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Le Vase des Arts

S’élever, mais ensemble

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Arts de la danse et du cirque

Un homme est suspendu en haut, au-dessus du plateau sombre. Il descend rejoindre trois autres hommes et deux femmes. Son isolement prend fin au milieu des autres. Toujours dans une demi-obscurité, tous les corps sont par terre, mêlés, roulant, tournant, s’enroulant en une sorte de magma primaire. Puis ils commencent à émerger, six corps distincts.

C’est le commencement de Si’i, spectacle réunissant deux compagnies, l’une de danse, l’autre de cirque : DK59 dirigée par Gilles Dérièpe, chorégraphe de Si’i, et Casus Circus qui a déjà présenté deux spectacles au Mail, Knee Deep en 2016 et Driftwood en 2017.

Le spectacle sort en 2021, mais une partie de sa mise en place a eu lieu pendant la résidence des deux troupes au Mail en mars 2020. La grande structure métallique traversait alors déjà le plateau, partant du sol côté jardin pour se terminer en haut de l’ouverture de scène côté cour. La Première était programmée, puis la pandémie a soudain fermé toutes les salles de spectacle de France.

En langage du Samoa, « si’i » désigne le soutien que s’offrent les familles en se rencontrant lors des cérémonies. Le spectacle va en quelque sorte suivre la cérémonie, l’ascension de tous, individuellement et ensemble. Progressivement, chacun des six artistes se détache des autres, faisant voir ce qui le distingue, son talent particulier. Le thème de l’ascension s’impose. Les artistes escaladent et dévalent de la structure, entre escalier et glissade, ou s’accrochent en dessous. Ils dansent ; mais le spectacle tient aussi du cirque, par les exploits acrobatiques exécutés.

Progressivement les personnalités individuelles paraissent, et les tours d’adresse se jouent de plus en plus haut. De suspensions en chutes, d’équilibres en élévations, les six artistes poussent de plus en plus loin les limites. Il y a même un élément d’esbroufe typique du cirque. En se balançant sur un trapèze, le « porteur » du groupe, tout en blanc, maillot et pantalon long (alors que les autres sont en petit short, avec un haut pour les femmes), arrache d’une main son maillot et, en agitant furieusement les jambes, arrive à se débarrasser du pantalon. Le public applaudit.

Le public assiste à la particularisation d’un ensemble général. C’est une évolution que partagent les six artistes, éclairée par une grande bienveillance, une vaste générosité des uns envers les autres, comme s’ils le les tenaient du magma initial. Une main est toujours prête à saisir une autre, à passer un accessoire. Des sourires sont constamment échangés, tous se réjouissent des succès individuels.

C’est le sens du mot « si’i » qu’illustre le spectacle de ce nom. Aller vers le haut, avec son corps, avec son esprit. S’élever, oui. Mais ensemble.

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Le Vase des Arts

Lully et Molière et le Baroque turbochargé

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L'art du Baroque

Vents et cordes du Poème Harmonique

Hélas, le concert de l’ensemble Baroque Le Poème Harmonique à la Cité de la Musique (CMD) a été interrompu par un incident technique. Certes, la panne a mis fin au une course-poursuite engagée, pour des raisons restées obscures, autour du plateau et même au milieu des musiciens plus sérieux qui continuaient à jouer. Des instruments avaient été brandis ; un musicien avait poursuivi un autre en le menaçant avec son théorbe, sorte de grand luth.

En courant, quelqu’un s’était-il pris les pieds dans un câble ? Soudain, avec le « hsssssssss ! » aigu d’un court-circuit, toutes les lumières, de la salle comme du plateau, se sont éteintes, plongeant l’auditorium dans l’obscurité.

Le noir. Le silence. Le public, ne sachant plus quoi penser.

Très lentement, les lampes des pupitres se rallument. Voilà l’ensemble des instrumentistes en place, prêts à jouer, voilà les cinq chanteurs qui attendent de chanter. Comme si rien ne s’était passé. Et rien ne s’était passé. C’était du théâtre.

La spécialité du Poème Harmonique, sous la direction pleine de lumière et d’humour de Vincent Dumestre, est d’abord de jouer et chanter la musique du 17e et début du 18e siècle. Sa réputation l’a précédé, et seules quelques places sont restées vides dans la grande salle. Surtout, deux rangs étaient occupés par des jeunes de classes « Musique » (CHAM) et « Théâtre » (CHAT) (*), dont l’enthousiasme communicatif allait galvaniser la salle, comme à un concert rock, aux moments les plus turbochargés de la soirée.

De g. à dr. Geoffroy Buffière, Romain Bockler, David Tricou et Vincent Dumestre

L’ensemble instrumental et cinq chanteurs, soprano Anna Reinhold, ténors David Tricou et Romain Bockler, et barytons Geoffroy Buffière et Igor Bouin (qui fait le bouffon du groupe), ont présenté Le ballet des Jean-Baptiste. Il marque le 400e anniversaire de la naissance de Molière et célèbre la grande décennie de sa collaboration avec le compositeur Lully. Le titre ? Ils portaient le même prénom.

La musique baroque est élégante, mesurée, loin des tempêtes et pâmoisons des compositeurs Romantiques. Vincent Dumestre maintient cette retenue, mais il n’oublie pas le génie comique de Molière, et le fait ressortir à travers la mise en scène. Il est ressorti du comportement des chanteurs, comme du court-circuitage simulé et d’autres preuves d’inventivité. A un concert, les chanteurs d’extraits de spectacles se limitent généralement à des mouvements simples et quelques gestes. Ici, ils exploitent toutes les possibilités comiques des paroles, dansent, se chamaillent, s’étreignent, se soutiennent, se font de l’ombre. A travers les chants et ballets de Lully et Charpentier, rarement entendus dans les productions de Molière, ils reflètent le comique, parfois burlesque, de ses pièces. Il faut les voir entrer, portant à bout de bras le corps d’Igor Bouin étendu sur un brancard, ou se concertant pour empêcher le même baryton de chanter. Les jeunes des premiers rangs ont traduit l’enthousiasme de toute la salle.

Sur son estrade au milieu du tourbillon, Vincent Dumestre, grand, mince, cheveux blonds aux reflets d’argent, avait un petit sourire aux lèvres en restant serein au milieu de la comédie musicale remuante qu’il avait agencée.


(*) Leur présence reflète le partenariat avec l’Education Nationale, et la médiation culturelle pratiquée par la CMD.

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Exposition

Exposition : dans l’intimité de Racine

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L'art de la correspondance

Lettre manuscrite de Racine à sa sœur Marie

Une exposition plus intimiste est présentée au musée dédié au dramaturge Jean Racine, né à La Ferté-Milon et qui, presque 500 plus tard, reste d’actualité par l’intensité perenne de ses écrits.

Quand Jean et sa jeune sœur Marie se sont trouvés orphelins après la mort de leurs parents, ils ont été hébergés, lui chez les parents de son père, elle chez ceux de sa mère, qui habitaient à deux pas les uns des autres de chaque côté de l’église Saint-Nicolas. La maison Racine a survécu à l’Histoire, et le rez-de chaussée est devenu le Musée Racine, un espace restreint qui offre un concentré de documents, d’images, de tableaux et de sculptures pour illustrer et expliquer Racine.

Alain Arnaud, Président du Musée Racine

Chaque année, pour la Nuit des Musées, l’association Jean Racine et son Terroir, responsable du musée, réussit l’exploit d’inaugurer une nouvelle exposition. Après les visages de Racine, ou Racine et La Fontaine en 2021, sujets traitant du personnage public, Alain Arnaud, président du musée, a décidé de s’écarter du côté illustre (« l’Illustre », on l’appelle) et d’aborder sa vie privée, à travers les lettres qu’il a adressées à sa sœur Marie, son fils aîné Jean-Baptiste, sa femme Catherine.

Des panneaux explicatifs commentent le contexte de ses lettres familiales. Une constante de ces expositions annuelles est la clarté de textes souvent érudits mais toujours accessibles, et la qualité de la présentation graphique, dont le style reste reconnaissable d’année en année.

Au cœur de l’exposition il y a un document unique, émouvant : une lettre manuscrite de Jean Racine à sa sœur Marie, qui est restée à La Ferté-Milon toute sa vie – et n’a vu aucune des pièces de son frère.

Racine la rassure quant à la solution d’un problème rencontré par son mari. Le ton est attentionné, affectueux, rassurant.

Ce trésor, qui appartient au musée, a été acheté aux enchères en 2005. La feuille est pliée de façon à ménager un espace pour l’adresse, comme sur une enveloppe : « Mademoiselle Rivière, à la Ferté Milon ».

Le musée a créé une vidéo, realisée par Valérie Kamêneers, dans laquelle Pascal Ponsart-Ponsart lit et commente cette lettre intime :

Les visiteurs lisent donc des lettres que Racine n’avait aucune intention de rendre publiques. [Bien des auteurs prévoient la publication (Leonard Woolf, mari de Virginia, faisait laborieusement une copie carbone de chacune de ses missives).]Alain Arnaud considère même que « le lecteur est ici un genre de « voyeur », il regarde par-dessus l’épaule de Jean Racine, sans respect pour le caractère privé et sacré du contenu… »

Alors comment justifier cette intrusion ? Par de sérieuses considérations biographiques, ou une curiosité dévorante ? Ne serait-ce plutôt par la preuve qu’elles fournissent du génie de Racine ? Cet extraordinaire styliste de la langue française ne peut pas faire quelques remarques à Jean-Baptiste, Marie, Catherine, sans montrer sa maîtrise des mots, de leur rythme interne. Il termine ainsi une lettre à son fils :

Vous aurez pu voir, mon cher enfant, combien je suis touché de votre maladie et la peine extrême que je ressens de n’être pas auprès de vous pour vous consoler. Je vois que vous prenez avec beaucoup de patience le mal que Dieu vous envoie et que vous êtes fort exact à faire tout ce qu’on vous dit […] Assurez-vous qu’on ne peut pas vous aimer plus que je vous aime, et que j’ai une fort grande impatience de vous embrasser.


L’exposition reste ouverte jusqu’à la fermeture annuelle en novembre.

[Une version abrégée de cet article paraît dans le Vase Communicant éd. Villers-Cotterêts/La Ferté-Milon n°13.]

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Exposition

La Guerre et la Paix : Matières contemporaines II à l’Arsenal

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L'art des matières

Le programme Matières Contemporaines au musée de l’Arsenal est passé à sa deuxième étape, avec l’accrochage de nouvelles œuvres choisies dans le fonds du Musée.

Christophe Brouard, directeur des Musées, avec une sculpture-collage de Jacques Doucet, 1963

La sélection est étendue à toute la période 1950-2022. En 1956 Le pêcheur, une sculpture d’Antanas Moncys, qui a vécu à Laon, est la première œuvre d’un artiste vivant achetée par la Ville de Soissons, et le début de la constitution, année par année, par des achats, dons et legs, d’une collection unique dans l’Aisne.

Plusieurs des artistes ont déjà exposé ici, dont Monique Rozanès, Christian Sorg, Seguí et Erró, Yves Doaré, Bertrand Créac’h. D’autres ont vécu dans la région ou y sont passés, comme le photographe Eric Aupol, qui fait du verre recyclé de l’usine de Crouy un paysage extraterrestre.

L’accrochage occupe les deux salles à l’étage, ouvertes l’une sur l’autre mais séparées par la cage d’escalier.

L’agencement est un travail complexe, et Christophe Brouard et Manon Jambut, comme des arrangeurs de musique, ont adapté le placement au lieu. Toute la partie gauche de la grande salle est occupée par des images d’eau : le triptyque de cascades de Christian Sorg, un ruisseau noir en relief de Bertrand Creac’h, une baigneuse qui se confond avec l’eau, de Vincent Vallois. L’ambiance est fluide, paisible.

Yves Doaré parle de son œuvre à l’Arsenal.

L’art Pop occupe l’espace autour de l’escalier, puis la petite salle vibre d’une autre énergie. Les tableaux de Doaré, qui font l’objet d’un don de l’artiste, ont une vigueur qui frise la violence, comme sa version (ce qu’il appelle son « détournement ») d’un tableau de Rubens. La quête existentielle de Jacques Doucet, exprimée dans les tableaux d’un important legs testamentaire, anime ses tableaux. Ses hésitations, son angoisse se perçoivent dans la facture même, des parties peintes puis brouillées pour y poser autre chose. Doaré et Doucet, combattants dans une guerre sans victimes.

Une salle pour la paix, l’autre pour la guerre. L’accrochage – Christophe Brouart évite le terme « exposition » avec ses contraintes de durée, de prêts – restera en place… jusqu’au suivant. Les visiteurs auront le temps de voir, revoir, approfondir leur regard, sentir la guerre et la paix pour des artistes.

[Cet article paraît dans le Vase Communicant n° 339.]

Commentaires : denis.mahaffey@levase.fr

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