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Théâtre

Comme un garçon, comme une fille

Denis MAHAFFEY

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L'art du théâtre pour enfants

Cristobal Pereira Ber et Julie Maingonnat

Julie Maingonnat (*) et Cristobal Pereira Ber sont deux comédiens-acrobates-marionnettistes. Elle est grande et élancée, aux cheveux en queue de cheval. Il est plus petit, trapu, les cheveux ramassés dans un chignon sur la tête. Sur le plateau de la petite salle du Mail, devant un public très jeune avec quelques adultes, ils jouent une fille et un garçon dans Une balade sans chaussettes, de la compagnie toulousaine Elefanto.

Mais avant de se laisser voir, encore cachés derrière une grande caisse à jouets, ils font entrer en scène leurs pieds au dessus de la caisse, en chaussettes qui laisser dépasser les doigts de pied. Deux comédiens grandeur nature, donc, et vingt autres petits comédiens qui vont jouer tous les tours possibles, entre eux et contre les deux grands, le long du spectacle.

Comme s’ils étaient une grande sœur et son petit frère, ils commencent par faire voler un avion en bois en le tenant à la main, partant ainsi en voyage imaginaire, pour explorer le monde qu’habitent les jouets, accompagnés par les doigts de pied en goguette.

Les doigts de pied, “ni masculins ni féminins”, rentrent en scène.

La fille rit constamment, ne prend rien au sérieux, cherche l’aventure. Le garçon est plus soucieux, moins décidé à s’engager dans ces aventures. Elle prend une épée en bois, devient un guerrier, fait peur au garçon. Il se réfugie contre la caisse à jouets, étreint sa poupée. La grande sœur se comporte plutôt comme un garçon plein d’audace et un peu bagarreur, et le petit frère est plutôt timide, inquiet, pas du tout rassuré à voir sa sœur relever des défis. C’est pourtant lui le plus fort, le plus acrobatique, qui ose le plus compter sur son corps pour le porter ; c’est elle qui, après avoir été si entreprenante, s’assoit sur la caisse et se peigne les cheveux. Une sensualité sourd du geste longuement répété. Les rôles traditionnels ont été renversés, échangés, mais rien n’est fixe, ni l’attendu ni l’inattendu.

Après le spectacle, Cristobal explique que le spectacle vient de son envie d’examiner les notions du masculin et du féminin. « Je suis un homme, et j’ai envie de savoir comment je serais si j’étais une femme. »

Venons-en à l’avis d’un spectateur. L’adjoint jeunesse pour cette chronique, Felix âgé de cinq ans et demi, a ri à chaque enfantillage des comédiens. Son avis en sortant du théâtre est nuancé : « C’était plus intéressant que drôle. » C’est la preuve que, dans la tranche d’âge visée par le spectacle, le message est passé. Il est bon de rire, surtout à voir de grandes personnes jouer aux enfants et faire plein de bêtises, se taquiner et exécuter des sauts périlleux. Mais c’est encore plus intéressant de voir qu’un garçon peut avoir des réactions « de fille », une fille celles « de garçon ». Et que des doigts de pied, libérés des chaussures, ne se conforment à aucun genre, ni féminin ni masculin.

(*) Elle replace la créatrice du rôle Viola Ferraris, actuellement en congé de maternité.

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Le Vase des Arts

Siobhan McKenna : les éveils

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts.

Siobhan McKenna dans Sainte Jeanne ( Photo Aedei)

Un spectacle, un livre, une œuvre d’art peut divertir ou émouvoir ; mais parfois il éveille des aspirations endormies, et ainsi changer une vie. Voici un exemple vécu par le chroniqueur.
Commentaires denis.mahaffey@levase.fr

Siobhan McKenna (se dit « Chevonne » – que ceux qui entrent en orthographe gaélique irlandaise abandonnent tout espoir) était une actrice réputée dans le théâtre dublinois du milieu du siècle dernier, et plus tard à Londres, New York… Elle est née en 1923 et morte en 1986. Au cinéma elle a joué dans Le docteur Zhivago, mais sa réputation s’est faite au théâtre. Etait-elle célèbre ? Les critères pour le mesurer n’existaient pas alors (nombre de suivants Twitter ou de couvertures de Gala). Par respect, n’ayons pas recours à la méchante formule suisse sur Johnny Halliday, dit être « mondialement célèbre en France ». Les Irlandais sont de toute façon rétifs à la célébrité : en gagnant le prix Nobel, le poète Seamus Heaney a été adoubé moqueusement « Famous Seamus ».

Son plus grand rôle était celui de Jeanne d’Arc dans Sainte Jeanne du dramaturge irlandais (encore eux !) George Bernard Shaw. Elle l’a joué d’abord dans sa propre traduction gaélique, et a été invitée à le reprendre en anglais pour le Gate Theatre de Dublin. Elle apportait un éclairage visionnaire à cette analyse souvent ironique de la Pucelle. C’était un triomphe.

La production, venue à Belfast pour deux semaines, a joué à guichets fermés dans le Grand Opera House, théâtre d’un style orientaliste exacerbé, tourelles et pinacles en émeute sur le toit, velours rouge, tentures à frange et moulures dorées à l’intérieur, les loges de chaque côté de la scène appuyées sur des têtes d’éléphant. Elevé dans la ville, manquant d’éléments de comparaison, je prenais cette exubérance décorative pour l’ordinaire d’un théâtre.

Intérieur du Grand Opera House de Belfast

A mi-saison Siobhan McKenna, née dans une famille catholique, nationaliste et irlandophone de Belfast, et peut-être piégée par une question de journaliste, a déclaré son opposition à la partition de l’île depuis 1922. Des Unionistes, représentant la communauté protestante, se sont hérissés contre cette mise en question de l’union du Royaume et ont exigé l’annulation de la seconde semaine.

Etudiant originaire de cette communauté, et peu concerné par un conflit pourtant existentiel pour le coin du monde que j’habitais, j’étais plus interpellé par la tentative de censure. J’ai proposé autour de moi l’écriture d’une lettre collective à la presse pour défendre la liberté d’expression. L’apathie de la réaction était à la mesure de la faiblesse avec laquelle je défendais mon propos. « A quoi ça servirait ? » a dit une amie (qui s’est engagée plus tard dans une action éducative parmi les prisonniers politiques pendant les « Troubles » des années 70 et 80). Mais ce piètre élan a marqué l’éveil timide d’une conscience politique. Je commençais mon apprentissage de renégat.

Puis j’ai vu Sainte Jeanne. L’intensité flamboyante de Siobhan McKenna a illuminé des parties de moi jusqu’à là accroupies dans leur obscurité primitive. A la fin, Jeanne, réhabilitée après avoir été brûlée, est réapparue mais, frustrée par la réaction frileuse à sa proposition de revenir sur terre, a levé son visage vers le ciel. Un projecteur créait un puits de lumière entre elle et l’au-delà. Elle s’est écriée « Dieu qui as fait cette belle terre, quand sera-t-elle prête à recevoir tes saints ? Combien de temps, oh Seigneur, combien de temps ? » Ai-je été sensible au ton railleur de Shaw ? Même pas. Il a allumé un idéalisme prêt à prendre feu. Je marchais vers le bus qui me ramènerait à la maison, éveillé par la volonté de consacrer ma vie à une cause : il s’agirait moins de promouvoir le progrès politique et social que d’augmenter la splendeur aveuglante de l’univers. Siobhan et Jeanne me l’avaient révélée : le reste suivrait.

Publié dans L’Echange, 2016

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Le Vase des Arts

La poésie pousse les portes

Denis MAHAFFEY

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L'art de la poésie agissante

Aviatrices un peu ghostbusteuses, Anne de Rocquigny et Nathalie Yanoz

La porte de la salle de classe s’ouvre brusquement, au milieu d’un cours de calcul ou de dictée donné par l’instituteur. Deux femmes, habillées bizarrement, l’interrompent, commencent à déclamer de la poésie, interpellent les élèves, ensemble ou individuellement. Dix poèmes et dix minutes plus tard, sans prévenir, elles quittent la salle, referment la porte. La dictée peut reprendre.

Comme tous les ans pendant « Le Printemps des Poètes », la compagnie de l’Arcade, en résidence au théâtre du Mail, charge une « Brigade d’Intervention Poétique » (BIP) d’une mission : déranger les classes des écoles primaires de Soissons.

Cette année, Brigadières Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Nathalie Yanoz devaient visiter plus de quarante classes dans huit écoles : Fiolet, Jean-Moulin, Michelet, Saint-Crépin, Centre, Galilée, Saint-Waast, Tour de Ville. Chaque classe de CE et CM allait recevoir deux visites sur deux jours.

Mais les contraintes actuelles ont limité cette action à douze classes de l’école Fiolet. Tout le reste a été annulé, et seules Anne et Nathalie sont intervenues.

Cette année le thème national est « Courage ». Il tombe bien, peut-on dire, mais peut-être qu’il tomberait toujours bien pour les uns ou les autres.

Le premier jour, les deux comédiennes, en blouse blanche, représentant « SOS Docteurs Courage », avaient abordé la peur qui écrase les peureux, comme l’écrit Jean-Pierre Siméon :

ils ont peur du ciel du vent et des hommes
ils ont peur de vous ils ont peur de nous
ils ont peur d’eux-mêmes

Le second jour, rendez-vous avec elles dans le bureau du directeur de l’école, Ludovic Bleuzet, très content de retrouver la BIP de l’Arcade : « Pour les enfants, la culture se trouve ailleurs, dans un théâtre, alors que ici c’est la culture qui vient vers eux. »

Les comédiennes sont habillées en aviatrices un peu ghostbusteuses, casque et lunettes de protection, blouson de cuir et pantalon.

Elles poussent la porte d’une classe de CE, où les élèves les accueillent, ravis de cette ré-interruption loufoque des études quotidiennes.

Elles prennent position devant le tableau et déroulent une bannière avec une citation de l’Enéide de Virgile : Déploie ton jeune courage, enfant, c’est ainsi que l’on s’élève jusqu’aux astres. Les BIP ne se cantonnent pas dans les comptines d’enfant.

Les poèmes se succèdent, de Zéno Bianu, Boris Vian, Paul Eluard, Raymond Queneau, Jacques Prévert, Carl Norac, Arthur Rimbaud, abordant le courage sous différentes formes. Le déserteur a le courage de refuser d’être guerrier ; l’explorateur ne veut pas mourir avant de voir « la mer à la montagne, la montagne à la mer ».

Les élèves lisent à haute voix des synonymes de « courage » écrits sur des feuilles que brandissent les comédiennes avant de les distribuer. Zèle – volonté – vaillance – toupet – résistance – passion – intrépidité – héroïsme – générosité – confiance – bravoure – audace. Le courage se dessine devant eux, dans toutes ses couleurs, avec tous ses défis.

Tout se passe très vite, les encourageuses de courage partent en courant, reviennent chercher la bannière oubliée, ferment la porte, et ouvrent celle d’une classe de CM.

Elles s’adaptent à chaque classe, à l’âge des élèves, à la disposition de la salle, à l’ambiance créée par le maître, la maîtresse. Toujours, la poésie reste de haute volée, sans compromis, des mots saturés de sens dont les enfants saisissent moins la signification que le sens profond.

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Le Vase des Arts

Prochainement / Un printemps de théâtre

Denis MAHAFFEY

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L'art de rompre les traditions au théâtre

Une course vertigineuse en voiture pendant Le porteur d’histoire.

Deux spectacles montrent que le théâtre peut se libérer de la tradition théâtrale qui veut un acteur pour chaque rôle, et qui laisse les voyages et leurs changements de décors au cinéma. Dans un troisième le poète Claudel revient sur sa piètre opinion de Racine.

Rémi Delieutraz tient l’écharpe rouge qui caractérise le personnage de Phèdre.

Dans Phèdre de Racine, Rémi Deleutriaz outrepasse la règle de la distribution en assumant tous les rôles. Seule une série d’écharpes, beige pour Hippolyte, rouge pour Phèdre, les distingue.

Ayant appris Andromaque par cœur, cet amoureux de Racine a décidé d’en faire un spectacle, comme de Phèdre plus tard. Selon lui « C’est la tragédie de la parole. Nous renfermons des monstres et notre langue se charge de les libérer. » Son approche donne la priorité absolue au texte du meilleur styliste de la langue française – Racine y dit de l’amour, par la bouche de Phèdre :

Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée,
C
‘est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Phèdre, Musée Racine de La Ferté-Milon, 16 mai à 21h30 pour la Nuit des Musées.


Dans Le porteur d’histoire d’Alexis Michalik, sur une scène vide à part cinq tabourets, cinq acteurs jouent l’histoire feuilletonesque d’une bibliothèque fabuleuse, d’un trésor qui l’est encore plus. Marie-Antoinette et Alexandre Dumas interviennent. On voyage partout et dans le temps : Algérie en 2001, 1988 dans les Ardennes, 1832 en Algérie ; Villers-Cotterêts, la forêt de Versailles, le Canada, Marseille, Avignon en 1348 et les catacombes de Rome en 258.

Aucune scénographie n’encombre l’intrigue. Loin d’appauvrir l’impact visuel, ce vide l’illumine. Le spectacle ne crée pas l’illusion : le spectateur la crée lui-même.

Le Porteur d’histoire, salle Demoustier, Villers-Cotterêts, 30 mai à 20h30.


Le buste en vitrine de Paul Claudel par sa sœur Camille, exposé à Soissons en 2010.

Le jeune poète Paul Claudel avait trouvé les tragédies de Racine « injouables ». Mais quelques mois avant sa mort, en voyant Phèdre mise en scène par Jean-Louis Barrault, il a changé d’avis. Dans un article pour La Revue des Deux Mondes, Conversation sur Racine, qui prend la forme d’un dialogue entre Claudel et Arcas, serviteur dans Iphigénie, il est revenu sur ses critiques et a admis les vertus de l’alexandrin.

Sous l’égide des associations Jean Racine et son Terroir, et Camille et Paul Claudel en Tardenois, la troupe du Petit Théâtre de Montgobert prépare une lecture de ce texte. Pascal Ponsart-Ponsart sera Claudel, et les paroles d’Arcas, comme dans un rêve, seront dites par trois comédiennes, accompagnées par la flûtiste Eliane Thibault.

Le spectacle sera précédé d’une conférence de Marie-Victoire Nantet, petite-fille de Claudel, qui analysera son antipathie initiale envers Racine, le spectacle sera donné pour le Printemps du Musée.

Conversation sur Racine, musée Jean-Racine, La Ferté-Milon, 19 avril à 15h.

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P U B L I C I T É
JEROME TROUVE – Hypnose
FERME DE LECHELLE – Vente à la ferme

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