supposé fournir des informations et répondre à des questions concernant le déroulement du chantier artistique. Mais ce qui a émergé a été l’enthousiasme des participants. Ils ont parlé de la qualité du partage de l’expérience, de l’intimité générée par les efforts en commun. Frédérique Jonnard y a vu un « temps de vie partagé » ; elle a été émerveillée par la transformation de la maquette, vue d’en haut, en une réalité au milieu de laquelle elle pouvait circuler.

Carmen Perrin, toujours aimable, toujours souriante, loin de l’image de l’artiste dictant sa vision à une équipe, pense que le souvenir de ce partage restera vif longtemps après la fin du projet.

Les piliers déjà en place sont disposés de façon à créer des perspectives qui changent à chaque déplacement dans l’espace. L’effet d’ensemble est impressionnant, et surtout émouvant. Les piliers représentent la présence des humains, debout autour la rose. La vision a été réalisée.

Véronique Jonnard, architecte, et Erick Balin, guide-conférencier et chef de l’équipe de volontaires

Un autre effet de la présence des piliers, sous la lumière d’été qui envahit l’église de toutes parts, est, paradoxalement, d’attirer aussi les regards vers le haut.  D’un espace vide qui se prêtait à des expositions et événements, Saint-Léger devient un lieu de vie. Elle n’a jamais été plus belle. Au milieu l’ancienne rose, étalée par terre après des siècles dans les murs verticaux d’une cathédrale, mais entourée, avec compassion ou curiosité ou même adoration, par cette communauté de fidèles faits de terre. A chaque personne qui pénètre dans cet espace d’y voir ses images d’enfants, de femmes, d’hommes, sans être distraite par un réalisme individualisant. Ces sculptures de terre sont éloquentes parce qu’elles font appel à l’universalité de l’art abstrait.

Sans qu’aucune référence aux religions ne soit faite, l’ancienne église Saint-Léger retrouve ainsi quelque chose de son passé de lieu sacré.


Le site restera ouvert tel quel au public pendant l’été. Quand les traces du travail qui a produit ce résultat auront été enlevées, ceux qui y ont participé ou qui ont vu le travail en cours, ou qui en ont entendu parler, seront invités à l’inauguration d’une exposition sous le titre à la fois étrange et lumineux de Les foules, les peuples, les créatures.

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