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Danse

La virilité de Carmen

Denis MAHAFFEY

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L'art de détourner la danse

Dès le début, Car/men flamboie. Huit danseurs et danseuses et une chanteuse exécutent une danse flamenco, tous habillés en blanc à gros pois rouges, comme sur le fond de scène projeté derrière eux. Ils sont masqués. Les traînes ruchées fouettent le plateau à chaque mouvement, les doigts dessinent des rinceaux au-dessus des têtes.

La chanteuse interprète Bizet avec une voix haut placée à faire vibrer les tympans, et se déplace avec une belle morgue espagnole. Elle se découvre, en repliant le haut col roulé qui couvrait son visage. C’est un homme avec une barbe, Antonio Macipe. Les danseurs, en collant ou en robe, se démasquent à leur tour. Ce sont tous des hommes..

Dans Tutu, il y a trois ans, les mêmes Chicos Mambo tournaient en dérision les conventions de la danse. Cette fois, le sujet est Carmen, icône de la séduction féminine irrésistible et destructrice. Car/men prend le sujet et défait ses coutures pour découvrir les doublures qui lui donnent du corps.

Il met en scène des hommes qui s’habillent et se comportent parfois en femme (souvent vêtus seulement d’une jupe ballonnante), parfois en hommes (avec un slip noir). Car/men compare et contraste les comportements attendus féminins et masculins, sans en faire une étude comportementale : un objectif parallèle est de susciter des rires généreux, par les acrobaties mentales imposées aux spectateurs devant les retournements de genre.

La robe s’envole autour du danseur.

Il ne s’agit pas de grosse farce non plus. Les comportements sont adoptés avec une grande attention au détail, tel le grand sourire de circonstance, toutes dents dehors, qu’affichent les danseurs comme des candidates d’un concours Miss France.

Tout n’est pas dérision, et certains passages sont d’autant plus marquants.

Un danseur entre en scène caché par une tente couleur de feu qu’il tient au-dessus de la tête, comme pour un mariage oriental. Il la descend, passe la tête puis les épaules, et le voilà habillée d’une robe soyeuse et volumineuse. Il bouge, et le tissu s’envole autour de lui. Il découvre ce que sent une femme quand ses jupes amplifient ses mouvements, et que chaque pas de danse déclenche ce tourbillonnement, créant une géométrie de courbes dans l’espace.

Sur une scène obscure, devant une tête de Minotaure, Samir M’kirech danse lentement, dos à la salle sauf quand il tourne en rond. Il est nu, un homme sans déguisement ni détournement.

Tout est mâle sauf les bottines.

Jamais les spectateurs ne se tromperaient : ce sont des hommes qui dansent. Ce n’est pas leur masculinité qui rend leurs efforts pour jouer les femmes peu convaincants, mais leur virilité. La masculinité se pose sur le corps d’un homme, la virilité vient de l’intérieur.

Chico Mambos, c’est son habitude, fait du comique avec les conventions du ballet classique, mais sans jamais mettre en question la vraie nature de la danse, qui est d’avoir recours au corps, comme le poète a recours aux mots, pour créer de l’art.

Le spectacle prend fin, et un autre commence. Philippe Lafeuille, fondateur et chorégraphe de Chicos Mambo depuis 1994, rejoint ses danseurs et esquisse quelques pas de danse, rappel discret de son talent. Ensuite, chaque danseur avance et montre avec éclat ce dont il est capable. Les ambivalences délibérées de Car/men sont abandonnées, et ces hommes se mesurent l’un contre l’autre. C’est un battle.

[26/12/19 : modification de l’orthographe du nom du chorégraphe Philippe Lafeuille]

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Associatif

Les soldats qui dansent

Denis MAHAFFEY

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L'art de la danse... militaire

Les brevets de danse du XIXe siècle par Didier Lhotte, Ed. Chants et Danses de France

Sur les images, où seuls des détails diffèrent, un militaire est entouré par des participants à un bal, dames en crinoline, certaines assises, et hommes en uniforme d’apparat ou en civil, debout. Un orchestre militaire joue. L’homme au milieu danse, les autres le regardent.

 

Didier Lhotte devant sa collection de brevets à Ressons

L’auteur Didier Lhotte, de Ressons-le-Long, qui a fondé l’antenne picarde de l’association Chants et Danses de France en 1984, présente ses recherches sur l’enseignement militaire de la danse dans ce livre; il constitue aussi une riche iconographie, haute en couleurs, reproduisant un grand nombre des diplômes livrés aux candidats. Ce sont des Brevets de danse, certifiant que le soldat désigné est « Prévôt de danse » et ensuite « Maître ».

Le livre retrace l’histoire de cet enseignement, proposé par Louis XIV. Réservé aux officiers, il a été étendu aux hommes de troupe à la Révolution. Enseignée comme l’escrime, la canne, le bâton, la boxe, elle devait augmenter la force, l’adresse et la grâce militaire du soldat, tout en étant un avantage en société et un plaisir, bons pour le moral des troupes.

Après la défaite de Sedan en 1870, les salles de danse de l’armée ont disparu progressivement. Mais le retour d’anciens combattants chez eux a donné une nouvelle impulsion à la danse villageoise régionale, au point qu’on a parlé de « dansomanie ».

Chants et Danses de France est affiliée à une fédération nationale, mais Didier Lhotte admet que seule l’antenne aisnoise poursuit un véritable programme de stages (suivis à chaque fois par « un petit bal folk ») et de spectacles. Lui-même, inspiré par le premier spectacle de danse qu’il a vu en 1969, avait commencé à danser dans une troupe parisienne. Devenu psychologue à Soissons, «chaque soir pendant trois mois j’allais après mon travail danser à Paris. On se maquillait dans la voiture

Brevet d’un soldat du 67e régiment, longtemps en garnison à Soissons

Il parle modestement de ses connaissances, mais Didier Lhotte jouit d’un renom national dans la promotion des traditions de la France dansante et du vaste répertoire de bourrées, farandoles, pas d’été, anglaises. Il regrette seulement l’image d’enthousiasme brouillon du mot « folklorique » en français. La danse est une affaire de précision, un exercice intensif de la mémoire corporelle.

Parmi les 63 brevets du 19e siècle reproduits, beaucoup appartiennent à la collection de l’auteur, débordant du petit bureau chez lui, déjà rempli d’archives et de publications de l’association.

Un brevet livré à Nîmes le 3 septembre 1865 aura un intérêt particulier pour les lecteurs locaux. Sous l’image il y a les mots suivants :

Nous soussignés Maîtres et Professeurs déclarons nous être réunis aujourd’hui à l’effet de reconnaître Mr Fumat André Clerc, Elève de Mr Lasserre, en qualité de Prévôt, et après nous être assurés de ses talents et connaissances nous lui avons livré le présent. Nous engageons nos Amis et frères à lui prêter le secours de leurs Conseils, leur promettant au besoin réciprocité de notre part.

Au-dessus, encadrant le titre, les mots manuscrits « 67e régiment d’infanterie ». Or le 67e a été longuement « le régiment de Soissons » et sa dissolution en 1993 a été une épreuve pour la population. Sa caserne est devenue le Parc Gouraud.

Le livre rappelle l’importance capitale de la danse ; mais l’association a dû renoncer à ses stages jusqu’au printemps prochain à cause du Covid-19.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant N° 298.]

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Danse

En tête à tête : opéra et ballet en temps de confinement

Denis MAHAFFEY

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Si les arts ne peuvent pas venir à leur Vase des Arts…
le Vase des Arts ira à ses arts

Les Sylphides entourent le Poète. Le Ballet de Perm sur la scène du Mail en 2016.

Il y a quatre ans le Ballet de Perm est venu au théâtre du Mail à Soissons, avec un programme de ballets tirés du grand répertoire classique des Ballets Russes, en se terminant tout de même par Sérénade de Balanchine. La compagnie vient de la ville de Perm au pied de l’Oural, mille kilomètres à l’Est de Moscou. Elle est une des plus anciennes et renommées du pays.

Au Mail, le Ballet de Perm avait démontré la pureté de son héritage, porté surtout par le corps de ballet, aussi discipliné qu’expressif, dans la grande tradition russe.

La salle de l’Opéra et Ballet de Perm est fermée actuellement, au milieu de son 146e saison, pour assurer les mesures de quarantaine contre le Coronavirus. Ses spectacles sont diffusés en ligne.

Mais il considère que les artistes ne peuvent valablement danser et chanter devant une salle vide, sans public. Il a donc conçu un projet intitulé « En tête à tête ». Selon un communiqué « À partir de fin mars un seul spectateur pourra assister aux spectacles diffusés en ligne et c’est pour lui, et lui seul dans la salle, que tous les comédiens et musiciens vont jouer. » Pour chaque représentation d’opéra ou de ballet, le spectateur du soir sera tiré au sort, et devra passer un examen médical avant le spectacle.

Le dispositif, « sans précédent dans l’histoire du théâtre » selon le metteur en scène Marat Gatsalov, confirme l’importance pour un chanteur ou un danseur, qui peut sembler entièrement concentré sur sa voix ou son corps, à l’exclusion de toute considération extérieure, d’établir une relation avec le public, sans laquelle le spectacle est sans ressort, sans courant partagé entre salle et scène.

Le public du Mail a pu le sentir devant le Ballet de Perm : il n’assistait pas à un spectacle, il partageait une expérience.

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Danse

Joie de corps : La Finale

Denis MAHAFFEY

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L'art du corps dansant

Le Vase des Arts était à La Finale le 10 mars au Mail.

C’est paradoxal : la force de ce spectacle de danse, par la compagnie Grenade de la chorégraphe Josette Baïz, vient de la nature rudimentaire de son intrigue. Huit danseurs se retrouvent à un casting. Quelques appels sur les haut-parleurs, quelques mouvements d’émulation entre les candidats, c’est tout, on n’en parlera plus. Mais la situation sert de tremplin à une heure palpitante de danse, collective ou individuelle – ou, la plus extraordinaire, collective et individuelle en même temps. C’est-à-dire que chacun s’engage dans une danse qui le caractérise et le met en valeur, et qui en même temps s’intègre dans un mouvement d’ensemble. Les danseurs accomplissent des exploits physiques, mais jamais jusqu’au point où la danse glisserait vers l’acrobatie.

Le résultat est d’une grande richesse visuelle, sollicitant le regard du spectateur partout à la fois. Cette richesse est soulignée par la nudité du plateau, vidé jusqu’au mur du fond noir décati.

En 1989 Josette Baïz a commencé à donner des cours de danse contemporaine dans les quartiers Nord défavorisés de Marseille, et à intégrer dans son enseignement toutes les formes de danse qu’elle y découvre. Elle a fondé le « groupe Grenade » pour enfants et adolescents, puis la compagnie Grenade pour des danseurs professionnels. La Finale a été créé il y a un an.

Le dernier spectacle de danse au Mail avant La Finale offre un contraste fondamental. Le Yacobson Ballet a présenté trois extraits de ballets de Tchaïkovski en janvier. Dans le ballet classique, tout le corps du danseur, torse, bras, jambes, est formé pour dessiner des lignes nettes, continues, gracieuses, et toute son énergie sert à cacher l’effort que cela exige. Les danseurs de La Finale, au contraire, sont ancrés par terre, et leurs mouvements désarticulent le corps, morcellent les mouvements : le poignet, l’avant-bras, le coude, l’épaule, la tête bougent séparément. La danse classique crée une image aérienne du corps ; la contemporaine donne un cours d’anatomie. Les deux peuvent électriser une salle de théâtre.


La salle était enthousiaste, mais loin d’être pleine – cela se mesurait par la quantité de rouge visible, celui des fauteuils laissés vides par des prudents réagissant à la grande préoccupation actuelle. Nous savons maintenant que, pendant un temps encore indéfini,  La Finale aura été le dernier spectacle à investir la scène du Mail.

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