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Théâtre

Prochainement / La panoplie des hontes

L'art de la création théâtrale

La chorégraphie des mouvements

Mercredi 24 oct. J-13. L’auditorium du Mail

Moins de deux semaines avant la première de Je ne marcherai plus dans les traces de tes pas au Mail, et après plusieurs mois de répétition, le metteur en scène, les comédiens et les techniciens s’attachent sur le plateau de la grande salle à coordonner chaque détail du jeu, des vidéos, de la musique, de la chorégraphie. Comment arriveront-ils à en faire un spectacle cohérent dans le temps qui leur reste ?

Vincent Dussart, directeur artistique de la compagnie de l’Arcade et metteur en scène de la pièce commandée à Alexandra Badea, s’attache à mettre de la « fluidité » dans ce qui se passe.

Xavier Czapla, Laetitia Lalle Bi Bénie et Juliette Coulon en répétition

Sur scène, Xavier Czapla, Juliette Coulon et Laetitia Lalle Bi Bénie jouent trois sociologues en partance pour une mission en Afrique de l’Ouest. Assis chacun sur un tabouret blanc, ils attendent leur tour pour se faire vacciner. C’est le début de la pièce.

Derrière eux, le décor est implacable : une cloison d’une blancheur aveuglante, divisée en huit panneaux qui s’éclairent ou s’assombrissent sous les projecteurs.

A leur droite (côté jardin), et en pleine vue de la salle, le musicien Roman Bestion gère sa partition électronique sur un ordinateur.

Comment se sent-il, Vincent Dussart, si près de la première alors que la production semble encore bien brouillonne ? « Ca va. » Pas de trac ? « Les affres de la création. » Il le dit avec humour. On sent que les joies dépassent les affres.

La pièce avait été commandée à la dramaturge roumaine Alecandra Badea, avec une consigne : traiter de la honte. Un séminaire sur le sujet avait été mené avec l’université de Lille pour fournir une base théorique à son écriture. Il y a un an, une première prise en main du texte a eu lieu sur la scène du Mail, avec deux des trois comédiens actuels.

Ceux qui suivent le travail et le parcours de Vincent Dussart depuis l’arrivée à Soissons de l’Arcade pour une première résidence en 2010 comprendront que le sujet s’intègre dans ses questionnements constants sur les freins et manques qui empêchent les êtres humains de construire leur « soi », et de le vivre dans la plénitude et la liberté. La honte écrase la jouissance, soumet la personne au regard – vécu comme méprisant – des autres.

Les sociologues pourraient se sentir armés contre la honte : reconnus, investis d’une tâche importante, privilégiés, de quoi auraient-ils honte ? Eh bien, chacun cache son secret, et ces secrets détruiront leur collaboration. Chacun a sa source de honte, comme s’il l’avait choisie dans une panoplie – ou avait été choisie par elle. Dans chaque cas la honte a ses racines dans l’enfance. A la fin, sans qu’une fin heureuse soit garantie, il y a une sorte de recommencement pour tous les trois, qui décident de faire un retour sur la blessure d’origine, forger un nouveau regard, considérer la possibilité de se pardonner. Surtout, et le titre de la pièce indique ce renouveau, ils pourraient repartir, mais cette fois sans suivre les traces laissées par d’autres pas. Aller sur son propre chemin, sans encombrement, s’accepter au lieu de se rejeter. Sans honte.

Vincent Dussart en silhouette devant la scène

Mercredi 31 oct. Jour J-6

Devant un petit public formé de membres d’une association avec laquelle l’Arcade réalisera un futur projet, les comédiens travaillent la même scène. Il ne s’agit plus de minuties techniques, tout est devenu plus fluide. Le metteur en scène s’occupe des acteurs. Il laisse chacun interpréter son rôle, mais intervient pour ajuster ce qu’on pourrait appeler la dynamique, la ligne d’énergie de l’ensemble. Il insiste que Juliette donne plus de force au mot « malgré », pour interrompre une réplique lisse. Il demande à Laetitia de déplacer son épaule « d’un centimètre, ça suffit », pour transformer une attitude d’assurance en position de méfiance.

La chorégraphe France Hervé intervient pour ajuster les attitudes, les mouvements. Les comédiens ne dansent pas, mais leurs déplacements et gestes sont chorégraphiques. Il y a un mouvement commun et répété des bras, qui tournent furieusement tout près de la tête, comme si la personne essayait de se libérer d’une gangue.

Mardi prochain, alors que tout ce travail préparatoire sera devenu invisible à l’intérieur d’une pièce de théâtre, les spectateurs seront amenés à suivre une histoire, mais aussi à résonner intérieurement à la honte sur scène.

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Je ne marcherai plus dans les traces de tes pas, 6 novembre à 20h30 dans la grande salle du Mail.

[Voir aussi : Vivre au théâtre : un portrait de Vincent Dussart.]

Théâtre

La honte au théâtre

L'art du théâtre en milieu scolaire

Virginie Deville

Lycée Le-Corbusier, classe de Seconde, section Bâtiment Gros Œuvre, dans une salle ensoleillée ; le sujet sera : la honte. Trois comédiens de la compagnie de l’Arcade, en résidence au Mail, présentent Oh ! Trop la honte, un court spectacle sur ce sujet lourd, dans les lycées Nerval et Le-Corbusier et le collège Lamartine depuis une semaine. Le projet poursuit l’exploration par l’Arcade de la question de l’identité. Qui suis-je ou, plus précisément, qui suis-je par rapport à ceux qui m’entourent ? Qu’est-ce qui fait que je suis moi ? Combien mon identité dépend des autres, de leur regard ? Jusqu’où je m’adapte pour me défendre, ou pour m’intégrer dans un groupe ? Que faire du vide existentiel dans lequel s’engouffrent les réactions des autres ? Comment faire face au sentiment de honte ?

Les trois acteurs Anne de Rocquigny, Virginie Deville et Patrice Gallet ont préparé un montage de textes sur le sujet de la honte sociale. Il y a des auteurs connus et moins connus. Il y a aussi des souvenirs personnels d’Anne, de Virginie et de Patrice, des moments cuisants qui leur restent collés dans la mémoire.

Anne de Rocquigny

Ils jouent comme s’ils racontaient des expériences personnelles, regardent dans les yeux tel élève, telle élève, écoutent attentivement celui qui se raconte. Tout est fait pour déthéâtraliser ce qu’ils confient. Leur jeu hyperréaliste pourrait faire croire qu’ils s’expriment pour la première fois sur un sujet pénible, une humiliation, un harcèlement. Aucune distance n’est mise entre acteur et auditeurs.

Pourtant c’est du théâtre. Quand un texte est terminé, l’acteur s’arrête, et un autre prend la parole. Ce découpage confirme que nous sommes au théâtre, même si c’est dans une salle de classe. La vie y est représentée, sous une forme qui permet de la regarder sous une loupe.

Parfois deux acteurs jouent ensemble. Un patron critique une employée, son aspect, ses vêtements, son comportement – puis lui propose sans rupture de ton de « monter » avec lui. Un homme accuse une femme qui le croise de lui avoir fixé son « entre-jambes » en passant. Elle tente en vain de terminer l’échange et partir, mais les propos deviennent de plus en plus crus. Dans les deux cas, l’agressivité de l’homme, dans l’étroit passage entre les tables, est renforcée par sa plus grande taille, sa force physique. Voilà l’harcèlement sexuel, doublé par cette menace corporelle.

Patrice Gallet

Une femme qui admet qu’elle est lesbienne subit une fusillade verbale, traitée de tous les noms insultants sans qu’elle n’ait rien fait pour les provoquer.

Le spectacle terminé, les intervenants proposent aux élèves de commenter ce qu’ils ont vu. Les réactions sont d’abord rares et brèves ; mais la franchise des textes aidant, les acteurs devenus médiateurs arrivent à susciter des témoignages, et les élèves s’interrompent même.

Le théâtre, tel que le pratique l’Arcade, évoque, interpelle, interroge, rappelle ; autrement dit il rend conscient et public ce qui pourrait rester enfoui. Le théâtre propose cette parole dans un lieu sûr, séparé de la vraie vie, qu’il permet de regarder intimement mais de l’extérieur. Ce qui pourrit la vie change de couleur sous les projecteurs, dans la clarté de la parole.

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Théâtre

Transit : le cirque des chiens fous

L'art du cirque chahuteur

Accomplir des acrobaties vertigineuses, faire tourner des cerceaux sur tous les membres à la fois, balancer d’innombrables diabolos, faire peur en se lançant sur une corde au-dessus des premiers rangs de spectateurs, marcher sur un mur vertical en rebondissant d’une trampoline : la compagnie québécoise Flip, pour talentueuse qu’elle soit, ne dépasse pas en adresse d’autres artistes de cirque venus au Mail. Mais leur spectacle Transit crée une ambiance unique, celle d’amis qui sont là pour s’amuser – et qui s’aiment.

Cinq hommes, costauds, musclés ou sveltes, et une femme, diminutive à leur coté mais sur laquelle ils ne jettent nullement de l’ombre, arrivent à faire croire qu’ils ne jouent pas pour le public mais pour rigoler ensemble, en faisant toutes les pitreries possibles et imaginables. Il y a une esquisse d’intrigue. Des passagers font transit dans un aéroport, mais de façon originale, voire illicite. La femme sort une grosse caisse sur roulettes, du genre utilisé pour transporter des repas. Elle entend un vacarme, ouvre la caisse – et voilà, comprimés comme un bloc de figues sèches, les cinq hommes. Que le spectacle commence !

Les six artistes se comportent comme une bande d’adolescents terribles, incontrôlables, prêts à tout pour prendre leur pied. Il y a des moments irrésistibles, tel un concours de bonbons. Ils les piquent dans un sachet puis, au lieu de les avaler, les crachent en l’air. Les copains les attrapent au passage… dans la bouche. Un jonglage généralisé s’instaure entre les bouches. Parfois ils les crachent en direction de la salle.

Il n’empêche que, dissimulée sous la turbulence joyeuse, il y ait une discipline de haute précision, qui assure la réussite des tours, et la sécurité.

La tonalité est chahuteuse et jubilatoire. Ceux qui fréquentent des Québécois – ou les Canadiens en général – ont pu reconnaître une énergie débordante, qu’ils ne se retiennent pas d’exprimer. Ils possèdent une qualité de chien fou que le Vieux Monde aurait perdue ou oubliée. Courir et sauter comme si la fatigue n’existait pas, juste pour se faire plaisir. Tout comme ces passagers en transit bizarre, là pour faire autant plaisir à leur public.

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Théâtre

Chekhov : la cupidité et le coup de foudre

L'art d'une première au théâtre

Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis dans L'Ours

Ne devrait-on laisser la première d’un spectacle aux spectateurs les plus impatients, et n’aller le voir que quand il est calibré, rôdé et a pris sa vitesse de croisière ? Seulement, on raterait les moments de trac par personne interposée, le face-à-face entre des spectateurs qui ne savent pas comme sera le spectacle, et les comédiens qui ne savent pas comment sera le public. C’est la seule fois où le résultat de tant de travail sur des mois et des mois est exposé soudain au regard extérieur.

Le Vase des Arts avait fait son choix, et était au deuxième rang au théâtre Saint-Médard pour la création par le Théâtre du Grenier de Plaisanteries, deux pièces en un acte d’Anton Chekhov.

Les lumières baissent dans la salle et se lèvent sur la scène.

Le spectacle débute comme un film muet, sans dialogue et aux mouvements saccadés. Chaque pièce sera ainsi encadré. Cette symétrie s’étend jusqu’à faire jouer les deux couples par les mêmes acteurs, et se retrouve même dans la situation de base d’Une demande en mariage et L’ours. Dans chaque pièce un homme et une femme, après s’être rondement disputés et malentendus, décident de se marier.

La demande en mariage sert surtout de faire-valoir à L’ours. La cupidité y règne, les deux partis ne se soucient que de propriété terrienne, le couple mal assorti ne s’arrête de se chamailler que le temps de se mettre d’accord sur une union qui sera plus celle de bois et de champs que de cœurs. C’est cruel, et c’est désolant d’étroitesse d’esprit.

Au contraire, L’ours démarre dans l’extravagance des sentiments. La femme Elena, veuve qui fait carrière dans le deuil, est confrontée par l’homme, Grigori, venu réclamer le paiement d’une dette engagé par le défunt. Il fulmine, elle s’exclame ; il menace, elle fait de même. On dirait qu’ils ne s’entendront jamais. Mais il suffit de se rappeler combien, au cinéma, Cary Grant et Carole Lombard pouvaient se détester avant de tomber dans les bras l’un de l’autre. Les cris et lamentations d’Elena, dont une belle tirade (pour une comédienne) sur les hommes, surtout son mari volage, et les hurlements et doléances de Grigori, dont une aussi belle tirade (pour un comédien) sur le caractère impossible des femmes, deviennent comme une parade nuptiale d’oiseaux. Appelé à aider sa future amoureuse à charger le pistolet qu’elle entend lui décharger dans le front, Grigori la trouve soudain irrésistible. Le couple se cache derrière un éventail pour échanger un premier baiser.

Les lumières à peine éteintes, les quatre acteurs, Nicolas Pierson et Julie de Sousa Reis qui avaient joué les quatre futurs mariés, Colette Fourreaux, la gouvernante attentionnée de La demande ainsi que la domestique excédée de L’ours, et Geneviève Hoareau, mère de la future mariée de La demande, ont émergé des coulisses pour se mêler aux spectateurs. Nicolas Pierson a pris la parole, précisément pour noter que, parce que c’était la première du spectacle, « nous ne connaissions pas les réactions de la salle, dont certaines nous ont surpris ». La rencontre entre deux inconnus avait eu lieu.

Voir aussi Chekhov au Grenier, sur une répétition de ce spectacle.

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P U B L I C I T É
LA MARMITE D’EDDIE – Corporate – 09-2018

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