Parfois, un événement culturel demande une assez longue réflexion avant de s’ouvrir au commentaire. C’est le cas pour Smashed, spectacle au théâtre du Mail dans lequel le jonglage est devenu l’accompagnement visuel d’un écroulement social.
Neuf chaises alignées face au public du théâtre du Mail. Devant, un réseau de points rouges ; ce sont des pommes disposées en schéma géométrique.
Entrent sept hommes et deux femmes, distingués, distants, en habits de ville. Ils s’asseyent, commencent à jongler avec des pommes, tous à l’identique, des gestes simples de base, rien de singulier. Ils font et refont ces mêmes gestes, puis d’autres. Tout est discret, effacé, élégant. Très britannique : la troupe Gandini Juggling reprend son plus grand succès, Smashed, créé à Londre sen 2010.
La première petite anomalie dans cette façade uniforme est la bande sonore, qui commence par des chansons de cabaret allemandes, chantées en anglais. Berlin et la vie berlinoise y sont commentés. Il y a comme un écho d’un autre monde cultivé, éveillé, bien élevé, mais qu’attendait l’éradication.
L’influence de la chorégraphe allemande Pina Bausch, indiquée dans le programme, est explicite : costumes de ville, répétition comme moyen de révéler des tensions et les absurdités, présentation neutre, énigmatique, opaque même. Les jongleurs de Smashed ont la même présence impassible, quasi-cérémonieuse, et ils se répètent jusqu’à l’absurdité, l’inconfortable.
Puis leur parfaite discipline montre quelques écarts minimes : l’un se penche pour regarder de côté, un autre croise les jambes. Le jonglage reste collectif mais moins uniforme ; la coordination n’est pas entamée. Une constante : les jongleurs ne cherchent pas à époustoufler, seulement à réussir des gestes parfaits. Le but n’est pas de faire pousser des oh ! et des ah ! dans la salle.
Lentement, par à-coups, la discipline polie se délite – alors que les sourires restent de rigueur. La tendance s’affirme, menant jusqu’à des gifles et des fessées simulées, données par un homme à une femme, par une femme à un homme. Simulées, mais déroutantes. Dans quel monde nous amènent ces artistes si attentionnés ? La référence musicale du début commence à faire sens.
Le jonglage continue. Les jongleurs mordent goulument dans leurs pommes, mastiquent la bouche ouverte, envoyant des giclées de jus en l’air.

Les jongleurs se déchaînent.
Ils vont chercher de la vaisselle blanche. Le jonglage devient plus difficile qu’avec des pommes arrondies, mais s’exécute parfaitement. Jusqu’à ce qu’une assiette soit ratée par celui qui devait l’attraper, tombe par terre et se casse. C’est le déclenchement d’un fracas généralisé. La vaisselle vole et chute.
Enfin, un jongleur commence à jongler avec trois grandes théières blanches, exagérément rococo : panse ventrue, bec en col d’oiseau, anse enroulée, piédouche élaboré. Elles tournent au-dessus de sa tête puis, délibérément, il en balance une qui s’écrase, les morceaux rejoignant le tapis de fragments par terre. Puis une autre, et une autre.C’est comme si une civilisation s’effondrait devant les yeux des spectateurs déroutés. Dire tout cela dans le vocabulaire du jonglage est le tour de force du spectacle.
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